Tribune

Vers une discographie du Jazz sur la Toile

Réflexions en vrac pour un classement rationnel


Dans le deuxième numéro de la troisième série des Cahiers du Jazz, Laurent Cugny consacre un article à ce que pourrait être « une discographie idéale » du jazz, rêve de tout amateur (et professionnel).

Ensuite, dans la chronique des Cahiers du Jazz publiée sur Citizen Jazz, l’article de Laurent Cugny fait l’objet de quelques commentaires qui poursuivent la discussion.

Le débat aurait pu s’arrêter là, mais Laurent Cugny a proposé de continuer l’échange, en développant quelques unes de ses idées dans un courrier qu’il nous a adressé.

Les trois textes sont présentés à la suite. Libre aux lecteurs de poursuivre le débat sur le Forum de Citizen Jazz…

Une ®évolution de la science discographique : Jazz-Research, iTunes, Brian et les autres

Jazz-Research

Jazz-Research est une liste de discussion Internet (et non un forum) : l’accès en est limité, on y entre sur recommandation. Elle réunit des personnalités connues pour une activité de spécialiste dans le domaine de la recherche sur le jazz. Elle regroupe environ deux cent soixante-quinze participants s’exprimant à titre individuel, même si un grand nombre exerce dans des institutions, universitaires le plus souvent. Le plus gros contingent provient des États-Unis. Viennent ensuite la Grande-Bretagne, le Canada, et une partie de l’Europe (Pays-Bas, Danemark, France, Allemagne, Italie, Suisse, Finlande, Norvège, Suède). Le Japon, le Brésil et l’Inde sont également représentés. Se rencontrent aussi des acteurs de l’histoire du jazz - les producteurs Ira Gitler et George Avakian par exemple -, mais très peu de musiciens de notoriété.

Tous ces spécialistes échangent en permanence (une à plusieurs dizaines de messages chaque jour) sur les sujets les plus divers - toujours reliés au jazz, jamais de discussion sur l’ordre du monde comme c’est souvent le cas sur des listes comparables - mais le plus souvent historique, et d’un niveau extrêmement élevé.

Que se passe-t-il alors ? Si vous avez la moindre question sur la plus obscure séance d’une époque reculée dans un lieu improbable, vous avez presque instantanément (quelques jours) l’état de la connaissance sur la question. Si la question appelle une réponse objective (une date, un lieu, la participation d’un musicien), qu’une réponse nette est fournie et qu’elle est confirmée (ou qu’elle n’est pas démentie ou discutée) par les autres membres de la communauté, on peut être presque certain que l’information concernée a valeur de vérité historique. Si ce n’est pas le cas, la discussion qui ne manquera pas de s’ensuivre indique le degré d’incertitude et la nature des arguments, en l’état actuel des connaissances. Outre la simplicité de procédure et le gain de temps par rapport à la recherche bibliographique classique, il s’agit d’un vrai saut qualitatif puisque l’on peut estimer que la totalité des connaissances présentes dans les deux cent soixante-quinze cerveaux concernés, ajoutées à l’ensemble des références immédiatement consultables et communicables par les membres, dépassent de loin les possibilités de n’importe quel centre de ressources, si riche et doté soit-il.

Au-delà de la recherche de données historiques factuelles, c’est aussi un lieu de débat donnant une indication de l’état de la pensée jazzistique du moment sur tel ou tel sujet. Quand Philippe Baudoin lance par exemple la question « quels sont, à votre sens, les albums historiques des années 1980 et 1990 ? » en proposant des critères de définition, l’ampleur et la diversité des réponses dressent un tableau très significatif de ce que pense une communauté de chercheurs à un moment donné.

iTunes

iTunes est le programme informatique de gestion des fichiers musicaux développé par Apple et désormais présent sur tout ordinateur vendu par la marque. Il gère les fichiers de tous formats : « aiff » (celui des CD du commerce), « aac », et surtout « mp3 », le format compressé le plus utilisé pour l’échange de musique (un peu plus d’un mégaoctet pour une minute de musique en stéréo contre une dizaine en 16 bits pour le format « aiff »). Par ailleurs, iTunes, en ligne, permet de se connecter aux radios numériques (la rubrique jazz en propose quatorze [1]) et également sur l’iMusic Store qui permet d’acheter de la musique par morceau (0,99 € par pièce de moins de onze minutes environ) ou par album (9,99 €) [2]. Du côté du classement des fichiers, iTunes propose huit critères : numéro d’ordre dans un album (ou dans une liste de lecture), titre de la pièce, durée, artiste, album, genre, compositeur et commentaires. Tous les fichiers contenus dans une liste de lecture peuvent ainsi être classés en fonction de ces divers critères.

Ce programme a également été conçu pour gérer les données de l’iPod, le lecteur portable produit par la même marque qui permet, dans sa version de quarante giga-octets d’emporter dans sa poche dix-huit jours de musique ininterrompus (au format « mp3 »). Cet appareil connaît un succès commercial foudroyant, auprès des jeunes principalement. Il n’est donc pas étonnant de constater que iTunes (ainsi que l’organisation de l’iMusic Store) a été pensé en fonction de ce public et des musiques qu’il écoute. C’est pourquoi les critères de classement d’iTunes ne sont pas du tout adaptés au jazz. Il y manque en particulier un critère de date qui est absolument indispensable à toute discographie jazzistique, alors que celui de genre est sans objet de ce même point de vue [3]. Il n’en reste pas moins que l’outil iTunes est d’un grand intérêt du point de vue discographique, surtout si l’on pouvait améliorer cette organisation des critères de classement.

Brian

Brian (dont le nom est un hommage au discographe Brian Rust) est une application de base de données développée par Steve Albin et reliée au site jazzDiscography.com créé par Michael Fitzgerald (lequel est aussi le modérateur de la liste Jazz-Research) [4]. Une de ses caractéristiques est d’offrir la possibilité à l’utilisateur d’entrer lui-même des données discographiques ; les musiciens en particulier peuvent créer leur propre discographie. Les critères d’entrée sont les suivants : séances (sessions), publications (issues), morceaux (songs), auteurs [5] (writers), personnel (personnel), instruments (instruments), labels (labels). Comme l’indique la profession de foi de jazzDiscography.com [6], Brian est d’abord un support pour l’échange de données, mais son grand intérêt est d’être un outil conçu pour le jazz par des spécialistes de jazz. La structure de la base de données, si elle peut bien sûr être améliorée, est tout à fait adaptée à la discographie du jazz parce que pensée dans cette optique.

Les projets discographiques

JazzDiscography.com représente donc un premier projet discographique d’ensemble sur l’Internet. Il propose aujourd’hui [7] cinquante-trois discographies, donc celles de Frank Sinatra [8], Kenny Barron, Tony Bennett, Teddy Charles, Henry Grimes, Slide Hampton, Elmo Hope, Shirley Horn, Tiny Kahn, Steve Kuhn, Peggy Lee, Abbey Lincoln, Carmen McRae, Tete Montoliu, Orchestra U.S.A., Renee Rosnes, Frank Strozier, Sir Charles Thompson, Wilbur Ware, Attila Zoller, à côté de celles de musiciens de moindre notoriété.

Un autre projet discographique d’envergure est celui développé par les Japonais Nobuaki Togashi, Kohji ’Shaolin’ Matsubayashi et Masayuki Hatta, Jazz Discography Project. Il présente cinquante et une discographies, uniquement des très grands noms de l’histoire du jazz : de Cannonball Adderley à Mal Waldron en passant par Albert Ayler, Chet Baker, Clifford Brown, Ornette Coleman, John Coltrane, Miles Davis, Eric Dolphy, Bill Evans, Stan Getz, Keith Jarrett, Thelonious Monk, Wes Montgomery, Oscar Peterson, Bud Powell, Sonny Rollins, Wayne Shorter, Lennie Tristano, McCoy Tyner… Figurent également les discographies de plusieurs labels : Blue Note, Prestige, Riverside, Savoy, Verve, Mercury, Bethlehem. Aucune indication n’est donnée en revanche sur l’outil logiciel utilisé.

Ce sont apparemment les deux seuls projets de portée générale actuellement disponibles sur l’Internet. En dehors de la constellation des discographies consacrés à un seul musicien ou groupe, il existe des regroupements discographiques à thème, comme par exemple celui consacré à la scène new-yorkaise,New York Downtown Scene and other miscellaneous discographies. On y trouve les discographies de vingt-cinq musiciens parmi lesquels Tim Berne, Dave Douglas, Marty Ehrlich, Ellery Eskelin, Fred Frith, Steve Lacy, Arto Lindsay, Lawrence « Butch » Morris, Evan Parker, Bobby Previte, Marc Ribot, Elliott Sharp, John Zorn. Le site The Red Saunders Research Foundation est consacré à l’activité des musiciens de Chicago durant les vingt années suivant la Deuxième Guerre mondiale. On y trouve des discographies de musiciens « chicagoans » peu connus (Buster Bennett, Jimmy Coe, King Fleming…) et de labels locaux (Aristrocrat, Chance, Chess). Le site Norwegian Jazz Discography 1905-1998 propose une discographie mentionnant 4000 musiciens, 1400 albums et 12000 morceaux, censée retracer l’activité de tous les musiciens norvégiens dans et hors de leur pays. Le site Big Bands Database Plus cherche de son côté à réunir le plus grand nombre d’informations sur les grands orchestres de tous les continents…

La fin de l’album

En quoi ce paysage relativement récent formé par ces divers événements modifie-t-il en profondeur la science discographique dans sa version jazzistique ?

Le premier point concerne le dépérissement de la notion d’album. Rappelons tout d’abord qu’elle n’a pas existé de tout temps. Si sa naissance semble remonter à 1939 [9], son essor date de la généralisation du microsillon 33 tours (le vinyle, comme on dit aujourd’hui) au début des années 1950. Auparavant, les disques 78 tours avaient bien pu passer d’une face à deux faces (1907), on avait bien pu les grouper parfois en coffret, la musique se commercialisait morceau par morceau, au mieux deux par deux. L’arrivée du disque compact (CD) au début des années 1980 n’a pas sérieusement mis en cause cette notion. Les albums existent toujours, devenant simplement un peu plus long (de cinquante à soixante-dix minutes au lieu des quarante, quarante-cinq des microsillons) et d’une plus grande continuité puisqu’ils ne contiennent qu’une face lue en continu. Il faut attendre l’arrivée des graveurs de disque grand public (vers le milieu des années 1990) pour voir naître la compilation faite à la main et à la maison. On peut alors se transmettre la musique morceau par morceau ou dans des ensembles conçus non par les artistes ou leur maison de disque, mais par l’auditeur lui-même, à sa guise. L’accélération vertigineuse du pair à pair [10] dans sa version gratuite entre particuliers, et l’obligation qu’elle fait aux maisons de disque de proposer des services similaires officiels et payants (du type de l’iMusic Store) rend encore plus fragile la notion d’album.

Du point de vue poïétique, c’est-à-dire celui de la production de la musique par ses auteurs, il est évident qu’avant le microsillon, les musiciens de jazz, pensaient les pièces une par une si l’on peut dire. Lors d’une séance, on enregistrait tant de morceaux, lesquels étaient commercialisés ou non sur tant de 78 tours. Il commence à en aller différemment avec le microsillon où les musiciens savent que leur musique va être diffusée sous forme d’un objet de deux fois vingt minutes environ, proposé dans un emballage unique. Par ailleurs, la fréquence de publication de ces albums a toutes les chances d’être moindre que celles de 78 tours contenant deux titres seulement. On va donc commencer à penser les albums, non seulement comme un format particulier de diffusion de la musique, mais comme un objet esthétique, musical, en tant que tel. « Miles Ahead » avec ses transitions composées entre les morceaux, « Kind of Blue », « Free Jazz », « A Love Supreme » sont de toute évidence des objets dont le sens de la totalité dépasse la somme de celui de ses composants [11].

Mais ce sont là les aspects de la commercialisation de la musique et de sa conception par les musiciens, qui ne nous intéressent ici qu’indirectement. Sur le plan de la discographie, il y a longtemps que les « discographes » du jazz ont organisé leurs travaux autour de la notion de séances, prise au sens large : il s’agit des moments de musique enregistrés, qu’ils le soient en studio ou en public ou dans quelque autre circonstance. L’entreprise discographique consiste à retracer chronologiquement, le plus complètement possible (si possible jour par jour et même heure par heure), la totalité des traces musicales laissées par un musicien ou un groupe donné. À la fin de chaque séance mentionnée (ou de chacune des pièces qui y ont été gravées) figure éventuellement un index des albums sur lesquels on retrouve ces morceaux, avec toute la gamme de problèmes occasionnés par les différents supports, différentes éditions et différentes versions issues de la post-production (montage, re-recordings, remixages, etc.). Il en va bien sûr différemment dans le cas de discographies par label, lesquelles sont obligées de prendre en compte l’objet-album d’une façon plus centrale, en tant que produit éditorial de la marque concernée.

Pour un projet des projets

Imaginons maintenant un rapprochement des conceptions entre des applications comme iTunes et Brian. Rêvons une version iTunesBrian jazz. Les critères de classement ne seraient plus les huit de l’actuel iTunes, mais dans un nombre bien plus élevé.

Par exemple :

  • Titres de la pièce : titre courant et titres alternatifs.
  • Compositeurs : compositeurs 1, 2, 3… ou compositeurs possibles.
  • Auteurs : auteurs 1, 2, 3… ou auteurs possibles.
  • Date d’enregistrement
  • Lieu d’enregistrement
  • Label d’origine
  • Producteur de la séance
  • Personnel : trompette, saxophone alto, piano, basse, batterie, arrangement…

Et ainsi de suite avec tous les instruments ou fonctions potentielles dans un enregistrement de jazz (probablement une cinquantaine voire plus). Les catégories doivent intégrer la possibilité d’instruments joués par plusieurs instrumentistes ainsi que les poly-instrumentistes jouant de plusieurs instruments lors d’une même pièce ou séance.

  • Éditions : liste de toutes les éditions répertoriées d’une pièce donnée, officielles et non officielles, avec les supports correspondants.
  • Commentaire technique : repérage des données qui permettent de différencier deux éditions d’un même enregistrement de départ : montages identifiés, re-recording identifiés, etc [12].
  • Commentaire historique : ce commentaire indiquerait les incertitudes portant sur la connaissance exacte des données d’une pièce ou d’une séance, et l’état des connaissances à ce sujet.

L’intérêt de cette liste de critères (proposée ici de façon très sommaire et indicative), est évidemment dans les possibilités de classement qu’elle offre (et qu’offre d’ores et déjà iTunes mais sans les critères appropriés). À supposer qu’une telle base existe un jour (fût-ce sur des portions seulement de la discographie jazzistique), il serait possible d’accéder immédiatement non seulement à un classement chronologique, mais aussi à la recherche par chacun de ces critères, c’est-à-dire toutes les pièces enregistrées et/ou composées par tel ou tel musicien, produites par tel producteur ou sur tel label, etc.

Disques - discographie

Une grande nouveauté, me semble-t-il, apportée par ces nouveaux outils informatiques et l’Internet est l’abolition probable et progressive de la distance entre la discographie et la musique elle-même, en tout cas pour ce qui concerne les premières périodes du jazz. Considérons en effet la masse d’enregistrements de jazz dont les droits de producteur sont éteints (soit en France, en principe, tous les enregistrements de plus de cinquante ans, donc, à la date d’aujourd’hui, ceux d’avant 1954). Comment accède-t-on de nos jours à cette musique, disons celle de King Oliver, pour prendre un exemple ? Elle est actuellement disponible sur nombre d’éditions historiques en CD, réalisées par des éditeurs plus ou moins scrupuleux (du meilleur - Masters of jazz par exemple en France - au pire - pas de nom). Mais il s’agit toujours d’objets, en l’occurrence de disques compacts. Non seulement leur prix reste relativement élevé, mais, pour posséder l’intégrale des enregistrements de King Oliver et des informations fiables à leur sujet, il faut connaître les bonnes éditions, pourvoir y accéder et, si possible, les comparer.

Qu’est-ce qui empêche d’imaginer que, de façon légale, cette intégrale soit disponible sur l’Internet (pour l’instant en format « mp3 » et plus tard dans les formats plus performants techniquement qui ne manqueront pas d’apparaître) dans une base de données aux critères adéquats (sur le modèle de ceux proposés plus haut) avec, et c’est peut-être le plus important, les commentaires historiques, en accès libre, où chacun pourrait exposer les problèmes historiques qui se posent pour telle ou telle séance ? Si par exemple Ira Gitler, Dan Morgenstern ou Philippe Baudoin expriment un doute sur la présence de tel ou tel musicien à telle ou telle séance, c’est qu’une incertitude existe. S’ils expriment tous les trois la même objection, et s’ils sont rejoints par d’autres spécialistes, c’est qu’il s’agit d’un véritable problème historique. Aussi, si tel chercheur ou simplement amateur inconnu de la communauté jazzistique fait une découverte historique d’intérêt, elle peut être également consultable et discutable.

Faisabilité

On voit qu’on en appelle ici à un rapprochement rêvé des potentiels de Brian, iTunes et Jazz-Research. Est-il destiné à rester du domaine du rêve ? Je ne le sais pas. L’observation initiale, de bon sens, est que le premier et le troisième relèvent d’entreprises non-commerciales, au contraire du deuxième. Mais l’industrie du logiciel avec les « shareware » et les « freeware », l’Internet ensuite, nous ont montré que les logiques commerciales n’étaient pas les seules en jeu ou tout du moins qu’elles prenaient des formes parfois surprenantes, et non monétisées. Je ne me risquerai donc à aucun pronostic. Ce que je sais est que la potentialité existe, d’une façon tout à fait inédite, de modalités nouvelles d’accès au patrimoine du jazz, non seulement plus démocratique (moins cher) mais aussi plus intelligent (mieux informé). Et le besoin, la nécessité même, existent. Sans parler des étudiants qui ont besoin de données fiables scientifiquement, nombreux, sans aucun doute, seraient les amateurs de cette musique prêts à évoluer dans cette discothèque virtuelle et (presque) idéale, dans laquelle ils pourraient en même temps entendre, apprendre et échanger.

Remerciements à Michael Fitzgerald.

© Laurent Cugny et les Éditions Outre-Mesure

Encyclopédie ou science discographique ?

Une ®évolution de la science discographique peut laisser perplexe. Bien sûr la démarche est louable : intégrer via l’Internet un forum de chercheurs, une base de données discographiques et un gestionnaire de fichiers musicaux. Mais si le but est véritablement de construire une base de données discographiques de « portée générale », la démarche encyclopédique est sans doute plus adaptée que la démarche scientifique.

Côté chercheurs, l’approche de Laurent Cugny est convaincante, car le groupe réuni dans le forum Jazz-Research rassemble l’élite mondiale des musicologues du jazz. Évidemment, les professionnels pourraient sans doute ajouter de l’eau à leur moulin s’ils créaient un forum séparé pour les amateurs, s’inspirant ainsi du phénomène Wikipedia.

En revanche, la base de données discographiques, Jazz-Discography, n’est pas vraiment enthousiasmante (pas plus d’ailleurs que les autres exemples cités dans l’article) :

1. Les discographies présentées dans Jazz-Discography sont peut-être fiables, mais tellement limitées pour l’instant que la somme de travail restant à faire est énorme ! Seule une cinquantaine de musiciens sont répertoriés, avec parfois des choix un peu curieux, à l’instar de Franck Sinatra ou Tony Bennett…

2. Une approche trop systématique et détaillée risque de se faire au détriment du développement de la base de données, et d’aboutir à une série d’études discographiques plutôt qu’à une discographie « de portée générale ».

3. Une base de données d’un accès aussi confidentiel prendra difficilement son envol. Une intégration des discographies déjà existantes constituerait sans doute un point de départ plus viable. A titre d’exemple, on pensera aux bases de données des labels, voire de certains disquaires, mais aussi à Tom Lord ou aux discographies privées des musiciens et amateurs.

4. Brian, le gestionnaire de base de données utilisé par Jazz-Discography, présente certes l’avantage d’être conçu pour le jazz, donc de regrouper les principales fonctionnalités requises, mais il n’est pas d’une souplesse à toute épreuve d’un point de vue opérationnel (navigation, liens, ouverture etc.).

Dernier volet de l’article de Laurent Cugny, l’organisation des fichiers musicaux. iTunes est un choix. On laissera aux spécialistes le soin de déterminer si c’est LA solution parmi la foule de logiciels existants. Il faudrait peut-être inclure dans le projet un outil comme Clean (Steinberg) pour numériser les nombreux microsillons et enregistrements de concert plus ou moins pirates qui ne l’ont jamais été.

Pour terminer, un mot sur All Music Guide, non cité par Laurent Cugny. Évidemment, cette base de données considérable est souvent décriée par les professionnels pour son manque de fiabilité, ses oublis, sa lenteur etc. Mais au-delà de ces critiques, souvent justifiées, force est de reconnaître que l’approche de ce site est pourtant l’une des plus séduisantes : une biographie, une discographie, des chroniques, des extraits musicaux, une iconographie…

(Bob Hatteau)

A la recherche des notes perdues

L’intention de l’article publié dans les Cahiers du Jazz est d’exposer certains projets discographiques, dont Jazz-Discography, mais sûrement pas de les poser comme des modèles du genre. Il en va de même pour le logiciel Brian qui, il est vrai, n’est pas d’une utilisation particulièrement aisée. Pour l’instant, il n’y a ni discographie, ni logiciel miracle. Et la discographie de John Lord est tellement contestée, qu’elle en devient, elle aussi, inutilisable. Disons que le but de ces propos est simplement de signaler ces démarches, au moins à titre d’exemples, et d’indiquer que, aujourd’hui, une telle entreprise n’a rien d’impossible, ni techniquement, ni financièrement - car un tel projet ne coûterait probablement « que » quelques millions d’euros.

Le deuxième vœu, c’est une discographie qui intégrerait la musique elle-même… Pour toute la musique libre de droit, c’est-à-dire aujourd’hui celle enregistrée avant 1955 (ce qui n’est quand même pas rien !), de belles et neuves perspectives sont ouvertes. Et qui plus est, quand on se souvient - car ce n’est pas si ancien - de la difficulté qu’il y avait au temps du vinyl à trouver les enregistrements de jazz ancien, sans parler du coût que ça représentait. Bien sûr, les disques compacts ont changé la donne, mais il faut quand même les acheter, souvent assez cher, et on ne sait jamais si on peut se fier aux informations discographiques, quand il y en a. Évidemment, mettre en ligne les enregistrements libres de droits et les données discographiques a un coût, mais, en théorie, il est possible de placer toute la musique de King Oliver - et pourquoi pas, toute celle de Charlie Parker - en accès libre ou à bas prix sur la toile… Et, tant qu’à faire, pourquoi ne pas fixer une fois pour toutes des critères de classement de l’information discographique, à l’image de ce qui est proposé dans Une ®évolution de la science discographique ou tout autre méthode.

L’important, c’est que les critères de classement fassent l’objet d’un consensus, et qu’on puisse les réutiliser pour toutes les discographies. En bref, l’idée serait de pouvoir diriger tous les gens qui s’intéressent au jazz vers la musique elle-même, et vers l’information disponible la plus juste possible, sans avoir à débourser des fortunes et se poser trop de questions sur qui ou quoi.

Comme rien n’est éternel, que l’histoire avance vite et que les témoins directs sont de moins en moins nombreux, des choses bien présentes vont disparaître, si on ne se préoccupe pas de les conserver. Enfin, ne soyons pas trop naïfs, un tel projet aura du mal à aboutir, mais ça n’empêchera pas le jazz de continuer à vivre…

(Laurent Cugny)

  • Penser/Classer [13] Le mieux - et le moins cher - possible, pour conserver, connaître et diffuser… Voilà un débat passionnant qui dépasse largement le cadre du jazz, et qui, finalement, n’a d’autre but que de nous aider à retenir ce dont on voudra demain [14] !…
  • Remerciements : Laurent Cugny et Les Éditions Outre-Mesure pour l’autorisation de publier l’article paru dans Les Cahiers du Jazz - 2005 - n°2 .

par Bob Hatteau // Publié le 6 février 2006
P.-S. :

Le site des Editions Outre-Mesure

[113 états-uniennes et une mexicaine. On y trouve par exemple Span Radio 1 et Span Radio 2, la première dédiée au « jazz instrumental, funk et rock des années 1969 jusqu’aujourd’hui », la deuxième au « solos, duos, trios et X-tets des années 1969 jusqu’ à aujourd’hui ». Mais aussi MacVooty Radio, une radio dédiée entièrement à Slim Gaillard !

[2250 morceaux disponibles de Miles Davis et 19 albums. Pour Albert Ayler, 35 morceaux et six albums. 132 morceaux pour Sidney Bechet mais aucun pour King Oliver.

[3Il suffit alors de remplacer les indications de genre par celles de date, ce qui ne pose pas de problème technique.

[4« Brian 4 is a relational data base application used to compile standard discography information » (menu “About Brian 4.4” de l’application).

[5En réalité plutôt “compositeurs”, mais la distinction n’est pas opérée entre les deux fonctions.

[6« The primary function of this site is to share jazz discographies created with the Brian application » (page d’accueil de jazzDiscography.com).

[7Novembre 2004.

[8Brian fut originellement conçu pour cette discographie.

[9La chanteuse Lee Wiley inaugure dès 1939 la pratique des songbooks en enregistrant en novembre une série de chansons de George Gershwin. Suivront des albums consacrés à Cole Porter (1940), Richard Rodgers (1940 et 1951), Vincent Youmans et Irving Berlin (1951). Cette même année 1939, le jeune producteur George Avakian enregistre un album qui lui est commandé pour Decca par Milt Gabler, dédié au jazz de Chicago avec trois orchestres dirigés respectivement par Eddie Condon, Jimmy McPartland et George Wettling. En 1940, John Hammond produisait de son côté « Comes Jazz ».

[10Traduction de l’anglais « peer to peer », (désigné également par l’acronyme « P2P » désignant l’échange de fichiers directement d’ordinateur à ordinateur. Cette expression est traduite parfois aussi par « particulier à particulier », « point à point » ou « poste à poste ».

[11L’exemple - intermédiaire - le plus intéressant est celui des séances du nonette de Miles Davis qui ont produit douze faces d’abord commercialisées sous forme de 78 tours. Elles furent ensuite réunies sur un microsillon intitulé (non par les musiciens mais par la maison de disque) « The Birth of the Cool », un album qui n’avait pas été voulu et pensé comme tel par ses auteurs, et qui devait pourtant accéder à un statut d’album “historique”.

[12L’exemple de « Miles Ahead » est édifiant : l’intégrale des enregistrements en studio de Miles Davis et Gil Evans publiée en 1996 par Sony montra que presque chaque version, en 33 tours ou en CD, proposait les mêmes morceaux dans des mixages différents, des montages différents et même des parties instrumentales différentes, celle de Miles lui-même qui avait procédé (pour l’une des premières fois - 1957 - dans l’histoire de l’enregistrement du jazz) à de nombreuses prises en re-recording.

[13Penser/Classer - Georges Perec.

[14Paraphrase de Monsieur Teste - Paul Valéry - NRF - Gallimard - p. 19.