Scènes

Tremplin Jazz d’Avignon 2011 - Ça va jazzer pour nos vingt ans !


Tremplin Jazz d’Avignon 2011 - Ça va jazzer pour nos vingt ans

You and the night and the music

Une soirée un peu spéciale, dans le cadre unique du Cloître des Carmes, inaugurait les vingt ans du Tremplin Jazz d’Avignon en ce 2 août 2011 : commenté par le conseiller artistique Michel Eymenier, un diaporama ingénieux, émouvant et nostalgique évoquait la genèse du festival et quelques-unes des plus belles pages de son histoire récente. [1] Car il y a vingt ans, trois Avignonnais fous de jazz, musiciens et/ou collectionneurs, décidaient de ne plus se contenter d’écouter leur musique mais de contribuer à la faire connaître. Le Tremplin Jazz était né…
Des anecdotes savoureuses accompagnent les photos des artistes qui se sont produits dans la Cour d’Honneur. La petite histoire du Tremplin défile ainsi sous nos yeux, et le public - de plus en plus fidèle - réagit aussi. Les rétrospectives s’enchaînent, puis vient une évocation passionnante de Chet Baker : deux courts métrages de Bertrand Fèvre célébrant cette icône du jazz et d’une certaine jeunesse « cool » des années cinquante qui « naviguait entre douceur de vivre et mal-être existentiel », pour reprendre les termes de l’auteur.

L’entretien issu de Chet by Claxton dans lequel le photographe William Claxton commente ses clichés du jeune trompettiste analyse finement la fêlure, le regard absent, la fuite éperdue vers d’autres ailleurs… Un portrait sensible, très différent du Let’s Get Lost de Bruce Weber, nettement plus axé sur la vie agitée et misérable de Chet, ses relations avec ses femmes, ses excès tragiques.
Le second court, Chet’s Romance, filmé le 25 novembre 1987 au Clap’s, montre un Chet Baker abîmé, chantant et jouant dans un souffle « I’m A Fool To Want You ». Sur le générique de fin intervient Stéphane Belmondo, dont le jeu est un prolongement naturel de ce qu’on vient d’entendre à l’écran. Ayant joué avec Chet au New Morning, il est sans doute de ceux qui en parlent le mieux. Pour l’accompagner dans une improvisation-surprise, Eric Legnini prouve une fois de plus sa formidable maîtrise : cet Italo-Belge adopté par les Français a l’art de dépoussiérer certains tubes. Avec le groove de Belmondo à la trompette et au bugle, on retrouve un funk qui éloigne définitivement toute tentation chagrine. Tonique et lyrique sans effusions exagérées, tendre dans les ballades, musclé - voire très percussif - dans les rythmes vifs, Legnini fait redécouvrir tout un courant déjà ancien, joue auprès des plus jeunes un rôle de passeur et parvient sans revivalisme à rendre actuelle une musique révolue. Avec lui, on apprécie le retour aux sources de la soul et du gospel, « l’école noire » du piano.
On ne saurait rêver meilleur enchaînement avec le quartet actuel de Stéphane Belmondo, celui du disque The Same As It Never Was Before qui s’installe ensuite sur scène. Une paire d’as, un magnifique duo Billy Hart/Kirk Lightsey, lequel se paie même le luxe de jouer un chorus de flûte traversière. Ah, la complicité de ces deux-là, leurs regards amusés, pétillants d’enthousiasme… Ils assurent, avec le contrebassiste Sylvain Romano, une rythmique impeccable et qui swingue, permettant de belles envolées au soliste une fois calé sur cette assise qui tourne impeccablement. Un réel sens mélodique, un phrasé élégamment bop, un blues à fleur de touches marquent ce concert « à l’ancienne ».

Le Tremplin Jazz

Rappelons que six groupes européens entrent en lice pour avoir le privilège d’enregistrer un album au studio de La Buissonne avec l’ingénieur du son Gérard de Haro. Cette année encore le Tremplin va jouer son rôle de révélateur de talents et maintenir le suspense jusqu’au dernier moment.

Mercredi 3 août 2011

Tin Men and the Telephone (Hollande) : Tony Roe (piano), Lucas Dols (contrebasse), Bobby Petrov (batterie).

Marcel et Solange (France) : Gabriel Lemaire (sax alto, clarinette alto), Valentin Ceccaldi (violoncelle, basse électrique), Florian Satche (batterie).

Yuriko Kimura Quartet (France) : Yuriko Kimura (fl), Matthieu Roffé (p), Bertrand Beruard (contrebasse), Jean-Baptiste Pinet (batterie).

Tin Men and the Telephone (rouge évidemment) surprend dès le démarrage de « The Ball » qui enchaîne musique et commentaires sportifs. Etonnant groupe hollandais issu du conservatoire d’Amsterdam, impressionnant de technique et d’humour potache certes, mais quel est l’âge moyen des participants ? Certains effets répétitifs agacent prodigieusement quelques-uns, qui n’en ont retenu que les « gimmicks ». En musique, jouer sur plusieurs registres et intégrer l’humour est un exercice périlleux. La surprise masque ici la complexité du positionnement artistique. D’où un concert très « adressé », qui témoigne de grandes qualités musicales. Ce groupe, qui vaut bien un orchestre entier, me fait penser à ses compatriotes (bien allumés) du Bik Ben Vraam. C’est fantaisiste, lourd et léger à la fois ; était-ce la laitière du plus précis des peintres flamands, ou le fromage - la Hollande est tout de même l’autre Pays (Bas) du fromage – qu’évoque le troupeau de bovins qui meugle sur « The Cow », le dernier morceau ? L’humour qui, en musique, on l’a dit, se positionne difficilement, y a-t-il même sa place ? Il évoque un certain décalage, une référence précise à une situation, aux mots, au théâtre donc. Créer un climat loufoque, pervertir le sens… la démarche n’est pas toujours bien reçue par le public.
De même, la relecture du 6ème Mouvement du Quatuor pour la fin des temps d’Olivier Messiaen partage l’assistance, suscitant une admiration parfois teintée d’incompréhension. J’en veux pour preuve le son du piano transformé et le saxophoniste attitré du groupe - absent ce jour-là – qui surgit soudain sur scène par le miracle d’Internet… au coeur de la contrebasse ! De quoi défriser certains.
En conclusion, un groupe paradoxal, techniquement en pointe, qui a travaillé son affaire, et propose un vrai vinyle artistiquement conçu et une pochette classieuse contenant un CD.

Beau contraste avec Marcel et Solange, ce groupe au nom improbable créé en 2009 à Aubervilliers, troisième prix dans la catégorie « groupe » au concours de La Défense en juin 2011, se situe dans le registre de la sobriété et de la retenue ; le batteur-percussionniste, de style coloriste, est très à l’aise pour présenter les morceaux et raconter la petite histoire du groupe. Au départ, on n’y comprend d’ailleurs pas grand-chose : c’est qu’elle présente peu de rapports – immédiat, du moins -, avec la musique. Il y est question d’un cochon, de Marcel, de sa compagne Pâquerette, à moins que ce ne soit Solange, et d’une histoire qui se passe entre autres à Bruges… Mais les Belges ne sont-ils pas les champions d’une certaine poésie surréaliste ? Et puis cette ville est propice au rêve et à l’imaginaire. La musique, elle, est délicate et intimiste, lentement déroulée autour du compositeur, au violoncelle et à la basse électrique. Bel univers de compositions contrastées, judicieusement menées, dont les références ne masquent pas l’originalité et l’engagement.


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Gabriel Lemaire (Marcel et Solange) © CLAUDE DINHUT

Le dernier groupe de la première soirée est emmené par l’élégante flûtiste Yuriko Kimura, originaire de Fukushima.
La flûte étant un instrument rare en jazz, on s’émerveille de cette musicienne au phrasé classique, avec une la touche de tradition japonaise. Et puis, comment ne pas être ému à l’évocation de la composition intitulée « Le jour d’après », en hommage à sa ville natale ?
Décidément, il n’allait pas être aisé de trancher.

Jeudi 4 août 2011

Labtrio (Belgique) : Barm de Looze (piano), Anneleen Boehme (contrebasse), Lander Gyselinck (batterie)

Alfie Ryner Quintet : Guillaume Pique (trombone), Paco Serrano (sax alto, slam), Gerald Gimenez (guitare électrique), Guillaume Gendre (contrebasse), Loris Pertoldi (batterie)

Olaf Lind Quartet (Allemagne) : Leonhard Huhn (sax alto), Stephan Karl Schmid (sax ténor), Marcel Richard (contrebasse), Rafael Calman (batterie).

Le concours redémarre avec Lab Trio, qui propose une version dépoussiérée de l’« art du trio » sans dimension expérimentale, malgré son nom [2]. Une saisissante alchimie de groupe, des reprises novatrices de « Nardis » (Bill Evans/Miles Davis) et d’« Erato » (Andrew Hill), une rythmique souple qui s’ajuste à merveille au piano, même si la contrebassiste [3] semble par instants en retrait – bref, un potentiel énorme.


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Lab Trio © CLAUDE DINHUT

Puis nous voici tourneboulés par le spectacle des Toulousains d’Alfie Ryner, costumés (j’entends par là vêtus d’un costume, fait rarissime en jazz de nos jours) et accompagnés par un slammeur pas toujours compréhensible, mais qui donne de l’émotion tout en « batelant » de belle manière… Le guitariste nous réserve un solo électrisant, et le tromboniste est inspiré. Le tout est émaillé de moments drôles dus à l’intervention de toute une quincaillerie (après tout, la musique est souvent une question de tuyauterie).
J’apprécie cette récréation sudiste sans chauvinisme, festive et pas prétentieuse pour un sou ; mais là encore, le groupe ne fait pas l’unanimité.

La rupture est totale avec l’Olaf Lind Quartet, plus traditionnel : des solos envoûtants des deux saxophonistes (très complémentaires), une mélodie qui démarre dans un souffle, une sonorité délicate… C’est déjà fini et ce dernier groupe nous a charmés.


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Olaf Lind 4tet © CLAUDE DINHUT

Les candidats font le bœuf devant le public qui attend le verdict. Aucun n’est coupable, si ce n’est de nous avoir donné du plaisir et des émotions…

Grand Prix de groupe et Prix du public : Lab Trio

Prix de composition : Olaf Lind Quartet pour l’ensemble des compositions.

Prix d’instrumentiste : le saxophoniste Gabriel Lemaire du groupe Marcel et Solange.


Le festival bat son plein

N’ayant pu écouter le concert d’Erik Truffaz, j’assiste à l’enregistrement du groupe Krassport, vainqueur du Tremplin 2010, qui joue comme il se doit en première partie d’un des concerts. Etonnant travail de composition et de déconstruction autour de Gustav Holst, compositeur anglais du début du XXè, qui s’intéressait aux planètes… De quoi illustrer le sérieux et l’ouverture d’esprit des jeunes musiciens d’aujourd’hui, qui ont une culture musicale large et sans barrières.
Evidemment, on s’est éloigné du jazz… encore une fois ! Mais on y revient avec le concert le plus épatant qu’il m’ait été donné d’entendre depuis des mois. Ce bonheur précis, absolu, est dû à la formation d’Aldo Romano en hommage à Don Cherry. L’Italien, qui à l’époque était un batteur free, fut, comme le regretté contrebassiste Jean-François Jenny-Clark, accompagnateur de Don Cherry et de Gato Barbieri. Il allait devenir un compositeur talentueux, un mélodiste habile « dans la peau… et sur ses peaux » assorti d’un découvreur de talents. Le récent disque sorti chez Dreyfus est bon, certes, mais la performance est encore rehaussée par le « live » ; ce n’est pas si fréquent qu’on puisse se dispenser d’en faire la remarque.
Voilà un jazz joué avec finesse, élégance et puissance, dans le plus pur esprit de cette musique. Et il ne s’agit pas d’un énième « tribute », d’un nouveau projet sans saveur en hommage à un grand nom. Au contraire, Aldo Romano a conçu ce répertoire avec intelligence et savoir-faire ; c’est du marketing, si on veut, mais avec en sus l’amour du jazz et le souci de la transmission entre générations : les deux soufflants se poursuivent, s’affrontent, se retrouvent, flirtent même dans le rappel. Leurs voix entrelacées finissent par « ne former plus qu’un seul tube » à clés et pistons, aurait pu écrire Philippe Carles.
Les « aînés » (je ne vais tout de même pas les appeler « papis »), font de la résistance ; ils jouent, tout simplement. Belles interventions d’Henri Texier qui fait chanter sa basse. Quant à Aldo, il semble « revigoré » ; son jeu suit, pulse et relance. Galvanisé et enthousiasmant. Le public est debout (eh oui, « standing ovation »). Pourtant, cette formation n’a pas pu se produire souvent sur scène en cette année 2011. Alors ?
Et Don Cherry dans tout ça ? Sur ce Complete Communion sorti chez Blue Note, Don Cherry (cornet), Gato Barbieri (ts), Henry Grimes (b) et Edward Blackwell (dr) contribuaient à créer le jazz en marche, en 1965. Don Cherry inspirait alors le jazz européen ; il venait juste de se dégager d’Ornette Coleman et s’apprêtait à voyager de par le monde, apportant paix et joie par sa musique. Or, on retrouve dans ce quartet actuel le même sens de la fête - sans l’insouciance de la « belle » époque, mais avec le sérieux et la précision des virtuoses d’aujourd’hui. On pourrait presque dire que c’est mieux joué techniquement ; mais pour une fois, la musique bénéficie bel et bien du fameux « supplément d’âme. » Sa fraîcheur est intacte, son énergie jubilatoire enflamme les coeurs. Phénomène rare aujourd’hui, où le jazz groove autrement… Fondée sur des chorus enchaînés sans temps mort, la structure rigoureuse et dense de ces compositions aboutit à une création à la fois continue et imprévisible.

Si Géraldine Laurent est extraordinaire - elle joue comme elle respire - la révélation provient du jeune Fabrizio Bosso, extraterrestre de la trompette, chaînon reliant le Bubber Miley de l’orchestre de Duke Ellington et Roy Elridge ! Pourtant le festival aura permis d’entendre divers trompettistes et non des moindres : Stéphane Belmondo, Eric Truffaz, Alex Tassel, sous le regard étoilé de Chet. Ce qui advient ici est miraculeux : une chose à la fois ardemment souhaitée et inespérée : la forme ne faiblit jamais, épouse la matière. On est pris corps et âme…

Comment revenir sur terre après un tel partage ? Après l’éblouissement de cette soirée, ses autres concerts n’auront pas le même impact. Mais un de mes « principes » est de de ne pas picorer au gré de mes envies ou humeurs, et de donner à lire ce que j’ai ressenti. Ainsi le groupe Phare Ouest m’a permis d’écouter le délicat et sensible saxophoniste François Cordas, qui participait déjà au premier Tremplin, il y a vingt ans, en compagnie de Philippe Canovas (guitare). Une formation de bons musiciens pour une musique souple, légère, qui mérite une chronique… Nous y reviendrons…

Dernière soirée du festival  :

Je suis retournée en Avignon entendre le jeune prodige cubain dont on parle. En clôture du festival, en effet le pianiste Harold Lopez Nussa jouait dans deux formations, en trio et quintet, consacrées à la musique « cubaine ». Inédit, ce trio (qui comprend son frère, un rien trop impétueux à la batterie) et le contrebassiste Felipe Cabrera) s’inspire de la musique traditionnelle, avec par exemple des « guajiras , très « caliente », même si le pianiste a une technique de concertiste classique. On repense à Carlos Maza, qui avait « incendié » le cloître en 2003.
A Cuba, tous les enfants apprennent la musique, jouent de plusieurs instruments et acquièrent un solide bagage dont profiteront les plus doués. S’il est difficile de nettoyer cette musique festive et colorée de ses scories « folkloriques », certains titres atteignent des sommets d’énergie, la musique cubaine servant alors moins de prétexte décoratif que de fond musical à transfigurer.
La seconde partie s’avère décevante malgré les deux soufflants invités, pourtant magnifiques, le saxophoniste portoricain David Sanchez - qui essaiera même de sortir son cajon - et le trompettiste Alex Tassel, visiblement mal à l’aise avec les métriques cubaines ; le groupe peine à s’installer. Toutefois, en rappel, une superbe ballade laisse entrevoir ce que pourrait donner cette musique…
Qu’importe ! On sort revigoré de cette 20è édition du Tremplin Jazz d’Avignon, qui couronne les efforts d’une équipe formidablement soudée et d’un fan devenu président (Jean Michel Ambrosino) après avoir assisté plusieurs années de suite aux concerts du tremplin. Les bénévoles « assurent » ; il faut le dire et le redire : sans eux, aucun événement culturel n’obtiendrait un tel succès. Car le public, attentif et connaisseur, a pris l’habitude du Tremplin et revient tous les jours, y compris lors des soirées payantes. Il semble apprécier les tendances actuelles, la diversité des projets et des engagements, les nombreuses pistes que proposent de musiciens aujourd’hui, ouverts à toutes les aventures possibles.
Pourvu que ça dure…

par Sophie Chambon // Publié le 5 septembre 2011

[1Se reporter sur Citizen Jazz aux précédents comptes rendus illustrés par Claude Dinhut, Marianne Mayen et Sylvie Azam, photographes attitrés et bénévoles de l’association.

[2Il vient tout simplement des initiales de ses membres.

[3Handicapée par une blessure au poignet que l’œil expert de Bertrand Fèvre décèle immédiatement.