Tyshawn Sorey
Members… Don’t !
Tyshawn Sorey (d), Adam O’Farrill (tp), Mark Shim (ts), Lex Korten (p), Tyrone Allen (b), Fay Victor (voc).
Label / Distribution : Pi Recordings
Considérée comme désormais un genre à part entière, ou à tout le moins un exercice devenu familier, la relecture d’albums offre souvent son content de surprises, pourvu qu’il ne s’agisse pas de postures. Parmi les réussites, on se souvient du travail de Sylvain Rifflet sur Focus de Getz.
Le présent travail du batteur new-yorkais Tyshawn Sorey est de la même veine. Autour de Max Roach, quant à lui, et de son album de 1968 Members Don’t Git Weary avec notamment Charles Tolliver à la trompette. Un album important à défaut d’être mythique, mais qui marque, dans le tourbillon politique des années 60 finissantes, l’ancre de cohérence qu’était Roach. C’est dans cette direction que veut nous emmener Sorey avec un quintet brillant et jeune. On y retrouve notamment le pianiste Lex Korten, qu’on avait tant aimé chez Zoh Amba : un jeu très délié et néanmoins puissant qui peut même s’avérer brûlant au coeur d’« Effi », un morceau qui s’offre le temps long avec notamment le timbre éclatant de l’indispensable Adam O’Farrill à la trompette. Une évidence dans le contexte.
Le travail de Sorey n’est pas à proprement parler celui de la déconstruction, et encore moins celui du dépoussiérage inutile. Dans la reprise de chacun des morceaux, jusque dans ce blues caniculaire chanté par Fay Victor en lieu et place d’Andy Bey (« Members Don’t Git Weary »), c’est davantage le dialogue avec le passé, les liens avec le rôle émancipateur de nos musiques qui est questionné. À la fois avec la force de frappe d’une ligne de soufflants impeccables, où Mark Shim rejoint O’Farrill, mais aussi avec le carénage solide de la base rythmique, où Sorey laisse beaucoup de responsabilités à Korten et à la basse de Tyrone Allen II, qui avait déjà attiré l’attention dans les disques d’O’Farrill. Sur la brèche dans ces morceaux longs (Members… Don’t ! double le temps du disque original), Tyshawn Sorey tient la ligne entre l’héritage bop de Roach et une liberté acquise qu’il convient de défendre ; c’est tout le propos de cet exercice.
Enregistré à New-York en live, ce disque est étonnant et pleinement réjouissant, à l’image des deux parties consacrées à « Equipoise » qui constitue un titre important dans la discographie de Roach. Le tout dans une atmosphère volontiers abstraite où l’électronique s’invite à petites touches et consacre le travail très raffiné du batteur, entre hommage visionnaire et questionnements métaphysiques.

