Steve Dalachinsky par Didier Lasserre

Steve Dalachinsky nous a quittés. Il allait avoir 73 ans. Il a joué avec les plus grands. Sur son lit de mort, avec sa femme Yuko, il écoutait Jackie McLean, Monk, Coltrane, Taylor. Comme dirait Noël Akchoté, il est jazz.

Didier Lasserre

Steve Dalachinsky : collage

Steve, par où commencer ?
Tu présentais chaque concert du « Vision festival », en 2001, NYC avant les tours, une ressemblance avec Ben Gazzara, l’accent et l’argot de Peter Falk (que tu imitais très bien).
Puis notre rencontre dans le sud-est de la France, notre trio formé avec Sébastien Capazza : « 3 rocks & a sock » (tu nous disais : « i guess i’m the sock… ») ; des concerts, un disque, du vin renversé, tes plongeons dans l’océan girondin, tes ventes de disques légendaire (une fois à Lille, tu avais tout vendu avant même d’avoir joué) ; les croque-monsieurs avalés goulûment, ton auto-critique permanente (« you know Didi, I’m greedy » - tu ne l’étais pas, mon ami).
Tu lisais comme Jackie McLean jouait : c’était simple et si jouissif de te suivre ; un soir aux Instants Chavirés : « Didi, you bang a lot tonight » ; une autre fois, l’arrière-boutique d’une librairie anglaise bondée, une paire de balais, un journal plié et on y était,
L’hiver tu me disais de mettre des gants pour protéger mes mains, « mes outils de travail », tu étais bienveillant ; nous avons beaucoup ri, une seule fois fâché (très fort, les seuls gros mots en anglais que j’ai jamais prononcés), tes coups de gueule incontrôlables, tes pleurs dans mes bras juste après ; tes insomnies chroniques, mon inquiétude déjà à ce sujet ; la douceur (qui ne s’en laissait pas conter) de Yuko, vos lectures, ses dessins, tes collages, notre écoute, tes milliers d’histoires (comment tu t’es fait virer de l’orchestre de Cecil Taylor, comment Rashied Ali qui ne pouvait prendre que sa caisse claire dans une librairie trop petite de NYC pour t’accompagner, à qui tu as dit ; « Rashied, you have played and recorded with Coltrane, and you are afraid to play with me in a bookstore ? ») ; ta mémoire, et celle de NYC (des milliers de concerts, de rencontres, de poèmes) ; tes mots, que je ne comprenais pas tous, mais dont je ressentais la substance si particulière.
Tu ne voulais pas que l’on te prenne pour un « legendary poet » ; ce que tu as écrit pour ma fille Apolline, devant une fleur rouge peinte par Soutine ; nous parlions d’Artaud souvent ; tu pouvais écrire en bas de tes mails « i love you », « i miss you », c’était tendre et généreux ; tu m’écrivais la dernière fois ces derniers mots : « life is strange ».
Steve, par où finir ?
Mais personne ne veut vraiment finir, n’est-ce pas ?

P.-S. :

Un concert intense aux Instants Chavirés, l’un de ceux qu’évoque Didier Lasserre. Un Steve Dalachinsky littéralement propulsé par Didier Lasserre inspiré par les mots du poète, par leur amitié. Un grand moment

par // Publié le 29 septembre 2019