Entretien

Camila Nebbia l’affamée

De Buenos Aires à Berlin, le parcours de la saxophoniste

Camila Nebbia © Aurélie Raidron

On ne présente plus Camila Nebbia : depuis maintenant près de sept ans, la jeune saxophoniste argentine, que nous interviewions lors de son arrivée en Europe, auréolée d’un passage au Banff canadien, est acclamée partout où elle a pu se produire. C’est désormais toute l’Europe qui célèbre cette affamée de rencontres et de disques qui se sent désormais pleinement berlinoise. Sa discographie peut-être considérée comme une carte raisonnée du free jazz européen et sud-américain qui offre son lot de surprises, comme la récente rencontre avec Marilyn Crispell. Artiste pluridisciplinaire, son travail est également marqué par un grand sens de la sororité. Rencontre avec une vieille connaissance de Citizen Jazz qui a toujours beaucoup à dire, aussi passionnément que sa propre musique.

- On vous avait interviewée à l’occasion de votre arrivée en Europe, en France d’abord. Votre carrière a pris une autre tournure à votre arrivée à Berlin. Comment vivez vous cette accélération ?

Je suis vraiment heureuse, j’adore être très active et être constamment à la recherche de nouvelles aventures. J’ai également l’impression de développer non seulement beaucoup de nouveaux projets et de nouvelles collaborations, mais aussi un sentiment d’appartenance.

Alejandra Borzyk, Léa Ciechelski et Camila Nebbia © Laurent Orseau

- Il y a eu beaucoup de rencontres, notamment avec des musiciennes. Pouvez vous nous parler de cette recherche de sororité ?

C’est très important pour moi, et j’essaie d’intégrer cette mentalité dans tout ce que je mets en place, qu’il s’agisse d’un groupe ou d’un événement dont je suis la curatrice. J’adore jouer avec d’autres musiciennes FLINTA* [1] ; c’est quelque chose dont j’ai profondément besoin dans ma vie. J’ai grandi en jouant principalement avec des hommes et lorsque j’ai commencé le conservatoire et rencontré d’autres musiciennes, cela a vraiment changé ma vie. Avoir des mentors féminins a également été très important pour moi, même si, malheureusement, je n’en ai pas eu beaucoup.

- Dans les rencontres que vous avez faites, il y en a une qui semble particulière avec Alfred Vogel. Pouvez-vous nous parler de Eyes To The Sun et du label Boomslang ?

Alfred Vogel a une place à part, notre amitié est forte. Nous avons créé ce trio avec Leo Genovese lorsqu’Alfred est venu à Buenos Aires en 2024. Eyes To The Sun est devenu particulièrement significatif pour moi, et j’apprends toujours beaucoup lorsque je joue avec eux. Boomslang est le label d’Alfred, et je suis toujours heureuse de sortir de la musique sur le label d’un ami, j’ai l’impression de faire partie d’une famille.

Avoir des mentors féminins a également été très important pour moi

- Vous sortez énormément de disques. Vous avez la volonté de laisser le plus possible de traces de votre musique ?

J’apprécie vraiment le processus d’enregistrement. J’apprends et je grandis beaucoup à travers lui. Je pense que mon besoin d’enregistrer fréquemment est en partie lié à mes origines. Il ne s’agit pas d’avoir autant d’enregistrements que possible, mais plutôt de pouvoir concrétiser des projets.

Quand je vivais à Buenos Aires, j’y étais généralement basée en permanence : je créais des projets, j’écrivais de la musique, je jouais dans les groupes de mes amis et j’enregistrais. Il n’y a pas beaucoup d’occasions de faire de longues tournées musicales, donc l’enregistrement est devenu une nécessité artistique : un moyen de créer, de donner forme à des idées et de faire avancer les choses. Je pense que cette impulsion vient de là.

Cela se passe aussi très naturellement au sein des groupes dont je fais partie. Je ne ressens aucune pression ; les enregistrements sont simplement le résultat de quelque chose que nous avons imaginé ou développé ensemble, et un moyen de continuer à élargir notre champ d’action. Quant à l’aspect solo, j’apprécie vraiment cela comme un défi personnel et un moyen d’exprimer mes concepts et mes idées.

Camila Nebbia © Dovile Sermokas

- On a l’impression qu’il y a chez vous une faim vorace de rencontres. Quels sont vos meilleurs souvenirs berlinois ?

Depuis que j’ai emménagé là-bas, la communauté m’a réservée un accueil incroyablement chaleureux et m’a profondément inspirée. J’adore voir les gens aller et venir sans cesse dans la ville et leur engagement envers leur art. À Berlin, je rencontre sans cesse de nouvelles personnes et j’adore ça.

L’un de mes meilleurs souvenirs est lorsque mes parents sont venus me rendre visite. La ville a soudainement changé, c’était comme si deux mondes se rencontraient, et tout est devenu plus familier. Cela m’a permis de partager un monde qui me semblait autrefois lointain et détaché de chez moi et d’en faire quelque chose de différent.

- Dans la période récente, il y a ce trio avec Lesley Mok et Marilyn Crispell. La pianiste est une musicienne importante pour vous. Comment cela s’est-il passé ?

Pour être honnête, je n’y ai jamais vraiment réfléchi. J’aime les gens pour ce qu’ils sont et pour la façon dont ils s’expriment à travers leurs instruments. Marilyn Crispell est une source d’inspiration à bien des égards, non seulement pour sa musique, mais aussi pour son énergie et son cœur. Tous ceux qui l’écoutent ou passent du temps avec elle seront probablement d’accord. Cela vous change vraiment.

- De nombreuses pochettes sont ornées de votre travail graphique et photographique. Vous arrivez à tout concilier ?

Réaliser des films et un travail artistique est avant tout pour moi un moyen de me connecter à des aspects de moi-même qui ne sont pas directement liés à la musique, et c’est généralement très relaxant. Il est vrai qu’aujourd’hui, en tant qu’artiste, on nous demande d’en faire tellement que cela peut parfois être pesant. J’apprécie profondément tous les aspects créatifs de mon travail et je respecte le temps qu’ils requièrent. Le cinéma, par exemple, prend plus de temps et évolue à un rythme différent, et je n’essaie pas de le précipiter. Pour le graphisme, ma sœur Carola Nebbia travaille beaucoup avec moi et m’aide énormément.

Camila Nebbia © Dovile Sermokas

- On découvre également un trio avec Sylvain Darrifourcq et Gonçalo Almeida. Pouvez-vous nous en parler ?

Ce trio a été un formidable cadeau de l’année 2025. Gonçalo Almeida [2] nous a appelés, il avait reçu une invitation pour former un trio dans le cadre du festival de Thessalonique, et ce premier concert est le résultat du vinyle. Je suis tellement heureuse de pouvoir jouer avec eux, ils sont tellement inspirants. Cette année, nous partons en tournée en mai.

Siempre se vuelve a Buenos Aires

- Berlin est-elle devenue votre ville ou votre cœur est-il encore à Buenos Aires ? Et Lyon dans tout ça ?

Buenos Aires occupe une place dans mon cœur qui restera à jamais gravée, impossible à effacer. En même temps, beaucoup d’autres endroits sont devenus comme ma maison. Berlin en fait partie, tout comme tous les endroits où je suis allée, principalement grâce aux personnes que j’ai rencontrées et qui rendent une ville si spéciale. J’adore Lyon, je m’y suis fait beaucoup d’amis chers, je suis toujours heureuse d’y retourner.

- N’est-ce pas trop dur d’avoir quitté l’Argentine ? Dans le contexte politique actuel ?

Il est toujours difficile de quitter l’Argentine, mais comme le dit le tango, « siempre se vuelve a Buenos Aires », on revient toujours à Buenos Aires. J’essaie toujours de trouver le moyen d’y retourner : pour visiter, pour y créer des projets et pour rester en contact avec ma famille et mes amis. Je pense que c’est en soi une façon de résister au gouvernement actuel.

- Quels sont les projets à venir ?

Je compose de nouvelles musiques et je crée de nouveaux films, ce qui donnera lieu à de nouveaux projets. Et l’année prochaine, je vais sortir un nouveau vinyle solo chez Kassiani Records, un jeune label berlinois. Ensuite, chez Relative Pitch, je vais sortir le premier album de The Hanged One (mon sextet basé à Berlin) et un duo avec Chris Corsano. Cette année, notre deuxième album avec le trio composé de Kit Downes et Andrew Lisle sortira également chez Intakt Records.