Tribune

Westbrook, un pont est tombé

Mike Westbrook, pianiste et compositeur britannique, est mort à 90 ans.


Depuis près de vingt ans, à Citizen Jazz, nous suivons avec un respect mêlé de fascination la carrière de Mike Westbrook, pianiste, compositeur, corniste, définition parfaite de l’élégance ; un mélange d’humilité et de douceur toujours accompagnées d’érudition, et un talent qui ne s’imposait jamais mais incarnait l’évidence. Il y a encore quelques semaines, Mike Westbrook annonçait la sortie d’un album solo pour célébrer ses 90 ans et d’un projet de vinyle pour l’année prochaine, toujours sur le pont. Quelques semaines après son anniversaire, nous apprenons le décès paisible de ce génie discret.

Compositeur insatiable et polymathe, Mike Westbrook est né en 1936 dans le sud de l’Angleterre, avant de s’installer à Plymouth après son service militaire en Allemagne pour y étudier la musique et la peinture. Ces deux matières seront sa vie, ce qui rejaillira dans sa musique, notamment aux côtés de son épouse Kate Westbrook, chanteuse et plasticienne totalement indissociable de la musique du pianiste. Avec Art Wolf en 2005, il explore avec Kate la peinture du Suisse Caspar Wolf en compagnie de quelques fidèles : Chris Biscoe au saxophone, John Hiseman à la batterie. Cette fidélité, inhérente à une musique théâtrale, doit beaucoup à l’idée de troupe. On la retrouvera dans des expériences comme Mama Chicago ou Glad Day, mais aussi dans le récent Band of The Bands, qui rendait hommage aux différents orchestres du musicien. « J’ai tendance à considérer chaque représentation comme une expérience théâtrale et musicale, même en l’absence de thème ou d’histoire cohérente. » nous confiait-il dans l’interview qu’il nous avait fait l’honneur d’accorder en 2022.

Mike & Kate Westbrook © Maureen & Douglas Green

Commencée dans les années 1960, la carrière de Mike Westbrook a toujours été marquée par son sens de l’écriture et de la direction d’orchestre. Après avoir été l’un des précurseurs du jazz britannique du début des années 70 avec John Surman ou Malcolm Griffiths, avec qui il joua à Montreux en 1968, on le retrouve dans le plus électrique Citadel/Room 315 en 1975 avec le guitariste Brian Godding, Kenny Wheeler, Dave McRae ou encore Alan Wakeman. Déjà, dans ce disque d’une richesse folle, on découvre ce que sera la signature Westbrook pendant des décennies : une écriture ample, en mouvement, très inspirée par Duke Ellington et en même temps peu marquée par les modes, les genres ou les époques. La musique de Westbrook est une ligne droite ; elle a l’élégance de la cohérence. Une ligne droite riche, qui laisse de la place aux musiciens dans une atmosphère très colorée qui mènera notamment en 1982 à The Cortege, son chef-d’œuvre intemporel.

Ici, nous avions pris l’habitude de célébrer régulièrement les anniversaires de Mike Westbrook, ne serait-ce que pour rappeler au bon souvenir du lecteur francophone un musicien et chef d’orchestre à qui la France n’a pas offert le meilleur accueil depuis le milieu des années 80. Régulièrement invité en Italie, il a pourtant disparu des pense-bêtes des programmateurs. C’est pourtant à Amiens, pour le label HatHut, que Westbrook enregistre On Duke’s Birthday en 1985, avec Dominique Pifarély qui a été l’un des piliers de ses orchestres, quelques mois avant d’enregistrer Westbrook/Rossini, toujours pour le label suisse.

Westbrook © Tara Keogh

Toujours tenant d’une écriture très marquée par la musique écrite occidentale, Mike Westbrook n’a jamais cédé à la facilité ou au clinquant, voire aux postures de virtuose, pour offrir un propos d’une intelligence et d’une fraîcheur rare. Il y a dix ans paraissait The Bigger Show, à cette image, avec une équipe de jeunes musiciens et cette capacité à s’effacer derrière sa musique, plus importante que lui-même. Même lorsqu’il se retrouvait seul au piano, toujours heureux de nous conter des histoires.

Mike Westbrook © Laurent Poiget

Depuis quelques années, l’âge venant et le temps passant, les disques de Mike Westbrook adressaient des saluts et des hommages à ses vieux camarades morts. Dans son rapport à la troupe, à l’équipe, on notera en 2019 un magnifique hommage au saxophoniste Lou Gare avec qui Westbrook débuta dans les années 60. Dans un mélange entre formalisme et liberté, c’est d’abord l’absolue gentillesse de Mike Westbrook qui transparaît, et son authentique émotion qui sera la nôtre pour les jours à venir. Grand intellectuel aux allures parfois austères, Mike Westbrook restera comme un trésor d’humour britannique et un impeccable musicien. On écoutera, pour s’en convaincre totalement, sa version live de la relecture de l’album Abbey Road des Beatles, ressortie récemment, ou ce London Bridge, l’une de ses pièces maîtresses captée à Zurich en 1990. « London Bridge » était le nom de code protocolaire de la mort de la Reine Elizabeth II. London Bridge is Broken Down, l’un des disques marquants de Mike & Kate Westbrook de 1988.

On s’en fera un dernier festin de roi.