Scènes

Sons d’Hiver 2011 (3) : Steve Coleman, François Corneloup

Sons d’Hiver quatrième et dernière semaine, avec Steve Coleman et ses Five Elements, précédé du duo Wadada Leo Smith/Günter « Baby » Sommer. Côté français, le trio de Sylvain Kassap, et François Corneloup Impromptu Quartet.


Sons d’Hiver s’est poursuivi cette quatrième et dernière semaine avec le géant Steve Coleman et ses nouveaux Five Elements, un concert radical et controversé, précédé du duo Wadada Leo Smith et Günter « Baby » Sommer, une jolie découverte.
Côté français l’engagement était à l’honneur avec le trio de Sylvain Kassap, « The World Is Too Small For Walls », improvisation à partir de photos de murs du monde entier. Puis c’est au tour de François Corneloup de présenter une création avec l’Impromptu Quartet, jazzy et groovy.
N’oublions pas enfin les rencontres des Tambours-Conférences et des différentes manifestations en marge des concerts.

C’est au Théâtre Jean Vilar de Vitry qu’une salle comble assiste à la nouvelle création de Steve Coleman : trois femmes, trois hommes, deux voix, ni basse ni batterie. Un concert controversé et radical : aride et hermétique pour les uns, impressionnant et envoûtant pour les autres. « Lingua Franca », ou le fantasme d’une langue extrêmement simplifiée que tous pourraient comprendre. La musique passe-t-elle toutes les frontières ? Au regard du nombre de personnes qui fuient bruyamment la salle en cours de route, non. Pourtant, aussi opaque qu’ait parfois été ce concert, il valait la peine d’être écouté jusqu’au bout.

Jen Shyu et Sarah Buechi (voix), Jonathan Finlayson (trompette), Nicole Mitchell (flûte), Miles Okazali (guitare) et Steve Coleman (saxophone alto), rangés en un arc de cercle immobile, sont impressionnants de maîtrise, de concentration et de persévérance. Maîtrise parce que le chef est derrière chaque raclement de gorge, mais aussi parce que les six musiciens sont parfaitement ensemble, justes au sens plein du terme. Concentration parce qu’ils habitent la voix collective. Persévérance, non pas parce qu’ils triment sur scène pour offrir une musique compliquée, mais parce qu’ils ne lâchent rien.

Le parti pris est surprenant : pas de section rythmique, pour un homme qui a « révolutionné les conceptions rythmiques du jazz », comme dit le programme, c’est audacieux. Ni groove, ni funk, place à la forme chorale. Sur une basse répétitive favorable à la transe - dans laquelle beaucoup sont entrés avec enthousiasme - les voix, humaines ou instrumentales, forment autant de strates, tantôt distinctes tantôt indistinctes, construisant une masse sonore continue, un fil maintenu pendant des dizaines de minutes, un souffle composite. La proposition a des accents de musique contemporaine ; aussi est-elle déroutante. Les variations sont parfois infimes, les chanteuses se confondent avec les soufflants, la flûte papillonne, profitant d’espaces aménagés, et le saxophoniste veille. S’il se déplace, c’est pour aller murmurer à l’oreille d’une de ses partenaires.

Le dernier morceau est une improvisation à partir d’un claquement de mains ; les rares tentatives de participation dans la salle se taisent vite tant le rythme proposé est difficile à suivre. Là aussi, répétition et cycle sont au centre de la « composition spontanée », ainsi que Coleman aime à définir sa musique, en reprenant l’expression de Mingus. Les fans, qui auraient pu être frustrés par le peu de solos pris par leur idole, sont consolés par un rappel furieux, en duo avec le trompettiste. On sort de là avec la tenace impression d’avoir assisté en direct à la création par un démiurge autoritaire d’un monde sans concession où certains pénètrent tout entiers tandis que d’autres restent à la porte.

Le duo Wadada Leo Smith (tp) / Günter « Baby » Sommer (dr, perc), était quant à lui ouvert et aérien… au risque de rester à la lisière de son propre univers. Minimalisme et pointillisme n’y forment pas une ligne directrice, mais plutôt un éparpillement qui manque de corps ; toutefois, cette impression disparaît au fur et à mesure avec l’apparition continue de percussions des plus variées. Belle découverte que ce Günter « Baby » Sommer, fringuant jeune homme aux cheveux blancs qui fait chanter ses instruments avec un plaisir visible et réjouissant.

À Ivry, au Théâtre Antoine Vitez, se déroule deux jours plus tard la soirée française de la semaine. Au mur, des photos d’Alexandra Novosseloff projetées en très grand, tandis que la scène est plongée dans une relative obscurité. La musique naît des émotions que suscitent les images : incrédulité, prise de conscience, révolte… Ce sont des murs que l’on voit. Des murs du monde entier. Briques, barbelés, filets, grillages, planches ; Berlin, Irlande du Nord, Corée, Palestine, Mexique, Chypre ; tags, fleurs, mauvaises herbes, ombres, dessins, messages et… cercueils. « Faire un solo de clarinette basse devant une photo de cercueils colorés accrochés sur le mur séparant le Mexique des Etats-Unis interpelle, fait jouer différemment », explique Sylvain Kassap dans le programme. Dessus : « 2002, 371 muertes », « 2003, 390+ muertes ». Plus d’un mort par jour.
Didier Petit (violoncelle) et Ramon Lopez (percussions) sont orientés de façon à voir le grand écran en fond de scène, Kassap, qui nous fait face, a les yeux rivés sur le petit écran de son ordinateur, d’où il lance les diaporamas. Tout est prévu : il y a trois séries de photos, plus une pour le rappel. La première est la même que la dernière :


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Photo X/DR

Comme ce mur est abîmé, peint, repeint, écorché mais vivant, la musique ne cherche pas à faire « beau », mais cri, rencontre, trou. Didier Petit, formidable de présence, comme toujours, laisse émerger la voix comme prolongement du violoncelle, lequel est aussi une surface toute trouvée pour grattements, glissements et frottements en tout genre. Lopez se fait plutôt paysagiste, et Kassap conduit le tout. Entre murmure et explosion, le trio est circulation de flux dé-chaînés.

Cette très belle introduction à la soirée ouvre nos oreilles aux cymbales de Bernard Lubat, à la contrebasse de Bruno Chevillon, au piano de Bojan Zulfikarpasic et au saxophone baryton de François Corneloup. Ce dernier a réuni l’Impromptu Quartet autour de « standards », dit le programme ; « des standards, oui, mais joués pour la première fois ! », précise-t-il. On reconnaît ici et là un peu de Noir Lumière, mais pour le reste, c’est du jamais vu. Enlevée, groovy et enthousiaste, la musique se déploie à travers les beaux développements de Bojan Z, bénéficie de la précision époustouflante de Chevillon et, surtout, de la joie souriante d’un Corneloup très en forme. Lubat se fait plutôt discret côté blagues, mais en « met partout » côté cymbales - un peu de respiration n’aurait pas été de trop. On est surpris de la dimension très « jazzy » de l’ensemble : thèmes, solos, et ça repart ! On s’attendait à plus d’originalité de la part d’artistes aussi entiers. Néanmoins, la salle leur réserve un excellent accueil, et leur bonne humeur est communicative.

En marge de ces concerts se sont déroulées conférences et rencontres diverses. À l’Université Paris Diderot, Steve Dalachinsky et Matthew Shipp sont venus parler de leur livre Logos and Language : a Post Jazz Metaphorical Dialogue [RogueArt], Greg Tate et Graham Haynes de Bitches Brew et de Miles Davis, en prélude à la relecture musicale du 4 février 2011 (« Bitches Bew Revisited »). La salle est loin d’être déserte et on écoute des extraits d’albums, des interviews et des interventions, en anglais, de la part des musiciens.

Témoignages, partis pris… Tate et Haynes remettent les choses à leur place et se souviennent d’une époque riche de bouleversements historiques et culturels. Un autre jour sera projeté le film de Christine Baudillon, Joëlle Léandre : Basse continue, dont on a déjà parlé ici ; enfin, à la librairie « Envie de lire » d’Ivry, dont on ne saurait trop recommander la fréquentation, deux rencontres : la première avec des auteurs membres du collectif italien Wu Ming autour de New Thing, un polar politique qui raconte l’assassinat de musiciens de jazz ; la deuxième avec Yannick Séité, auteur du Jazz à la lettre [PUF], un ouvrage théorique qui explore les points de contact entre le jazz et la littérature. De Cocteau à Michel Leiris en passant par Duke Ellington, il dessine les relations qui existent entre les deux arts en prenant bien soin de ne jamais céder à la tentation de les mélanger dans une rhétorique verbeuse. « La musique, ce n’est pas de la littérature, et la littérature, ce n’est pas de la musique ! » Après le débat, la libraire, pleine, offre l’apéro. Que demander de plus ?