Scènes

Tu t’es vu quand t’abuses, Zhenya ?

Zhenya Strigalev Never Band en concert au Pannonica.


Photo Michael Parque

Le saxophoniste russe Zhenya Strigalev assure une tournée à travers quelques salles françaises et tente, à cette occasion, une percée dans le paysage hexagonal. Entouré d’un line-up majuscule (Ambrose Akinmusire, Eric Harland, Linley Marthe, Alex Sipiagin), il était le mercredi 7 décembre 2016 au Pannonica à Nantes pour une soirée qui augurait du meilleur. Plus dure fut la chute.

Repéré par les radars à l’occasion d’un disque sorti dernièrement sur le label Whirling Recordings, sur lequel officie déjà Eric Harland mais également Tim Lefebvre, Zhenya Strigalev donne à entendre un son de saxophone alto droit et virevoltant qui surfe sur le groove tumultueux de ses partenaires. De quoi laisser penser que le même set version live peut donner l’occasion d’une soirée enfiévrée où tout le monde s’arrache les doigts à jouer le plus vite et le plus fort possible, bien installé au fond du temps. On s’en frottait les mains par avance. De surcroît, parmi les invités à cette bacchanale figuraient le trompettiste Ambrose Akinmusire et Linley Marthe à la basse en remplacement de Lefebvre. Le tout flanqué d’un compatriote russe en la personne d’Alex Sipagin (deuxième trompette) et nous voilà ravi, prêt à bâcler la journée de boulot et foncer jusqu’au club.

Strigalev est sur le devant de la scène. Fixé sur un pied de micro, à sa droite, il a trafiqué dans un étui de saxophone un instrument mutant dans lequel il glisse les mains. Coquille blanche, mi organique mi mécanique, cette machine à la Cronenberg faite de souffle et d’électronique dilue le son en des nappes évaporées. Utilisée de manière sporadique cependant : le reste du temps, il est à l’alto avec une certaine efficacité. Déconstruisant ses compositions, il s’évertue à leur donner une dimension plus abstraite en privilégiant l’espace dans une forme de suspens. La simplicité - et de fait, l’efficacité mélodique qui attirait l’oreille sur le disque, perd tout de même à ce traitement.


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Eric Harland, photo Michael Parque

D’autant qu’il semble le seul à vouloir s’engager dans cette direction. Difficile, en effet, de trouver une cohésion à ce quintet qui ne joue la carte de l’unité que contraint et forcé, lors de tutti poussifs. Ça rentre et ça sort, la scène ressemble à un hall de gare. On se laisse dire que le muscadet a été apprécié dans les loges mais les vertus euphorisantes quoique foutraques de ce sympathique vin régional ne sont pas compatibles ce soir-là avec la vigueur attendue dans ce genre de musique. La palme revient d’ailleurs à Ambrose Akinmusire. Loin et détaché, il observe ses collègues, l’œil vide, se demandant sans doute s’il se pourrait qu’il participe à ce groupe. Mec ! tu joues dans ce groupe, alors joue. Chacun de ses solos - et ils sont plutôt rares - hésite entre le dérisoire et le cocasse. Rien de bon et on commence à s’énerver.

Le trompettiste Alex Sipiagin, de son côté, tente bien de faire monter la température par des développements cuivrés plutôt efficaces mais hélas, à peine terminés ils retombent comme un soufflé, personne ne prenant le relais. Et le sourire réjoui qui barre le visage de Harland n’y change rien. Il se démène pour travailler un swing bondissant sans parvenir pourtant à développer un discours convaincant. Son incroyable technique et la précision de sa frappe rattrapent certes ses cafouillages et sa jovialité fait le reste. Appréciation générale : “des capacités mais peut mieux faire”.

Et puis il y a Linley Marthe.

À lui seul, il sauve la soirée. Et rachète la course pour s’y rendre. Solide, imperturbable, il se renouvelle sans cesse et cloue de solides lignes funky futuristes qui donnent un cadre solide aux autres et les empêchent de s’engager dans une liberté incontrôlée. Solidaire même, par quelques bornes judicieusement placées, il rappelle à certains où ils se trouvent réellement tant dans les cycles que dans la tonalité. Un véritable Saint-Bernard. Cerise sur le gâteau, au début du deuxième set, il se fend d’un ébouriffant solo généreux et virtuose qui laisse tout le monde par terre, public comme musiciens.


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Linley Marthe, photo Michael Parque