Citizen
Édition du 19 mars 2010 // Citizenjazz.com / ISSN 2102-5487
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La technique de Bojan

Pour beaucoup de jeunes musiciens, et plus particulièrement de jeunes pianistes, Bojan Z est l’homme à copier (à abattre ?). Il représente une sorte d’idéal du pianiste de jazz d’aujourd’hui, à l’aise dans tous les contextes.

Michel Portal ou Henri Texier, célèbres pour leurs écuries et/ou leurs découvertes, acquiescent dans leur coin. Il ne nous appartient pas de discuter ici la justesse de leurs oreilles - votre serviteur ayant d’ores et déjà pris l’engagement de jeter son gant à la face de tous les contradicteurs.

Bojan Z a souvent été loué pour ses trouvailles en matière de modes ou de gammes que tout le monde s’est empressé de trouver « très bosniaques ». L’écoute attentive des disques enregistrés par le pianiste, en sideman comme en leader démontre de prime abord son aptitude à saisir toutes les techniques be-bop, free, jazz-rock et swing que l’Amérique et l’Europe aient enfantées.
Son jeu de piano, très précis, peut d’abord se présenter comme la synthèse et la continuation de toute une école de piano swing dédaignant les effets virtuoses autant que la violence - les noms de Wynton Kelly et de Bill Evans nous venant immédiatement à la plume. Il faut pourtant noter que Bojan Z use peu des effets bluesy dont fait montre Wynton Kelly et adopte bien souvent un jeu beaucoup plus horizontal (primauté faite à la mélodie au détriment de l’harmonie, des accords) que son second confrère. En cela, il se différencie très nettement d’un Brad Mehldau, autre excellent improvisateur actuel, plus attaché à produire du contrepoint (habileté à conduire plusieurs lignes mélodiques simultanément). Bojan Z rejoint toutefois Kelly par une sonorité merveilleuse, très ronde ainsi que par une aptitude assez peu courante à varier les attaques.


Il est maintenant temps, cher lecteur, de rentrer plus avant dans les détails de son jeu - pardon à ceux qui se découvriraient subitement une envie pressante et indéterminée.

Bojan Z use en général d’un jeu très horizontal, d’où la main gauche (habituellement réservée au rôle harmonique) est quasiment absente ou bien très discrète - ceci étant surtout valable pour les enregistrements studio du pianiste. Il s’agit alors de construire une mélodie plus ou moins chantable et d’enchaîner les modes (sortes de gammes vieilles comme le monde, mais très appréciées par les jazzmen depuis Bill Evans, Sun Ra et Miles Davis), à l’image de McCoy Tyner et de la plupart des pianistes d’aujourd’hui. En concert, ainsi que dans certains morceaux rapides, Bojan Z peut se montrer extrêmement prolixe, ses improvisations toujours maîtrisées dédaignant le silence d’une façon inqualifiable. La main gauche intervient afin de doubler la mélodie de la main droite, à l’unisson ou bien à la tierce.

Ne faisons pas de cette description une règle stricte : Bojan Z peut, face à une rythmique puissante (du style Chevillon-Baron dans « Mutinerie », Dockings), se montrer très pugnace, utilisant accords violemment frappés, contrastes de registres et autres lignes brisées. Si notre pianiste privilégie le «  continu » au « discontinu » (à l’inverse de Thelonious Monk, par exemple), son jeu peut se faire également très parcimonieux, voire cadavérique (sur « Ingenuity », Yopla !), assez proche du style de Stephan Oliva. Leurs points communs à tous deux étant la recherche de la couleur.

Bojan Z se distingue de ses confrères par l’utilisation d’une ornementation très fournie : mordants, gruppettos, appoggiatures et autres répétitions rapides de notes ou motifs sont convoquées dans ses improvisations sur tempo lent ou médium. Cette répétition peut même devenir motif, comme dans « Indiens » (An Indian’s Week, vous l’aviez deviné) où le solo s’ouvre et se ferme par la note sol 4. Bojan Z fait aussi dans la répétition de motifs courts, tels que des montées ou descentes de gammes, plus ou moins « dans le ton » (jeu « out », très prisé par les jazzmen). Contrairement à quelques-uns de ses confrères, toutes ces techniques ne visent pas nécessairement à atteindre le paroxysme, mais plutôt à rechercher de la couleur. Le dernier album d’Henri Texier le voit ainsi construire ses solos à bases de grappes de notes (motifs exposant une série de notes très voisines), tout en gardant à celles-ci leur audibilité, à la différence de John Coltrane ou même de Joachim Kühn, auquel cette technique fait le plus penser. Signalons enfin de nombreux mélismes tout à fait caractéristiques ainsi qu’un certain caractère dansant de l’improvisation, donné par une alternance entre notes piquées et motifs legato.

Il faut également souligner l’écoute prodigieuse dont fait preuve notre pianiste. On peut d’ailleurs trouver dans les disques de nombreux exemples de duos plus ou moins explicites, par exemple avec Marc Buronfosse (cb.), Tony Rabeson (batt.) ou Julien Lourau (sax.). Bojan Z s’est également affirmé, au moins depuis 1993 et « Mashala » comme un compositeur tout à fait original. Contrairement à son style d’improvisateur, sa manière compositionnelle (on vous avait prévenu, cher lecteur) se caractérise par une grande recherche rythmique, dans le prolongement du be-bop : il s’agit de faire croire à l’auditeur que le 4/4 est la mesure la plus floue qui soit, et que les mesures impaires sont les plus fiables. D’où une floraison de morceaux en 7/8 (« Dugun Evinde », une composition turque ; le solo de « Un demi-porc et deux caisses de bière », de Julien Lourau) ainsi que de beaux exemples de brouillage rythmique (« Beyond the frame » en 4/4, ou « MultiDonKulti » et « Yopla ! » en 12/8). Les compositions, signées par Bojan Z ou bien reprises du folklore yougoslave, macédonien ou turc, adoptent des tempos lents ou médiums (exception faite de « Go », « Yopla ! » ou « CD-Rom  »). Leur structure en est souvent assez complexe, à la différence de leur harmonie - priorité étant donnée à l’exploration modale. « Beyond the frame » repose ainsi sur un seul accord de Fa# mineur, « Mashala » sur la seule tonalité de Do# mineur. Les mélodies, rarement jouées par un seul instrument, sont doublées soit à l’unisson (« Yopla ! ») soit à la quarte (première partie de « Mashala »). Bojan Z joue sur des « hésitations » entre deux notes voisines (alternance sixte majeure et mineure dans « MultiDonKuti »). Il ne dédaigne pas les surprises : reprise du thème « Yopla ! » à la fin de « MultiDonKulti », subite modulation en Mi bémol mineur à la fin de «  Beyond the frame », en Fa#mineur, non moins subit passage en Fa#mineur du thème « Night thing », la première partie étant en Ré mineur, audacieux contrechant final de « She-dance »... Ceci étant généralement lié à la préoccupation de la couleur.

Ici non plus, il ne faut pas surévaluer la présence de techniques spécifiquement balkaniques, entendre l’introduction très Bill-Evansienne de la reprise du traditionnel macédonien « Zajdi, zajdi ». L’influence yougoslave semble plus se manifester par l’abondance des appoggiatures, la présence de nombreux chromatismes, certains mélismes et tournures de phrases ainsi que l’utilisation de certains modes : « phrygien », « phrygien » avec tierce majeure ajoutée, « mixolydien » avec sixte mineure, « dorien » avec quarte augmentée...

par Bertrand Ravalard // Publié le 25 juin 2001
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