Delphine Joussein, un souffle politique
Difficile de passer outre la musique de Delphine Joussein et de son incroyable charisme.
Delphine Joussein © Michel Laborde
Elle est arrivée dans le paysage des musiques non-alignées comme un parpaing dans une fenêtre de préfecture par une nuit d’émeute. Flûtiste du trio NOUT, elle a contribué à révolutionner totalement la scène européenne en proposant un son bardé d’effets qui balaie en quelques notes des années de jazz, de punk, de Krautrock et de musiques électroniques. Avec Mats Gustafsson, mentor de cette scène, elle propose le duo Flöjter qui prolonge une esthétique et un discours que Delphine Joussein porte avec beaucoup d’humour et de clairvoyance. Rencontre avec une musicienne entière et avisée qui n’a pas fini de nous faire danser.
- Vous avez émergé assez tard dans le paysage des musiques improvisées européennes, après avoir été longtemps, pour nous autres journalistes, une interlocutrice pour des labels, des collectifs ou des évènements. Comment repique-t-on vers l’instrument ? Quel a été le déclencheur ?
La porte s’était fermée, je suis rentrée par la fenêtre, ça prend plus de temps mais mieux vaut tard que jamais ! Avant d’œuvrer dans des collectifs et associations - COAX notamment - dans tout ce qui a trait au para-artistique, j’ai travaillé dix années dans la restauration gastronomique en Angleterre et en Afrique du Sud, au Cap. De plongeuse à directrice de restaurant étoilé, en passant par la pâtisserie et surtout par la grande case de la sommellerie, la flûte n’était jamais loin mais j’étais trop épuisée pour jouer et travailler sérieusement…

- Delphine Joussein © Christophe Charpenel
Et puis, un drame personnel, la perte brutale de mon frère, Olivier. Au cas où je ne l’avais pas bien compris, la vie ne tient décidément qu’à un fil, plus de temps à perdre, mon rêve d’enfance - et d’adolescence - a ressurgi en pleine face. TINA ! (comme n’aurait pas dit l’autre sur ce coup-là) [1].
Là, j’ai commencé à brûler ma flûte par les deux bouts. La rencontre avec le pianiste Xavier Camarasa a été également moteur, et puis c’est lui qui m’a prêté toutes ses pédales d’effets. Je le remercie pour sa patience et les discussions épanouissantes autour de la musique, du son. En 2017 on a monté BOOLVAR, mon premier vrai groupe, avec le batteur Guillaume Béguinot, puis très vite c’est le batteur-guitariste Sheik Anorak qui a pris le relais. On vient de sortir notre troisième album, live.
- La flûte a une image collective assez éthérée, mais c’est aussi une machine à groove. Qu’est-ce qui vous a donné envie de mélanger ce groove avec un bruitisme de bon aloi, des machines et des boucles ?
L’envie de m’étirer, m’étirer… chercher à développer mon langage, mon identité… et ne pas m’engoncer dans des vêtements qui ne me vont pas. L’envie de me respecter et de m’écouter, au fond ; aussi, de cultiver vraiment cet amour de la Musique, cet amour du SON ! Lui laisser le champ libre en quelque sorte, ne pas l’enfermer dans son pré carré car sinon il ne s’épanouit plus …

- Delphine Joussein, Blanche Lafuente, Rafaëlle Rinaudo.
J’avais envie de jouer, j’ai pris ma flûte parce que c’est l’instrument que j’ai appris quand j’étais enfant. Mais parfois j’ai l’impression que ça aurait pu être une guitare, une batterie ou une débroussailleuse, et je l’ai mise à disposition de mes délires. J’ai travaillé pour que l’instrument soit l’extension de mes envies, c’est pour ça que j’ai ressenti le besoin d’annexer des pédales d’effets électroniques à la flûte, pour pousser la recherche sonore plus loin. Elles ont vite pris le rôle d’instrument principal au même titre que la flûte, pas seulement d’annexes et d’effets ajoutés sur la flûte, mais bel et bien d’un instrument.
Et là, les possibilités soniques sont devenues infinies ou presque. J’adore ce travail de recherche, chercher le son, inlassablement, l’idée, construire-déconstruire-reconstruire comme un leitmotiv sans fin qui peut nous emmener dans le meilleur comme dans le pire ! Sans filet, dans l’inconfort, l’inconfort peut créer des pépites ! Laisser l’espace pour la découverte, avec soi-même, avec les autres, avec le silence, avec la saturation. Alors, l’image de la flûte là-dedans, le style, les répertoires, tout ça devient clairement secondaire voire plus vraiment à propos, dans cette quête quotidienne sans but défini.
J’ai travaillé du répertoire de flûte, du baroque au tango en passant par un peu de musique contemporaine, mais je n’ai jamais trouvé l’endroit où j’étais vraiment à l’aise et bien dans mes pompes. Je cherchais autre chose, mais je ne savais pas vraiment quoi. La rencontre avec COAX, les musiques improvisées, la noise, m’ont dévoilé un autre possible. Dans mon parcours j’ai eu la chance de faire beaucoup de rencontres humaines et artistiques avec des personnes très variées et inspirantes chacune à son endroit, il n’y a rien de plus précieux, d’enrichissant.

- Delphine Joussein © Christophe Charpenel
- Vous incarnez, avec vos deux camarades, le trio NOUT. Comment avez vous envisagé le succès international de l’orchestre ?
On n’avait envisagé ni succès ni futur ! On avait très envie de jouer, là, tout de suite, fort, radical, et surtout bien. Envie de se trouver un son de trio à nous. De s’exprimer pleinement, se faire plaisir, et sans compromis. Et puis très vite il y a eu les reconnaissances en cascades : Jazz Migration, Concours de Jazz à la Défense, Zenith Awards, KEXP, Jazz Export Days, l’international nous ouvrait ses portes de manière durable. On a bossé dur, un travail du quotidien, sans relâche. J’ai clairement mis un bout de mon cœur et de ma vie ces six dernières années avec Nout. Ça a été une très belle aventure, intense et pleine de rebondissements.
- Et puis il y a, grâce à Nout, cette rencontre avec Mats Gustafsson et votre collaboration avec le Fire ! Orchestra. Racontez-nous ça.
Il y a 3 ou 4 ans, on jouait avec Nout au Fasching à Stockholm. Mats était dans le public, il a beaucoup aimé le concert et puis j’ai reçu un mail qui m’invitait à faire partie de la prochaine tournée du Fire ! Orchestra. C’était même pas un rêve. Un spam peut-être ? Et voilà que c’était parti pour environ deux ans de beaux concerts, avec Blanche Lafuente, mon amie batteuse de Nout. Je n’avais jamais joué en orchestre avant et il faut dire que cette expérience a été super intéressante, j’ai rencontré des artistes incroyables, j’ai beaucoup appris, dans un espace bienveillant, humainement et surtout artistiquement : chacun·e pouvait venir avec sa chambre et faire ses sons, il y a un espace pour tout, pour tout le monde, si l’on sait écouter et partager. On a aussi invité Mats Gustafsson plusieurs fois à jouer avec Nout, et il est sur notre album Live Album.
- Comment on fait revenir Gustafsson à la flûte ? Quelle est la genèse de Flöjter ?
Mats adore et déteste la flûte, selon ses mots… C’est vrai que dès qu’on sort du répertoire écrit, pensé, ou aménagé pour la flûte, ça peut devenir frustrant. J’adore la flûte et toutes ses possibilités soniques dans ses différents registres, mais dans un groupe de hardcore ou dès que y a un peu la bagarre, on n’y arrive pas. Pas sans électricité en tout cas !
Je crois qu’il avait envie de continuer l’exploration de cet instrument, qu’il a commencé jeune en fait, et une possibilité de jouer en duo s’est présentée à Paris et à Brest, le duo est né sur scène à ce moment-là, en octobre 2025.
moi j’adore le free jazz, le free généralisé ! la liberté de faire, le punk - oui, vive le punk ! - avec les éléments de technique nécessaires à la liberté pour tout envoyer valdinguer
- Dans toute votre musique, on ressent une influence latente ou très incarnée du Krautrock. Vous reprendrez bien un peu de raifort sur vos bretzels ?
J’adore Kraftwerk, Can, Beak… Le côté répétitif du rock m’influence beaucoup, et surtout la recherche de chaque nouveau son, les débuts de l’électronique (cf. les Moog de Ryuichi Sakamoto par exemple). Son côté répétitif, son groove, m’inspirent pour mieux en prendre le contre-pied et m’en libérer, partir d’un son, d’un riff, l’essorer jusqu’à ce que ça devienne irrespirable.
Mais il faut dire que ce qui m’inspire le plus dans la musique en général, c’est l’aspect spirituel et lâcher-prise, le côté soul, sensuel, s’ouvrir, se dévoiler, faire apparaître la chair à vif, ce climax-là, dans toute sa sensibilité, cette maîtrise dans le hurlement, et là on peut parler de free. J’adore le free jazz, le free généralisé ! La liberté de faire, le punk - oui, vive le punk ! - avec les éléments de technique nécessaires à la liberté pour tout envoyer valdinguer. Dans une société pareille, le hardcore ne sera jamais assez hardcore.

- Delphine Joussein, Blanche Lafuente © Christophe Charpenel
- Est-ce que vous avez le sentiment que NOUT, comme Flöjter sont des symptômes d’une scène jazz rajeunie, féminisée, énergique et sans concessions ?
Ça m’en a tout l’air. Et pour tirer le fil de cette velléité d’être le plus sincère et libre possible dans notre action artistique : un des grands aspects émancipateurs pour créer de la musique reste pour moi la politique, la politique au sens large, vivre ensemble, apprendre ensemble, donner la place à tout le monde, et comme ligne de conduite, chercher à s’élever. À nous de trouver aujourd’hui, et aussi en tant que blanches et blancs, au XXIe siècle, à nous de trouver notre langage, notre son, celui qui définit notre époque, notre oppression, nos luttes, nos moyens de faire, celui qui correspond le plus à notre présent. Ce présent encore chargé d’un lourd passé colonial et patriarcal…
- Pouvez-vous nous parler de votre solo Calamity ?
J’avais besoin d’un nom de solo un peu badass, pour ne rien me refuser et tout me permettre ! Tout ce dont je suis capable en tout cas. C’est Blanche Lafuente qui me l’a suggéré. Mon solo, dans sa forme actuelle, est le croisement entre l’expérience accumulée des dernières années auprès de mes ami·es et collègues musicien·nes et l’hyper présent dans lequel je me situe. C’est aussi un aboutissement des expériences accumulées au-delà de la musique. Calamity, c’est aussi un espace en chantier permanent, dans lequel je prends le temps de mûrir les idées. Ça fait 3 ans que ce projet m’accompagne, j’y travaille tous mes fantasmes artistiques et essaie sans cesse d’aller jusqu’au bout d’une idée, seule, cet exercice est sain.
J’y dévoile mes différentes facettes et j’y joue beaucoup de flûte dite « normale » ! Mais aussi de la noise. Je chante, je rappe, je cite Alfred Jarry. Il y a même une reprise de « Goodbye Pork Pie Hat » (Charles Mingus). Il a été l’un des premiers musiciens compositeurs qui m’ont fait aimer le jazz.
Le premier album Calamities vient d’être enregistré en studio en mars 2026, avec Johann Berger aux manettes du son. Il a fait un travail remarquable et a accueilli, enregistré et édité mes aventures sonores avec une bienveillance et une compétence rares. L’album est en train d’être mixé par Lasse Marhaug, mon autre magicien du son, et sortira en septembre 2026. Cet album marque clairement une étape dans mon travail.
- Il existe un autre Joussein sur la scène européenne, votre frère Yann, batteur de son état. C’était sympa les jams à la maison ? Vous êtes plutôt canard, votre totem, ou phoque éventré, un de ses vieux albums ?
Les jams étaient partie intégrante de notre jeunesse. Et Yann joue aussi très bien de la flûte à bec. Quand on était petits, il proposait que je l’accompagne en jouant au piano la basse et les accords des standards de jazz, mais le hic c’est que je ne savais pas du tout jouer du piano ! Lui faisait du vibraphone au conservatoire, alors il m’a montré, sur un mini clavier, avec deux doigts quelques accords jazz et comment faire une walking-bass à la main gauche.
Progressivement, on a pris le Real Book. Avec mon père qui venait squatter des fois pour jouer du Sydney Bechet ou Benny Goodman à la clarinette. Et avec mon autre grand frère, Michael Joussein, qui est un très bon tromboniste de jazz, et ma mère qui chantait un peu aussi. Je faisais le bœuf plutôt au piano et un peu au chant (j’adore le scat, je relevais les solos d’Ella Fitzgerald), mais rarement à la flûte, car j’étais encore coincée dans mes années de conservatoire municipal. Avec Yann Joussein j’ai découvert et écouté beaucoup de musique, on enchaînait les disques qu’on empruntait à la médiathèque de notre petite ville de banlieue parisienne.

- Delphine Joussein © Christophe Charpenel
- Quels sont vos projets ?
Les projets en cours, et à venir, outre ceux évoqués précédemment :
Trunk, duo avec le trompettiste et batteur Aymeric Avice, et occasionnellement en trio avec le pianiste Xavier Camarasa.
Un duo avec Kit Downes. Notre premier album Happy Hurricanes sort le 28 mai cette année ! Il a été enregistré par Marta Warelis.
Le quartet Sauvages Paradis avec Edward Perraud, Eve Risser et Arthur Delaleu.
Le quartet Kabarika avec Julian Sartorius, Lukas Kranzelbinder et Johannes Schleiermacher.
De 2023 à 2027, on a ce concept : 1 concert par an au festival Südtirol Altoadige. Un concert qui dure 5 heures non stop, avec des danseurs et danseuses qui varient chaque année. En 2027, on se dirige vers une formule en quartet.
Le Trio Fleeting Flux avec Johannes Schleiermacher et Els Vanderweyer, des musiciens berlinois.
Le sextet Brut mené par Hélène Duret, avec Quentin Biardeau, Ariel Tessier, Lea Ciechelski et Jessica Simon.

