Scènes

Un nouveau directeur pour Jazz à Vienne

« Jazz à Vienne appartient au public » (Christophe Bonin)


Ex-directeur du Palais du Facteur Cheval, Christophe Bonin vient de prendre les rênes du festival Jazz à Vienne. S’il souhaite « mettre sa patte » dans les programmations futures, Christophe Bonin promet : « Je suis là avant tout pour l’esprit et la musique de Jazz à Vienne ».

Normalement, après trente-et-un ans d’existence, l’avenir de Jazz à Vienne est assuré, ou du moins à peu près déblayé. Devenu, avec Jazz in Marciac, le plus gros festival de l’Hexagone, il vient de connaître une modification de structure qui le met à peu près à l’abri.

Explications…

Fondé en 1980 par Jean-Paul Boutellier (venu de Lyon proposer de créer un festival de jazz dont cette dernière ne voulait pas), Jazz à Vienne a grandi sous régime associatif (loi 1901) et ne comprenait au départ aucun salarié. Le festival dépendait d’une association (« Vienne Action Culturelle »), elle-même directement rattachée à la Mairie de Vienne, laquelle a connu durant ces trois décennies ses propres alternances politiques (de Louis Mermaz (PS) à Jacques Remillier, (UMP)). Pour résumer, la ville de Vienne, à qui appartient le Théâtre antique, prenait l’ensemble du festival en charge et en assumait les aléas financiers (avances sur trésorerie etc..).
Le système a tenu le coup vaille que vaille en dépit de divers passages nuageux : remarques de la Cour des Comptes régionale, années déficitaires, transformations et réfections du Théâtre, etc.
Peu à peu l’équipe s’est musclée : si Jean-Paul Boutellier est resté de bout en bout le premier de ses bénévoles, en revanche, quatre personnes en sont venues à constituer l’équipe permanente de ce festival qui fonctionne - traditionnellement du 30 juin au 13 juillet -, grâce à plus d’une centaine de bénévoles.

Questions…

Pourquoi un EPIC ?

  • Depuis le début de l’année, le festival, qui était donc jusqu’ici rattaché à la seule ville de Vienne via Vienne Action Culturelle, est désormais constitué en un Etablissement Public Industriel et Commercial, lui-même placé sous la gouvernance de la Communauté d’Agglomération du Pays Viennois.
    L’EPIC est piloté par quinze élus et trois personnalités qualifiées. Cette forme juridique (celle de la SNCF ou de RFF) doit permettre une meilleure assise et faciliter l’octroi de subventions ou d’avances sur recettes. Elle doit aussi permettre, peut-on penser, de conserver l’esprit du festival tel que l’a défini, sans jamais vraiment le théoriser, Jean-Paul Boutellier.
    A noter qu’en parallèle de cette évolution, la Communauté d’Agglomération du Pays Viennois vient de rejoindre l’Eurométropole lyonnaise, un ensemble qui, en fédérant les grandes communautés urbaines de la région (Lyon, Saint-Etienne, Vienne etc…), tente d’atteindre une taille critique pour parvenir à se hisser sur la scène européenne au niveau des Munich, Milan ou Barcelone.
    Or, conséquence de la constitution de cet EPIC et du rattachement de Jazz à Vienne à la Communauté du Pays Viennois, le festival devient de facto « l’événement culturel métropolitain » en matière de jazz. S’il ne s’agit là que de nuances qui ne changent rien au festival en soi, cela devrait néanmoins lui donner plus de moyens et de notoriété mais, surtout, lui assurer un avenir jazz.
    Dernière évolution et non des moindres, l’EPIC et donc le festival se dotent d’un directeur chargé à la fois de la bonne marche de la structure et de la programmation des éditions à venir. Nommé le 1er avril 2011, Christophe Bonin n’a toutefois pas été partie prenante de la programmation de Jazz à Vienne 2011, qui a été assurée comme par le passé par Jean-Paul Boutellier et Jean-Pierre Vignola. Son rôle sera de plus en plus prédominant, mais Jean-Paul Boutellier devrait rester très associé au festival qu’il a fondé, notamment sur la partie artistique.

Entretien

  • Depuis le 1er avril, vous êtes donc directeur de l’EPIC « Jazz à Vienne », qui succède à « Vienne Action Culturelle » ?

Oui c’est une structure adossée à la Communauté de Communes du Pays Viennois (CAPV) avec un Conseil d’administration composé de quinze élus et trois personnalités qualifiées : Jean-Paul Boutellier, Pierre Domeyne et François Joly. L’EPIC est présidé par Christian Trouillet, président de la Communauté du Pays Viennois, ce qui montre clairement que le Pays Viennois est engagé à la fois dans le portage de Jazz à Vienne et dans les manifestations associées, ce que nous nommons « les accueils », qui se déroulent avant ou après le festival.

  • Qu’est-ce que cela change par rapport à ce qui existait précédemment, pour les personnels et pour les bénévoles ?

L’ensemble de l’équipe de Vienne Action Culturelle est reprise dans le cadre de l’EPIC. La centaine de bénévoles qui assurent la bonne marche du festival reste pour l’instant sous l’égide de Vienne Action Culturelle. Dans mon esprit, comme dans l’esprit de Christian Trouillet, il y a la volonté de garder l’esprit de Jazz à Vienne, qui repose notamment sur le rôle des bénévoles. Plus généralement, le festival est un modèle économique très spécifique puisqu’il est financé à 80 % par la billetterie. Cela veut dire que Jazz à Vienne appartient au public et fonctionne grâce à l’engouement, aux habitués, aux abonnés et aux fidèles de Jazz à Vienne. Donc, ce changement de structure n’est que juridique et organisationnel.

  • Sauf que désormais, en tout cas à partir de 2012, vous assurerez la programmation du festival ?

Oui, j’ai en charge la programmation artistique, en tout cas pour la saison 2012. Mais notez que, si Jean-Paul Boutellier n’est demandeur de rien, je n’ai pas envie, pour ma part, de me passer de ses trente années d’expérience et de sa culture jazzistique. Cela ne veut pas dire que je n’ai pas déjà quelques idées pour 2012 : j’ai en effet envie de mettre ma patte. Je suis à Jazz à Vienne avant tout pour l’esprit et la musique de jazz à Vienne. Après, s’ajoute le management. J’ai des compétences, semble-t-il et un peu d’expérience d’organisation ; évidemment, il va falloir manager, organiser, que chacun trouve sa place et prenne sa part. Il faudra peut-être clarifier un certain nombre de tâches en termes d’organisation. C’est normal : quand, pendant longtemps, il n’y a pas eu de direction, les gens ont appris à travailler de manière indépendante.

  • Entre le moment où vous étiez simple spectateur de Jazz à Vienne et aujourd’hui, percevez-vous mieux certaines difficultés, telle la nécessité de remplir ces 7 à 8 000 places ?

Oui je comprends bien la difficulté. On peut avoir des coups de cœur, des envies, mais il y a une équation qu’on doit toujours garder à l’esprit. C’est un modèle économique intimement lié au remplissage. Donc, on peut avoir un coup de cœur pour quelqu’un de brillantissime qui est une découverte, mais il faut veiller à ce que nous n’en ayons pas deux dans la même soirée… pour se retrouver avec 500 personnes. Surtout que le Théâtre antique est la seule scène qui rapporte.
Il faut trouver d’autres sources de revenus ; en l’occurrence les « Accueils » de variété sont un moyen d’asseoir le budget. Ici, on ne choisit pas, on accepte les propositions qui doivent être gagnantes. Et pour cela les lieux doivent être très remplis. Si par exemple on accueille Yannick Noah et que c’est complet, on gagne un peu d’argent.
Dans le contexte actuel, la variété permette d’amortir quelques soirées jazz plus intimistes ; et si on programme mieux - économiquement parlant -, le jazz sur la grande scène, le modèle tient à peu près et permet la Caravane Jazz ou le Club de Minuit avec une programmation moins grand public.

  • Quand Miles Davis, Gillespie ou Stan Getz étaient vivants, le problème des grosses affiches au Théâtre antique ne se posait pas. Aujourd’hui, les musiciens capables de le remplir se font rares. Comment traiter ce problème en restant une scène jazz ?

Il y a trente ans, Jazz à Vienne n’aurait probablement pas programmé Joe Cocker ou Tom Jones. Je cite Jean-Paul. Personnellement, je suis dans cette équation. On n’a pas le choix. Mais cela étant dit, ce qui m’intéresse ici, c’est la qualité artistique. Or, on peut dire ce qu’on veut de Tom Jones, il a quand même une place dans l’histoire de la musique populaire, une voix, une histoire. même chose pour Joe Cocker : j’étais à Jazz à Vienne l’an dernier, de l’autre côté de la barrière. J’adore la soul. Il y avait des moments où l’on sentait l’héritage de ce monsieur. Il avait de bons musiciens.

  • Sachant que vous avez été spectateur de Jazz à Vienne, avez-vous déjà des idées sur ce que vous aimeriez changer d’emblée, si vous le pouviez ?

Il y en a toujours. Mais je souhaite un peu plus de recul et appréhender la chose de façon rationnelle, c’est-à-dire écouter les gens. Je ne dois pas être seul juge. On pourrait pour cela questionner des spectateurs, trouver une centaine de personnes qui nous donnent leur impression sur les soirées. Ici, je parle moins de la programmation au sens strict que des conditions d’accueil, de visibilité, de signalétique etc. Citons par exemple, le phénomène des places non numérotées. Donc, je perçois actuellement des choses au niveau individuel et j’aimerais les percevoir de façon objective. J’ai besoin d’écouter. Dans mon esprit, cela devra se faire sur trois ans. Cette année, j’observe, je vis les choses et regarde d’abord notre organisation interne, afin que chacun puisse donner le meilleur de lui-même.

  • L’équipe de quatre permanents telle qu’elle existe vous paraît-elle suffisante ?

Il est trop tôt pour répondre précisément. Mais si on veut vraiment se structurer, il faudra s’appuyer sur une équipe permanente car le projet ne se bâtit pas pendant le festival. Il faut qu’à certains moments on puisse compter sur la matière grise, l’énergie de gens qui n’ont pas que les mains dans le cambouis car ceux-ci en ressortent exténués et ont ensuite besoin de respirer. A un moment, il faut que des gens arrivent à s’extraire.

  • Vous écoutez beaucoup de musique ?

J’ai toujours écouté beaucoup de musique. Je voudrais continuer, avoir du temps pour la programmation artistique et concilier le tout avec le management et l’administratif.

  • Vous venez du Palais du Facteur Cheval, que vous avez animé pendant huit ans. Quelle part le jazz a-t-il prise dans ce lieu sous votre houlette ?

J’ai lancé le jazz au palais en mélangeant ma passion pour la musique et mon activité professionnelle. Je me suis amusé à creuser les similitudes qui pouvaient exister entre l’œuvre du Facteur Cheval et la musique afro-américaine. Il a utilisé sa création comme un mode d’expression pour acquérir la liberté, en élaborant une sorte de langage pour lui-même. Or, le blues, pour moi, c’est un peu ça ; des personnes transplantées de l’autre côté de l’Atlantique, ramassant le coton, ont utilisé leur musique comme mode d’expression. Lui c’est pareil, c’est un autodidacte, il est devenu artiste parce que c’était son moyen de communication et le moyen d’accéder à son rêve. Il est aussi dans l’improvisation. Ce lieu est tellement chargé que je trouvais intéressant d’y faire jouer des musiciens. Leur musique serait ici forcément différente. Et, chaque fois que je pouvais, je leur demandais soit de composer un morceau pour le lieu, soit de le lui dédier. J’ai commencé avec un pianiste, Edouard Bineau, qui a écrit un morceau. On est devenu assez copains et un jour, je lui ai dit : « Pourquoi pas faire un disque ? ». Depuis on a publié, avec la commune d’Hauterives, L’obsessionniste, un duo avec Sébastien Texier, qu’on a enregistré au studio de Meudon et qui a notamment été représenté à Paris.
Ensuite, on a provoqué d’autres rencontres. J’ai lancé un regard d’artistes contemporains avec Daniel Humair ou Charlélie Couture, à qui j’ai demandé un dessin. Dans la foulée, il a donné au Palais un concert unique, avec juste une guitare et un accordéon. C’est ça qui m’a excité. C’est un lieu qui résonne avec la musique.

  • L’image de Jazz à Vienne a-t-elle besoin d’être améliorée au niveau hexagonal ou à Paris ?

Il faut se pencher sur la question. Elle a déjà été bien perçue par Jean-Paul Boutellier et l’équipe de Jazz à Vienne, d’où l’opération de communication « Jazz à Vienne in Paris ». Donner plus de notoriété à Vienne tout au long de l’année me semble aller dans la bonne direction. Peut-être faut-il avoir un point relais pour mieux médiatiser le Festival à Paris, exister davantage à Paris.
Par ailleurs, il y a des idées pour faire vivre Jazz à Vienne hors de la période du festival, ou pour nouer des partenariats avec d’autres pays. C’est un travail de longue haleine.


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