Entretien

Stacey Kent

Rencontre entre ses deux concerts parisiens au Trianon

Signe des temps ? Ce monde de plus en plus complexe, incertain et, sous bien des aspects, inhumain, expliquerait-il l’engouement d’un nouveau public, désormais prêt à se tourner vers des musiques délicates, élégantes, des voix chaudes, sensuelles et porteuses d’émotions fortes ? Réaction au gavage commercial, aux indigestions intellectuelles bien pensantes, aux agressions musicales au moins aussi violentes que l’est le quotidien ? Besoin d’un refuge rassurant, d’un moment de paix pour mieux faire face à la froideur ambiante et aux ténèbres envahissantes ?
A leur époque, Fred Astaire, Frank Sinatra, Ella Fitzgerald et tant d’autres avaient à cœur de faire rêver leur public et de l’extraire d’un quotidien difficile au moyen de belles histoires… simples et optimistes.

JPEG - 21 ko
Stacey Kent au Trianon
© Patrick Audoux 03

Les textes du « Great American Songbook », un temps tombés en désuétude, sont bien souvent l’objet d’adaptations instrumentales remarquables. Cependant, une nouvelle génération d’interprètes les revisite et les dépoussière. Parmi eux, se distingue Stacey Kent, brillante New-Yorkaise au timbre exceptionnel que rien, dit-elle, ne prédisposait à une carrière de chanteuse.
Après avoir vécu quelque temps à Paris pour ses études, et goûté aux charmes de « l’exception culturelle » du vieux monde, Stacey retourne à New York et termine avec succès sa maîtrise en littérature comparée.
En 1991, elle débarque à Londres pour faire le point sur l’orientation à donner à sa vie. C’est là, « par hasard », qu’elle rencontre un groupe de musiciens qui l’invite à auditionner avec eux pour un programme intensif d’un an à la prestigieuse Guildhal School of Music. Elle est reçue. Très vite, on lui propose d’accompagner l’orchestre du Ritz Hotel, puis elle se lance en petite formation dans les clubs de Londres et d’Angleterre. En 1997, elle enregistre son premier disque, et depuis, les récompenses se succèdent au rythme des albums.
Cette reconnaissance quasi immédiate, elle la doit bien sûr à sa voix claire, précise et envoûtante, à son phrasé parfait, mais aussi à son étonnante sincérité d’interprétation, fidèle aux subtilités émotives des textes et respectueuse de leurs auteurs.
Accompagnée d’une remarquable section rythmique, son passage en France fut l’occasion de savourer sur scène cette délicieuse magie où paroles et chorus se juxtaposent, s’enrobent, s’enlacent et se fondent dans un bonheur communicatif. Une alchimie délicate sublimée par des arrangements d’une grande élégance, qu’elle partage avec son mari le saxophoniste Jim Tomlinson,


JPEG - 24 ko
Stacey et Jim
© Patrick Audoux 03

où plane le souffle poétique d’un Stan Getz ou d’un Lester Young. Une histoire d’amour et de swing offerte sans réserve à un auditoire tout de suite complice. Un régal…
Rencontre avec une esthète au grand cœur pour une interview… en français :
Tu dis avoir commencé à chanter « par hasard ». Au tout début déjà, chantais-tu déjà ce style de chansons ?

Oui. J’ai toujours chanté ces chansons. Même si j’écoute toutes sortes de musiques, c’est toujours vers celles-là que je reviens car elles me procurent beaucoup de plaisir et ça marche avec ma personnalité.

Tu associes ta parfaite diction et ton goût pour les belles histoires aux comédies musicales qui ont bercé ton enfance…

J’ai vu beaucoup de films, mais ceux qui me plaisaient vraiment c’étaient ces comédies légères, joyeuses et optimistes. Ces histoires apportent beaucoup de bonheur. Les chansons te tirent et tu deviens partie de l’histoire. A mon tour je cherche d’abord à raconter de belles histoires, et je n’ai pas beaucoup à chercher, car tout est déjà là, dans le Great American Songbook. C’est un peu cliché de dire ça, mais la vie est dure, il y a tellement de choses terribles dans le monde et dans la vie personnelle que moi je veux être là pour aider les gens à se sentir mieux. Car c’est ça que la musique fait pour moi. Rien ne me fait plus plaisir que de voir les gens heureux après nos concerts…

Tu chantes aussi des chansons tristes, souvent sur des tempos plus lents, comme pour ajouter au texte du silence, de l’espace, une sorte de recul face aux récits, voire de la sérénité. Ainsi l’espoir est toujours présent, c’est très singulier…

Je pense qu’il doit y avoir un optimisme éternel en toutes choses, parce que les choses doivent continuer. C’est inévitable. Comme ça on va peut-être arriver à un peu plus de bonheur.

Penses-tu partager une sorte de transcendance avec ton public ?

Je m’interroge beaucoup… Je cherche autre chose… Je suis profonde, je crois… Beaucoup de gens cherchent ça aussi. C’est incroyable le rapport que j’ai avec les gens car beaucoup ne comprennent pas le sens des paroles. Il faut donc que ce soit très puissant et très universel pour qu’il y ait ce même partage avec tous les publics, en Pologne, en Asie, en France ou ailleurs. J’ai l’impression que les français son particulièrement réceptifs et profonds. Je ne sais pas, c’est peut-être aussi parce que j’aime être ici.

Tu as une grande empathie pour imaginer des sentiments que tu n’as pas forcément expérimenté et les traduire de manière aussi sincère. C’est un vrai travail d’acteur…

Oui, et comme un acteur j’interprète les histoires en restant toujours moi-même. C’est une musique très honnête et c’est pourquoi la même chanson interprétée par Ella, Billie, Diana Krall… ou moi, sera toujours différente. Chacun y met son cœur, son point de vue, son vécu. Ainsi, on ne peut jamais toucher à l’autre. C’est très honnête et très personnel.

Il y a dans tes enregistrements un sentiment d’harmonie, de fluidité, un équilibre tout à fait étonnant. On sent une grande complicité entre vous…


JPEG - 26.9 ko
Colin Oxley, Simon Thorpe et Stacey
© Patrick Audoux 03

C’est très important cette harmonie. Pour moi, ça ne marcherait pas pareil s’il y avait un leader. On partage les mêmes idées. C’est une question de chimie. Quand j’entends ce que David fait au piano, ça m’inspire pour faire quelque chose d’autre. C’est ça qui crée la magie. C’est un échange très fort que le public sent, et c’est aussi un échange avec le public. Même si c’est trop sombre pour le distinguer, on sent cet échange. C’est toujours là.

Et avec Jim, c’est encore plus magique, tu dis de lui qu’il est ta seconde voix…

C’est vrai, c’est quelque chose de très spécial. Un échange immense. J’ai beaucoup de chance car c’est rare de rencontrer son autre soi-même. Quand nous faisons les arrangements c’est très fluide, évident. Et quand il joue c’est exactement ce que je chanterais, et pour lui c’est exactement la même chose. Oui, c’est magique.

Aujourd’hui des musiques très violentes sont largement diffusées sur les radios à l’attention de la jeunesse. Les Grecs anciens affirmaient que la musique peut aspirer vers le haut ou projeter vers les abîmes, et donc influencer la conscience de l’humanité. Partages-tu cette idée ? As-tu le sentiment de remplir une sorte de mission ?

Je suis d’accord sur l’influence de la musique mais pour autant je ne me sens pas investie d’une mission. C’est important que le public vienne de lui-même chercher et prendre ce qu’il veut dans ma musique. Et moi, je veux d’abord me faire plaisir et me sentir bien, car plus je me sens bien plus je peux partager. C’est à la fois très égoïste et très altruiste.
Pour les jeunes, je regrette beaucoup que les choix de programmation ne soient pas plus ouverts à d’autres musiques. C’est une forme de pression qui me choque. Pas pour ma notoriété bien sûr, mais parce que ça uniformise les gens et les cultures. A cause de l’argent. La diversité, c’est important… Et je garde espoir que cela change. Il y a plein de jeunes qui viennent à mes concerts et je reçois beaucoup d’email très encourageants. Moi, j’ai eu beaucoup de chance de grandir à New York où j’ai trouvé plein de choses différentes, la musique, la cuisine, la littérature, les films… de Chine, d’Afrique, d’Europe, d’Ireland… C’est ce rapport aux autres choses qui construit, inspire, défini sa propre identité et rend adulte.


JPEG - 51.2 ko
Stacey au Zebra Square
© Patrick Audoux 03

C’est sur ces paroles que Stacey Kent prit congé pour rejoindre le Trianon afin de donner son deuxième concert parisien et de partager de ses belles romances, son bonheur et son espoir.

Paris, le 23/01/03

(Avec la collaboration d’Alice KIMBLE)

par Patrick Audoux // Publié le 7 septembre 2003
P.-S. :

Remerciements : Harmonia Mundi, Zebra Square