Scènes

Vague de Jazz 2011

La qualité, l’enthousiasme et la créativité sont une fois de plus au rendez-vous du festival.


La qualité, l’enthousiasme et la créativité sont une fois de plus au rendez-vous du festival Vague de Jazz, dont la 9e édition a eu lieu cet été en Vendée. D’Alexandra Grimal à Joëlle Léandre en passant par Jeanne Added et Thomas de Pourquery, la musique, hétérogène et passionnée, a attiré les vacanciers.

Vague de jazz, c’est un festival de Vendée à la programmation généreuse et exigeante et aux airs de vacances — la mer n’est jamais très loin - qui aura bientôt dix ans. Du 5 juillet au 20 août 2011, il a accueilli des formations aussi diverses que le quintet Lost On The Way de Louis Sclavis, le duo Élise Caron - Edward Perraud, le power trio Métal-O-phone ou encore le Jus de Bocse de Médéric Collignon. Répartis entre Longeville-sur-mer et les Sables d’Olonne, les concerts ont investi des scènes locales, mais aussi une abbaye, un musée, un bord d’un marais, ou ont eu lieu chez l’habitant. Citizen Jazz est allé écouter ceux de la dernière semaine.


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Alexandra Grimal © Christophe Alary

La diversité des lieux est à l’image de celle de la musique. C’est au Poisson à roulettes qu’Alexandra Grimal donne le troisième solo de cette édition, après Hélène Labarrière et Claude Tchamitchian et avant Jeanne Added. Cette dernière, amie du longue date du festival, introduit le concert par un roulement de tambour verbal : « Et c’est… maintenant ! ». Alors que s’affairent entre les tables les deux sœurs aux cheveux blancs et aux doigts de fée qui tiennent ce délicieux restaurant, la saxophoniste donne le coup d’envoi de la semaine.
Nous sommes à la Chaume, ancien port de pêcheurs annexé aux Sables d’Olonne, confidentiel l’hiver et envahi l’été. La mer roule de chaque côté de ce promontoire où l’on se rend en navette fluviale depuis le port des Sables. Ici, pas de bruit de houle - juste celui des couverts et deux chiens, dont l’un, sourd, choisit de se placer aux pieds de l’artiste au sourire étonné. Alexandra ne se laisse pas distraire — ou plutôt si, mais pour mieux incarner la musique, ou s’incarner elle-même, c’est selon. Elle compose avec la rue, les passants et les petites cuillères, sans jamais faire semblant. Parfaitement dans le présent, elle jongle à l’envi — au besoin ! — entre ténor, soprano et voix. Cette dernière est prolongement du corps, respiration naturelle. « Partir ». « Arriver ». « Apparaître ». Oui, c’est bien une apparition : celle d’un poème organique devenu sons. Toujours souriante, Grimal invite alors Thomas de Pourquery à se joindre à elle ; savoureux dessert.

Le festival se décline décidément sur le mode de la poésie instantanée, que ce soit au prieuré Saint-Nicolas avec la contrebasse de Joëlle Léandre et le violoncelle de Vincent Courtois, ou de l’autre côté de la ville, au Musée de l’Abbaye Sainte-Croix, avec les saxophonistes Thomas de Pourquery et Adrien Amey (deux complices du MegaOctet d’Andy Emler). Pour les uns comme pour les autres, la rencontre est remplie de ces surprises qui n’adviennent qu’au présent. Eclairs et jaillissements, dialogue à flux tendu, urgence de l’improvisation chez Courtois et Léandre ; loufoquerie, appropriation de l’espace et course à l’objet chez de Pourquery et Amey. Là aussi, le lieu conditionne la performance. Le prieuré est propice au silence méditatif, dont peut naître une émotion soudaine, surgie d’un coup d’archet du violoncelliste auquel répond aussitôt la contrebasse en alerte. Joëlle Léandre remet sans cesse la conversation en jeu, pose des questions, creuse les réponses. Elle chante, aussi, retire parfois sa main des cordes comme si elles la brûlaient.
Le musée, au contraire, offre un abri spacieux et lumineux où les musiciens se transforment en rugbymen et évoluent entre les spectateurs assis par terre, à la recherche d’un écho ou d’une balle imaginaire. Le rire, la folie et le regard : suivre des yeux Adrien Amey devant les toiles, c’est en même temps voir les réactions amusées des auditeurs. L’échange est aussi court qu’intense, puisque quelques minutes plus tard — ils auront joué une demi-heure en tout — il faut déjà quitter les lieux pour aller au Théâtre de Verdure écouter Linnake.


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V. Courtois/J. Léandre © Christophe Alary

Belle introduction que ce duo fou et beau dont Linnake poursuit le crescendo. Jeanne Added (voix, b), Julien Desprez (g) et Sébastien Brun (dr), déjà invités l’année dernière, ont changé de scène. D’after dans un hall, ils sont devenus plat de résistance en plein air. Du rock râpeux, métallique, criant — mais certainement pas criard. Linnake, qui signifie « forteresse » en finnois, pose d’abord les briques en fer d’un gigantesque édifice noir, à coups de guitare qui transpercent et de voix à la limite du chant — qui rappellent par certains côtés la Sir Alice de Viva And the Diva. Mais, une fois entré on emprunte de longs couloirs ascendants : la batterie installe une transe complexe, la musique prend de l’épaisseur et de la hauteur à mesure qu’elle gravit les escaliers de ses propres donjons. D’en haut, la vue est superbe.

Le lendemain, Le Bal à Momo prend ses quartiers au même endroit et agite les hanches d’une foule nostalgique des Clash, des Beatles et de Claude François. Du rock, oui, mais plutôt Sixties cette fois, pailleté et cuivré. Le chanteur et bête de scène Gaspard LaNuit enchaîne les tubes rock’n roll et disco dans la joie et la bonne humeur, accompagné par Guillaume Magne à la guitare, Théo Girard à la contrebasse et Sébastien Brun à la batterie, ainsi qu’une délégation du Surnatural Orchestra (Julien Rousseau à la trompette, Fabrice Theuillon et Adrien Amey aux saxophones baryton et alto, Boris Boublil aux claviers, Judith Wekstein au trombone), et par les invités, bien sûr : Thomas de Pourquery, Élise Caron et Jeanne Added au chant. Des années 60 aux années 80, tout les styles, tous les genres, toutes les couleurs y passent. On sourit au spectacle de ces vieux couples qui dansent le slow ou de ces ados qui découvrent qu’avant, c’était bien aussi. Chapeau bas aux musiciens du Bal, dont la performance est admirable de souplesse, et aux chanteurs qui nous ont offert un final grandiose : Élise Caron et Fabrice Theuillon pour « Killing In The Name Of », et Thomas de Pourquery plus Jeanne Added pour « Purple Rain », tous en grande forme.


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Jeanne Added © Christophe Alary

On retrouve Jeanne Added le lendemain auprès d’un Frédéric Goaty conférencier : Prince, le dictionnaire, ou la vie d’un génie. Dans le jardin d’une école primaire, on apprend comment Roger Nelson est devenu Prince grâce au savoir et aux trouvailles d’un chercheur amoureux. En plus d’enregistrements rares, le public a la chance d’entendre une version a cappella toute personnelle de « Litte Red Corvette » par Jeanne Added : intense et incarnée, comme le solo qui complète la soirée. Installée chez l’habitant, Jeanne interprète des reprises, des compositions et des mises en musique de poèmes de Yeats ou de Robert Walser aux côtés de l’ingénieur du son Gilles Olivesi, qui mixe en direct. Le concert, qui commence à ciel ouvert, est rapidement obligé de se replier à l’intérieur ; mais la pluie, aussi malvenue soit-elle, nous permet de faire une belle découverte : sans micro, sans ampli, sans scène, Jeanne Added, qui s’accompagne à la basse, a le pouvoir de créer, en moins d’une phrase, une écoute et une concentration exceptionnelles chez son auditoire. Comme si la densité et la nudité de sa voix exigeaient en retour, naturellement, une attention parfaite. Elle chante, et c’est tout le silence autour d’elle qui se met à chanter. Bientôt Gilles Olivesi réinstalle le dispositif électronique ; la bulle acoustique, cadeau de la pluie, éclate. Jeanne en profite pour raconter : l’idée de ce solo est née d’une commande de Jacques-Henri Béchieau, directeur de Vague de Jazz ; beau final, donc, pour cette édition. Dommage que la chanteuse sape parfois l’écoute qu’elle crée par magie avec des blagues inutiles ; seul le silence lui sied, aussi chargé soit-il. Peut-être pourrez-vous en entendre l’écho sur son EP, qui vient de sortir sur le label Carton.