Sur la platine

Zev Feldman, la chasse aux trésors

Le producteur américain est devenu synonyme de découvertes historiques.


Zev Feldman @ Zak Shelby-Szyszko

Zev Feldman est surnommé le « Jazz Detective » ou l’« Indiana Jones of Jazz » tant il a exhumé de pépites ces quinze dernières années. Après quatorze ans passés dans la vente et le marketing pour le compte de grosses maisons de disques (Polygram, Universal Music, Concord Music Group, Warner Music/Rhino), il s’est investi dans la production avec un enthousiasme débordant.

Zev Feldman est un homme heureux. Il a toujours voulu travailler dans l’industrie musicale. Lorsqu’il faisait le pompiste de nuit pour payer ses études universitaires, il était toutefois loin de s’imaginer qu’un jour il produirait des enregistrements inédits par des artistes pour lesquels il éprouve une admiration sans bornes. Alors, comment choisit-il ses projets ? Il n’a qu’un seul critère. « Il faut que je sois intéressé, explique Feldman. Une journée ne compte pas assez d’heures pour que je perde mon temps avec des bandes qui me laissent de marbre. »

En 2009, Resonance Records le recrute pour bâtir un réseau de distribution. Le label se concentre sur des artistes en devenir et des enregistrements historiques. En 2010, son fondateur George Klabin lui fait une proposition : « Si tu trouves des choses qui n’ont jamais vu le jour jusqu’à présent, je te laisserai les produire. » Feldman n’y réfléchit pas à deux fois et se lance dans l’aventure. Ses deux premiers projets sont Echoes of Indiana Avenue par Wes Montgomery et Live At Art D’Lugoff’s Top Of The Gate par Bill Evans sortis en 2012. « Cela m’a donné la confiance nécessaire pour maintenir le cap », affirme Feldman.

Zev Feldman @ Zak Shelby-Szyszko

Obtenir les droits de ces enregistrements n’est pas toujours une partie de plaisir. « Nous faisons une offre en nous efforçant d’être sensibles aux souhaits des héritiers car le monde ne tourne pas autour de moi, explique Feldman. À partir de là, tout est entre les mains de la famille. Et si elle ne veut pas coopérer, je passe à autre chose. ». La passion qui l’anime fait que ces efforts prennent rapidement de l’ampleur, si bien que Resonance n’est pas en mesure de gérer le volume des découvertes. Avec l’aide de partenaires et d’investisseurs ainsi que l’accord de Klabin, Feldman crée d’autres entités qui ont leur propre identité et qui forment une nébuleuse pouvant sembler incestueuse et difficile à déchiffrer pour l’observateur. Il fonde ainsi Deep Digs Music, qui comprend le label Jazz Detective, et Elemental Music en partenariat avec Jordi Soley, grand fan de Chet Baker basé à Barcelone. D’autre part, il collabore avec d’autres labels, notamment Reel to Real qu’il ne faut pas confondre avec Reel to Reel, Impulse ! ou Blue Note.

Zev Feldman insiste sur l’importance de proposer des objets de qualité. Mais cela a un prix. Le soin accordé à la réalisation des pochettes, les riches livrets agrémentés de photos inédites, d’essais, de nombreux extraits d’entretiens avec des personnalités qui ont connu les artistes en question ou ont été profondément influencés par eux, la mastérisation, entre autres, nécessitent d’importants efforts. Dans cette optique, le producteur met à profit sa carrière initiale dans l’industrie du disque. « J’ai l’avantage d’avoir à la fois une expérience de la vente et de la production, ce qui est rare dans ce milieu, affirme Feldman. Cela m’a permis de forger ma voie et m’aide dans mes décisions car je sais ce qui va vendre et ce qui ne va pas vendre. »

Ce souci de rentrer dans ses frais l’encourage à se rapprocher des organisateurs de Disquaires Day, un événement semestriel qui peut lui permettre de donner plus de visibilité à ses productions. Faire coïncider ses sorties avec les journées du printemps et de l’automne reste une gageure en raison de la complexité et des aléas de la production.

Zev Feldman @ Zak Shelby-Szyszko

Mais le 20 avril 2024, pas moins de dix références sont sorties dans le cadre de Disquaires Day. Les lecteurs de Citizen Jazz seront particulièrement intéressés par plusieurs d’entre elles : Atlantis Lullaby – The Concert From Avignon (Elemental Music) de Yusef Lateef avec un Kenny Barron des grands jours enregistré par André Francis en 1972 ; le disque de Sun Ra, At the Showcase – Live in Chicago 1976-1977 (Jazz Detective), a le mérite de restituer impeccablement l’ambiance d’un concert de l’homme venu de Saturne ; et si les disques en duo de Mal Waldron et Steve Lacy sont légion, que dire de The Mighty Warriors – Live in Antwerp (Elemental Music) qui les voit en compagnie d’une section rythmique de rêve composée de Reggie Workman et Andrew Cyrille.

Il faut également citer Jewels In The Treasure Box - The 1953 Chicago Blue Note Jazz Club Recordings (Resonance Records) de l’immense Art Tatum, un coffret de trois disques d’une qualité artistique et technique impressionnante ; ou Freedom Weaver - The 1959 European Tour Recordings (Resonance Records) de Sonny Rollins qui réunit de rares plages avec le contrebassiste Henry Grimes et différents batteurs.

Zev Feldman jongle en permanence avec plusieurs projets à la fois. Et le réseau de contacts et de collaborateurs qu’il a constitué fait qu’il ne risque pas d’être au chômage. En outre, il est toujours en quête de quelques graals. « J’aimerais bien mettre la main sur un enregistrement de John Coltrane et Larry Young ainsi que les bandes du concert que John Coltrane et Wes Montgomery ont donné au Festival de Monterey », avoue-t-il. Il est donc fort à parier que Feldman nous proposera encore de belles friandises à nous mettre sous la dent.