Scènes

Yves Rousseau murmure au Triton

Le 10 mars 2018, le public du Triton avait la primeur du projet Murmures.


Murmures Quintet (c) photo Fabrice Journo

Yves Rousseau a été artiste résident de la salle des Lilas en 2015/2017. C’est donc beaucoup à ce lieu, plein ce soir comme un œuf sur le point d’éclore, que le contrebassiste doit la gestation de ce quintet dans lequel ses compostions sont interprétées par Pierrick Hardy (guitare), Thomas Savy (clarinette basse) et Keyvan Chemirani (zarb, bendir, percussions) pour ce qui est des instrumentistes. Apports non négligeables au terreau dans lequel ont poussé ces titres, les textes poétiques de l’écrivain François Cheng sont chantés par Anne Le Goff.

« L’Être n’est-il pas cette musique
Qui depuis l’origine,
Cherche à se faire entendre ?… »
(F.C.).

Ce samedi soir, ça joue ample, rond, clair, ça tâtonne peu. Le parti pris artistique est d’amener ces textes en pleine lumière. Un choix logique pour qui connaît l’écriture de François Cheng (élu à l’Académie Française). Sa limpidité, sa lucidité et pourtant sa charge mystique, la prédestinent à la mise en notes. Résonnent alors les mots de Ferré : « La poésie est une clameur. Elle doit être entendue comme la musique », tirés d’un précédent projet d’Yves Rousseau, Poètes, vos papiers, que l’on avait beaucoup aimé sur Citizen Jazz.

Yves Rousseau au Triton © Fabrice Journo

Ici, la poésie n’est pas chuchotée, comme le titre du projet nous le faisait croire. On aurait pu attendre d’Anne Le Goff une lecture susurrée plus bruitée que clamée ; pourtant, malgré l’intensité et l’épaisseur de chaque musicien, tous indispensables, elle s’engage clairement, articulant parfois jusqu’à l’excès (et l’on pourra regretter parfois le penchant vers la sagesse d’un exercice trop scolaire).

Parfois encore, et c’est la force de ce quintet car la tâche était ardue, la musique prend le pas sur le texte : les compositions se parent d’une belle aisance et d’une réelle vélocité. C’est le chemin, non le but, qui fait le voyage et cette musique nous le fait constater avec grâce. C’est à un très beau périple intérieur, une souple foulée de la pensée que nous convient ces cinq personnalités distinctes qui atteignent, ensemble, un rare équilibre et une place juste.

Keyvan Chemirani © Fabrice Journo

Mention spéciale ce 10 mars à Kevyan Chemirani, essentiel ici face à la prosodie naturelle des textes, qu’il caresse ou rythme, souvent en prenant la tangente, apportant les parfums d’un ailleurs que chacun situe où il veut. C’est bien le propre de la prose de François Cheng.

Soulignant le chant, par concordance ou contrepoint, le jeu tonique de Thomas Savy donne également une ferveur bienvenue que ne manque pas de souligner et remercier Yves Rousseau, impérial et visiblement heureux de tisser avec ce projet des liens entre les mondes, les genres et les couleurs, qui explosent dans le final « Pierre à l’encre ».