Christer Bothén, l’Afrique à l’âme
Portrait du musicien suédois de 85 ans, passeur et pédagogue passionné par l’Afrique de l’Ouest
Alors qu’il présente, accompagné du trio Quagmire, un album de musique entièrement improvisée qui fait la part belle à l’expérimentation sonore, il semblait nécessaire de revenir sur la carrière du clarinettiste suédois Christer Bothén, tant elle épouse les contours du jazz libre et des musiques non-alignées européennes. Longtemps compagnon de route de Don Cherry et de son épouse Moki Cherry, il a le privilège d’être celui qui a appris au trompettiste étasunien à jouer du donso n’goni, instrument central de la musique mandingue. Cinquante ans après des expériences qui l’ont mené du jazz à la sono mondiale en passant par les musiques traditionnelles, le son et l’approche de Christer Bothén sont toujours aussi intensément modernes, comme le démontre la récente création du quintet Cosmic Ear.
Si les années 60 ont été, pour le jeune Christer Bothén, une décennie d’apprentissage et de lancements éphémères d’orchestres dans la région de Göteborg, c’est au début des années 70 que la véritable histoire du clarinettiste commence, par un goût du voyage qui sera décisif. En 1971, à 30 ans, Bothén quitte la Suède pour le Mali, où il se passionne pour l’art des griots, et notamment le donso n’goni qu’il fait sien au contact des musiciens africains.

- Christer Bothén © Laurent Orseau
Pour le clarinettiste, c’est une épiphanie qui va continuer à le suivre : dès ses premières collaborations avec Don Cherry dans Organic Music Theater, un album remarquable capté à Chateauvallon en 1972, il utilise la calebasse à cordes. C’est lui qui l’enseignera à Don Cherry, qui s’est installé en Suède en 1965, et il contribuera à insuffler un tropisme africain dans la musique de Cherry, jusqu’aux expériences gnawa auxquelles le clarinettistes s’intéressera dès le milieu des années 70. Une direction qui éclairera au début des années 80 l’orchestre très collectif du batteur Bengt Berger, fondateur du sous-estimé Bitter Funeral Beer Band (BFBB), qui sera l’une des grandes lignes de force de ce que l’on n’avait pas encore l’outrecuidance d’appeler World Music.
Avec le BFBB, Christer Bothén est dans une sorte de quintessence des années 70 tardives : entre quinze et vingt membres, forcément versatiles, nécessairement collectifs, qui font de la liberté et de la danse un alpha et un oméga, mais aussi une façon d’envisager la création musicale. Le premier album du BFBB est enregistré en 1981 à Stockholm par le label ECM en présence de Don Cherry, dans une version plutôt froide et démonstrative qui ouvre la voie à la patte occidentale sur les musiques africaines dans cette décennie.
On lui préférera absolument deux lives sortis il y a vingt ans et enregistrés en Allemagne au milieu des années 80, qui renouent avec l’énergie des orchestres de Don Cherry et où Christer Bothén joue un rôle central dans la rythmique comme dans l’entropie, apportant notamment la science polyrythmique gnawa dans un véritable esprit de fête et d’exutoire. Live in Frankfurt 82 est le meilleur exemple d’une musique joyeuse et très collective qui se moque des frontières ; en 1987, le BFBB enregistrera Praise Drumming, son dernier album studio avec un « Praise Drumming For ANC » dans l’air du temps de la lutte contre l’apartheid. Un lien indéfectible avec l’Afrique qui anime Bothén. En parallèle du BFBB, le clarinettiste fondera en 1984, Bolon Bata, du nom d’une harpe bambara proche du n’goni. Sur TranceDance, on retrouve Berger, mais aussi Ulf Lindén au saxophone alto, véritable dynamiteur d’une orchestre entièrement tourné vers la pulsation de transe, pour une joyeuse exultation.
Car l’Afrique de Bothén, ce n’est pas celle des clichés et des postures de touriste. A la fin des années 60, il est allé apprendre la musique gnawa avant, on l’a dit, de passer du temps au Mali en remontant le Sahara - et le temps comme les routes commerciales - pour s’intéresser au n’goni. Il existe un témoignage particulièrement fort de cet attachement avec le disque paru en 2025 sur l’excellent label australien Black Truffle. Le très sobre Christer Bothén Donso N’goni est l’occasion pour le musicien de se retrouver seul avec son instrument pour une déambulation de souvenir, l’enregistrement très proche de l’instrument donne un sentiment à la fois nostalgique et très solaire, à l’instar de « Wanso Mangé » où les sonnailles gnawa s’invitent dans la danse des cordes. Sur ce disque de Bothén, il n’y a bien entendu pas son élève Don Cherry, mort en 1995, mais on y découvre l’habituel contrebassiste Torbjörn « Kansan » Zetterberg, que l’on retrouve notamment chez Cosmic Ear, devenu aussi son disciple à l’instrument dans une forme de passage de relais, ou au au moins de dialogue entre les générations . Il y a vraiment, à l’instar de ce que peut proposer Hans Lüdemann avec son trio Ivoire, une approche amoureuse de l’Afrique, loin des fantasmes.
Dans les notes de pochette de son disque, Bothén raconte sa découverte du n’goni, l’opposition d’une partie de la communauté des chasseurs traditionnels - garants de la tradition de l’instrument - à le voir l’apprendre, et sa fierté de transmettre à son tour. Il y raconte aussi la rencontre de Don Cherry avec l’instrument et leur joie de jouer ensemble, dans les tournées mondiales des orchestres du trompettiste, mais aussi sur la mythique bande originale du film d’Alejandro Jodorowsky, The Holy Mountain en 1973.

- Christer Bothén et Torbjörn Zetterberg © Laurent Orseau
L’Afrique est centrale, bien sûr, mais Christer Bothén et ses cosmopolites compagnons ne se sont jamais arrêtés en si bon chemin. On citera, comme une boussole, l’Organic Music Society de Don Cherry en 1973, où l’Inde s’invite dans les dialogues entre Bothén et Berger. Parallèlement, Bothén fonde il y a cinquante ans Vargavinter, un orchestre folk suédois où sa clarinette basse traverse l’Europe du nord jusqu’aux Balkans avec la chanteuse Marie Selander, une figure de la culture hippie en Suède, qui poursuivra quant à elle l’expérience de cet orchestre jusqu’à la fin de la décennie.
Avec tous ces allers-retours, on en oublierait presque la dimension qu’a Christer Bothén en tant que clarinettiste dans le jazz et les musiques non-alignées depuis plus de cinq décennies. Son quartet Spjärnsvallet, qui fête ses cinquante ans est là pour nous le rappeler. Avec un album portant le nom du groupe où l’on retrouve l’inévitable Bengt Berger, c’est toute une musique nourrie de Jimmy Giuffre, John Coltrane, Pharoah Sanders, Ornette Coleman et bien entendu Don Cherry qui s’exprime, sans perdre de vue le tropisme africain (« Mali »). Puissant et roboratif, Spjärsvallet joue une musique profonde et sur le fil. Sur ce premier album, une composition d’Ornette, « Orn 2 » est l’occasion d’affirmer une direction jamais perdue de vue, et de goûter à la rugosité du jeu du clarinettiste. Par ailleurs, « Pojkarna », composé par Bothén, est une explosion free où la batterie de Berger rivalise avec les trames solides de la clarinette. À leur côté, on retrouve le fidèle multianchiste du BFBB Kjell Westling ainsi que le bassiste électrique Nikke Ström qui deviendra une figure du blues et du rock suédois. En 2015, cinq ans après la mort de Westling, Ström, Bothén et Berger feront paraître Again & Again, mélange d’enregistrements datant des années 70 et de « Again », enregistré en trio pour l’occasion qui montre à quel point cette musique ne connaît pas de péremption.

- Christer Bothén © Laurent Orseau
Si les années 90 et 2000 ne sont guère riches discographiquement pour Bothén, on notera quand même le très rare The Spirit of Milvus Milvus en 1996, qui renoue avec les grands ensembles communautaires des années 70 pour une musique plus contemporaine qui a emmagasiné des années d’influences diverses, avec une force rythmique rare, menée par Bothén avec notamment à ses côtés le bassiste électrique Anders Aström ou le tubiste Per Åke Holmlander que l’on retrouvera en 2002 dans le Christer Bothén Acoustic Ensemble qui sonne comme un renouveau. À la seule clarinette basse sur 7 Pieces, on trouve à ses côtés une jeune génération de musiciens qui vont renouveler le cycle, comme le batteur Paal Nilssen-Love ou le guitariste David Stackenäs que l’on retrouvera plus tard dans le Fire ! Orchestra de Mats Gustafsson, autre grande rencontre de Bothén. Stackenäs reparaîtra sur Triolos, un trio impulsé par le clarinettiste en 2010 avec Peter Söderberg au théorbe dans une direction beaucoup plus abstraite où la clarinette, essentiellement contrebasse, entame un travail sur la masse qu’il mènera notamment ensuite avec le contrebassiste Kansan Zetterberg ou même le trompettiste Goran Kajfeš, très influencé par les années 70 ; on retrouvera ces deux-là avec Gustafsson dans Cosmic Ears, en forme de boucle bouclée.
Evidemment, on mesure le rôle central de Fire ! Orchestra dans le paysage européen, mais pas à proprement parler son rôle de passeur. Que Bothén y côtoie dès les débuts en 2012 de futurs incontournables scandinaves comme Anna Högberg, Joël Grip ou Niklas Barnö en surplus de Stackenäs ou Holmlander, est le signe d’une histoire en marche et, là encore, d’une continuité. La clarinette basse de Bothén trouve sa place dans un déluge électrique qui rapproche de la transe : jusqu’en 2023, il est resté l’un des pilier de cet orchestre en perpétuel renouveau, qui accueillait encore récemment Blanche Lafuente, Delphine Joussein ou Mariam Rezaei, s’il fallait encore des gages à sa modernité. En 2020, là aussi pour boucler la boucle, il est du Fire ! Orchestra qui rejoue Actions qui scella le travail entre Don Cherry et Krzysztof Penderecki [1]
Ces dernières années, Christer Bothén a multiplié les rencontres et les amitiés. Avec des architectes de l’improvisation comme Quagmire récemment ou encore la chanteuse Anna Lünden, qui appartient davantage à la scène pop folk suédoise, gardant sa liberté de ton : Love Songs est sombre et étrange comme une nuit d’ivresse, mais va à l’essentiel. Une signature de ces dernières années où Christer Bothén 3 est son orchestre principal. On n’est pas surpris d’y retrouver Kansan Zetterberg à la contrebasse et Kjell Nordesson à la batterie et aux percussions à clavier. L’invisible, sorti en 2025 sur le label Thanatosis Produktion, est un travail de timbres remarquable où le geste a sa large place et où la clarinette basse est absolument brillante dans sa danse légère avec le vibraphone. Ce mouvement, très graphique, fait le lien aussi avec le travail de graphiste que Bothén nourrit en parallèle et qui illustre à la fois la pochette de l’Invisible et celle de son disque avec Quagmire.
Artiste passionné et guidé par des obsessions florissantes, Christer Bothén est davantage qu’un musicien majeur, c’est un passeur formidable dont le lien avec ses apprentissages africains est à la fois solide et empeint de nostalgie. Dans son disque consacré au donso n’goni, il écrit : « Je ne suis jamais retourné au Mali ; j’ai perdu contact avec Brouema et les chasseurs. Même si la clarinette basse et la clarinette contrebasse sont désormais mes instruments principaux, je continue à jouer du donso n’goni et je reste fasciné par sa sonorité ». Comme nous le sommes de sa sonorité à lui, quel que soit l’instrument.
