Entretien

Tony Malaby

Entre deux concerts, Tony Malaby parle de son nouveau disque en quartet, Paloma Recio, de sa vie de musicien, de ses rencontres et de ses projets.

Tony Malaby est probablement une des figures marquantes du saxophone et, plus globalement, du jazz de ces quinze dernières années. Que ce soit sur les albums parus sous son nom ou au travers des très nombreuses collaborations qui jalonnent sa carrière, le géant de l’Arizona nous réjouit régulièrement : sonorité magnifique, puissante, rauque, déchirée ; discours d’une construction et d’une grande cohérence, Malaby est une sorte d’« instant composer ». Entre deux concerts, il a répondu à nos questions et nous parle de son nouveau disque en quartet, Paloma Recio, de sa vie de musicien, de ses rencontres et de ses projets.

- Vous êtes un des artistes les plus prolifiques de la scène jazz contemporaine, que ce soit en tant que leader ou en tant que sideman, dans de multiples situations et groupes différents. Vous vous produisez presque tous les jours, aux États-Unis ou en Europe. Ce rythme effréné vous est-il nécessaire pour vous sentir bien ?

Oui, absolument ! Les artistes qui m’ont le plus inspiré ont mené ou mènent ce type de vie.


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Michel Portal © Patrick Audoux / Vues Sur Scènes

- Il est intéressant de noter que votre carrière se joue aux côtés de musiciens à la fois américains et européens, ce qui n’est pas si courant. Qu’est-ce qui vous pousse à jouer avec tant de personnes différentes à travers le monde ?

LE SON, leur son, c’est ça qui m’attire !

- Vous jouez fréquemment en France. Récemment, on a pu vous découvrir aux côtés de Marc Ducret ou Michel Portal, vous tournez actuellement avec Daniel Humair et Joachim Kühn ou encore avec le trio de Stéphane Kerecki. Entretenez-vous une relation spéciale avec les musiciens et le public français ?

J’adore la passion qui habite Michel Portal, cette même passion qui me porte. Que pourrait-il y avoir d’autre ?! Je crois que les musiciens et le public apprécient mon goût pour l’art culinaire, le vin, les films et la culture. La langue est la prochaine étape ! Vive le France (en français dans le texte) !!!

- Le nouveau disque de Stéphane Kerecki, Houria, vient de sortir. Vous êtes l’invité de son trio. Comment vous êtes-vous rencontrés ?

Je jouais avec Bruno Chevillon et Daniel Humair. Bruno n’était pas disponible pour une des dates et Daniel a fait appel à Stéphane Kerecki. C’était il y a un an et demi environ. Ça s’est parfaitement passé et nous sommes restés en contact. Sa musique a cette qualité « cinématique » que j’ai trouvée chez de nombreux musiciens français avec qui j’ai travaillé. C’est très beau, plein d’âme.

- En tant que musicien américain jouant régulièrement en Amérique du Nord et en Europe, quel regard portez-vous sur la scène jazz de ce côté-ci de l’Atlantique ?

Je sais qu’il se passe beaucoup de choses passionnantes à Berlin ou dans les pays scandinaves, que de plus en plus d’artistes sont de retour dans ces lieux dédiés au jazz et capables de développer de nouveaux sons, de monter de beaux projets. J’ai aussi entendu de la musique incroyable en provenance d’Australie. Ce qui est excitant à New York, ce sont les mélanges et la liberté qui habitent la musique. Je travaille avec des artistes qui adorent la tradition mais ont besoin d’exprimer leur personnalité propre avec tout ce qui les a influencés : le free jazz, la world music, la pop, le classique, sans tomber dans la stylisation exagérée ou le dogmatisme, mais juste jouer, jouer réellement.

- Quelle différence voyez-vous entre la France et les États-Unis en termes d’environnement pour la musique, pour développer des projets ?

Les fonds disponibles pour les arts !

- Vous étiez récemment à Paris et en Pologne pour animer des ateliers. En mai, vous serez parmi les musiciens qui dirigeront les rencontres de travail du Banff International Workshop in Jazz and Creative Music, au Canada. Pourquoi s’impliquer dans ce genre d’activité ?

Dans ma vie, j’ai eu la chance d’être confronté à des artistes, de vrais artistes, qui ont partagé avec moi leurs méthodes et leurs habitudes de travail. C’est inestimable. Ces moments m’ont donné énormément de motivation et d’espoir. Actuellement, je prépare un concert avec douze étudiants de l’Université du Michigan. J’adore leur énergie !

- La lecture des notes de pochette de votre dernier album est très instructive : on y découvre qu’Elisabeth Ervin, qui fut votre professeure, vous a appris à explorer la mélodie, à jouer sur la dynamique et à travailler le son et le vibrato. Or, aujourd’hui, ces éléments constituent votre signature ! Votre capacité à développer une mélodie, à entretenir le lyrisme d’un morceau, même au sein d’une musique très libre, la profondeur de votre sonorité et la puissance de votre jeu sont surprenantes. Comment avez-vous travaillé pour développer votre personnalité sur l’instrument ?

J’ai appris très tôt que le jazz était avant tout un processus. Avoir des professeurs comme Libby Ervin aussi jeune a été une grande chance. La découverte du processus artistique a débuté avec elle : le son, le rythme, la mélodie sont des aspects sur lesquels je travaille depuis le début. De plus, en comprenant à quel point l’expérience est importante, j’ai toujours associé recherches personnelles et travail avec d’autres musiciens. C’est comme ça que j’ai appris, et que je continue à le faire.


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Tony Malaby © Patrick Audoux / Vues Sur Scènes

- Vous faites partie de très nombreux groupes incluant un autre saxophoniste [1] ; pouvez-vous décrire ces situations particulières ?

Mélanger les couleurs et les sonorités avec un autre saxophoniste est toujours enrichissant. J’aime aussi le défi qui consiste à apporter ce chose qui manque ou ce qui n’a pas lieu. Et puis, la bonne vieille coutume de la compétition entre saxophonistes peut s’avérer très excitante !!

- Une des caractéristiques les plus marquantes de votre jeu est la grande cohérence de vos solos, une espèce de composition instantanée. Comment appréhendez-vous votre musique ?

C’est exactement ça : ne pas « prendre un solo » mais jouer une composition instantanée, nourrie par l’interaction du moment.

- Et cela va même au-delà : Mark Helias écrit ainsi dans le livret de Paloma Recio que les compositions sont issues d’improvisations de « Tamarindo », votre trio avec Nasheet Waits et William Parker. Comment avez-vous procédé ?

Je développe depuis de nombreuses années une technique de composition consistant à utiliser les idées issues d’improvisations. C’est une volonté de rester dans l’état d’investissement total de ces instants de grande créativité, de flux ; composer de cette manière, à partir de ces moments magiques, permet de conserver cette créativité, ce « voodoo ».

- Autre caractéristique de vos différents enregistrements en tant que leader : vous semblez aimer roder vos groupes lors de nombreux concerts avant de passer à l’étape du studio, comme cela a été le cas avec Paloma Recio ou Tamarindo. Pourquoi ? Qu’est-ce que cela apporte à la musique ?

La confiance. Je veux instiller la confiance au sein de mes groupes. Cela favorise l’intimité ; alors la magie peut apparaître.

- Sur ce nouveau disque, Paloma Recio, vous jouez avec Ben Monder, Eivind Opsvik et Nasheet Waits. Le travail sur les rythmes, avec de multiples strates associées à de nombreux décalages mélodiques, est impressionnant. Pouvez-vous nous en dire plus sur ce ce quartet ?

Tout le monde a pris beaucoup de plaisir et l’ambiance, le feeling étaient excellents. Les contrepoints rythmiques et mélodiques sont venus très naturellement. Nous avons tous été influencés par des maîtres dans ce domaine, comme Paul Motian ou encore Andrew Hill.

- Vous avez joué avec beaucoup de guitaristes : Marc Ducret, Steve Cardenas, Samo Salomon… Quelle différence entre ces artistes ? Quel est l’apport de Ben Monder sur Paloma Recio ?

Je n’ai joué avec Samo Salomon qu’une seule fois, pour son disque. C’est un jeune guitariste qui suit la voie tracée par des gens comme Ducret, Cardenas et Monder depuis un moment maintenant. Ce sont des maîtres. Chacun a un son et un sens rythmique uniques, très personnels. J’adore Monder et sa façon d’orchestre son jeu et de créer graphiquement des sortes de tapisseries, des îles flottantes, des constructions architecturales…


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Ben Monder © Jos L Knaepen / Vues Sur Scènes

- Vous avez travaillé à partir d’une notation graphique pour les compositions de Paloma Recio. Pourquoi ? Qu’est-ce que cette technique apporte à la musique du quartet par rapport à la notation classique ?

J’ai utilisé ce type de notation pour nous permettre d’atteindre les zones que j’avais expérimentées avec Nasheet, Ben et Eivind. C’est ainsi que nous jouons et il était plus simple de noter ces zones graphiquement.

- Votre femme, Angelica Sanchez, est également musicienne. Vous jouez régulièrement ensemble, notamment au sein du trio « Alive In Brooklyn » ou de ses formations. Comment vit-on ce type de relation musicale ? Est-ce différent de jouer avec la personne qui partage votre vie ?

C’est très spécial. Nous sommes arrivés à New York en 1995 et sommes littéralement tombés amoureux de la musique que nous y avons découverte. La créativité, l’énergie, l’intensité, la construction très rythmique nous ont poussé à travailler pour apprendre à utiliser ces éléments de façon personnelle. Angelica a toujours été très importante pour moi, en m’accompagnant dans ma volonté de me construire en tant que musicien. Le langage que nous partageons est unique.

- Quels sont vos projets ? Un enregistrement avec « Double Heart » ?

Mon groupe à deux batteries, « Apparitions », va enregistrer en juin sur le label Clean-Feed. Puis ce sera au tour de « Tamarindo », en juillet, également pour ce label portugais. Concernant « Double Heart », nous allons jouer cette année au Molde Jazz Festival et enregistrer en 2010. J’espère également pouvoir un jour enregistrer le trio que je forme avec Bruno Chevillon et Daniel Humair.

par Julien Gros-Burdet // Publié le 6 juillet 2009
P.-S. :

Discographie en leader :

  • Paloma Recio (New World, 2009)
  • Warblepeck (Songlines, 2008)
  • Tamarindo (Clean Feed, 2007)
  • Alive In Brooklyn, vol II (Sarama, 2005)
  • Apparitions (Songlines, 2003)
  • Adobe (Free Lance, 2003)
  • Alive In Brooklyn (Sarama, 2003)
  • Sabino (Arabesque, 2000)

Discographie sélective en sideman :

  • Paul Dunmall Sun Quartet - Ancient And Future Airs (Clean Feed, 2009)
  • Stéphane Kerecki Trio + Tony Malaby - Houria (Zig Zag, 2009)
  • Sean Conly - Re:Action (Clean Feed, 2008)
  • Mario Pavone Double Tenor Quintet - Ancestors (Playscape Recordings, 2008)
  • Ben Stapp Trio - Ecstasis (Uqbar, 2008)
  • Mark Helias’ Open Loose - Atomic Clock (Radio Legs Music, 2006)
  • John Ettinger - Kissinger In Space (Ettinger Music, 2006)
  • Chris Lightcap Quartet - Big Mouth (Fresh Sound, 2002)

[1Sean Conly’s « Re:Action », Mario Pavone « Ancestors », Stéphane Kerecki Houria, Paul Dunmall « Sun Quartet », Chris Lightcap Quartet etc.