Entretien

Gilles Coronado : foutoir et précision

Gilles Coronado, photo Christophe Charpenel

Depuis plusieurs décennies maintenant, il apporte son style personnel à nombre de projets novateurs de la scène hexagonale. Par un jeu de guitare qui alterne riffs tranchants et phrasés accidentés aux chausse-trapes stimulantes, il est un partenaire de choix pour qui veut pousser un peu plus loin l’aventure de la musique. Gilles Coronado, joue avec Sarah Murcia, Louis Sclavis, Stéphane Payen ou encore François Ripoche et Philippe Katerine, défiant l’orthodoxie jazzistique au bénéfice d’une créativité toujours renouvelée.
En 2016, son disque Au pire un bien, paru sur le label La Buissonne, confirmait ce goût pour la transversalité et les projets hors du commun. Sans plan de carrière tracé, l’homme se laisse entraîner au gré de ses envies, attentif aux rencontres qui enrichissent l’humain. Il revient sur disque avec un duo au côté du chanteur Fred Poulet et continue de creuser un répertoire commun avec la clarinettiste Élodie Pasquier.

Gilles Coronado

- En tant que musicien, comment avez-vous vécu l’année passée et comment vivez-vous ce monde d’après ?

Dans un premier temps, plutôt bien. La situation était tellement irréelle que c’était intéressant à traverser. Cette apesanteur imposée était assez agréable et constituait une parenthèse durant laquelle il n’y avait plus besoin de se forcer pour obtenir des résultats. J’étais chez moi, je n’étais pas particulièrement privilégié mais je n’étais pas en galère non plus. C’était assez doux.

Après, ça a été un peu long. Puis c’est devenu assez répétitif et donc ennuyeux. On se demande où est la sortie (on se le demande toujours). Avec une pression assez modeste, j’en ai profité, même si je ne l’ai pas appelé comme ça, pour écrire de la « musique de confinement », notamment pour le duo avec Élodie Pasquier.

Aujourd’hui, au-delà de la pandémie, si on ajoute la planète qui va mal ou la montée des populismes, la période est assez vertigineuse. Sans être militant, il faudrait aveugle et sourd pour ne pas se rendre compte de ça. Finalement, cette pandémie est une sorte d’épiphénomène dans quelque chose de plus global.

Dans le monde de la musique, je pense qu’elle va laisser des traces importantes. Comme dans le reste de la société, certains seront sur le carreau. Les gens qui jouent beaucoup vont continuer à jouer encore plus et les gens qui jouent moins joueront peu. Ça va être dur, pas tout de suite mais dans un an ou deux, parce que cette situation bouleverse pas mal d’élans.

De mon côté, je me dis qu’il y a moyen de faire toujours de la musique. Dans ma vie, je peux traverser des cycles plus ou moins irréguliers qui ne dépendent pas d’un confinement et qui alternent des périodes de grande intensité de travail et des périodes plus calmes. D’autres raisons peuvent également être cause de ces bouleversements à d’autres moment. Comme se péter le poignet, par exemple, ce qui m’est arrivé.

Je ne veux pas être pessimiste pour autant. Je fais ce métier depuis plus de trente ans, le chemin que j’ai traversé est merveilleux. Même s’il est aussi inquiétant parce qu’il est fébrile, fragile malgré tout. J’ai beaucoup de chance de traverser une vie de plaisir et de joie. De difficulté parfois mais avant tout de liberté.

Gilles Coronado, photo Christophe Charpenel

- Vous donnez une suite à Golden Retrieval, un duo formé avec Fred Poulet paru en 2005. Golden Retrieval D985, qui vient de sortir, a pourtant été enregistré en 2006. Pourquoi cet enregistrement ne sort-il que maintenant ? Quelle est l’histoire de ce disque ?

Fred Poulet n’est pas seulement une connaissance de travail, c’est un ami. Nous nous sommes rencontrés par l’intermédiaire de Sarah Murcia. A l’origine, on avait envie de travailler ensemble. On se voyait régulièrement chez moi, une fois par semaine, sans savoir ce qu’on allait faire. Seule certitude, nous avions décidé de tout garder. Pendant quatre heures, on enregistrait avec des moyens techniques vraiment modestes pour créer quelque chose d’immédiat.

Au bout de cinq séances, j’ai sollicité Signature, le label de Radio France qui en voulait un peu plus en durée. Alors, nous sommes allés enregistrer à la Maison de la Radio sur le même principe. On ne savait pas ce qu’on faisait, on ne prévoyait rien. Je suis assez fier du premier disque qu’on a fait, la musique tient de la poésie sonore.

C’est l’histoire d’un gars qui part en voiture de Paris. On ne sait pas trop ce qui lui arrive. Il part se perdre.


Un an ou deux après, on a décidé de retenter l’expérience. Il fallait trouver un autre mode de création, mettre en place une situation. Alors on est allés dans le Morvan. Un ami avait acheté une maison qui était en travaux avec une caravane pour se loger. Toujours sans savoir ce qu’on ferait, on est parti là-bas cinq jours avec du matériel un peu plus sophistiqué, un ampli, des guitares, des micros.

Je fabriquais des musiques pendant que Fred écrivait des textes. Il s’est avéré que, cette fois, on faisait plus des chansons que de la poésie sonore. On a fabriqué un truc en cinq jours. La forme est assez courte, trente-cinq minutes à peu près, une sorte d’histoire, un album concept, avec un début, un milieu, une fin.

Peu de temps après, Fred, qui aime beaucoup le cinéma, est retourné dans le Morvan où il a fait un film à partir des chansons. C’est l’histoire d’un gars qui part en voiture de Paris. On ne sait pas trop ce qui lui arrive. Il part se perdre. Dans ce road movie, il rencontre une jeune fille dont il tombe amoureux (Izïa Higelin joue le rôle, elle a 18 ans, elle est merveilleuse). C’est une errance dans la grisaille du Morvan. Le film est constitué de longues séances, sans cut off, qui créent une respiration assez particulière.

Puis Stéphane Berland qui est le boss d’Ayler Records et connaissait l’enregistrement depuis longtemps, nous a appelés dernièrement en nous disant qu’il aimerait vraiment sortir le disque. Et quelqu’un qui veut sortir quelque chose qu’on a fait et que j’aime beaucoup, je ne peux dire que oui ! Il a fait une pochette magnifique, Fred en a profité pour remonter le film à la longueur du disque. Il n’y a pas de DVD, c’est juste pour ceux qui auront envie de regarder le film en même temps que la musique. On s’est dit qu’on allait faire un ciné-concert juste à deux cette fois (à l’époque, avec Sarah Murcia à la contrebasse, Frank Vaillant à la batterie, Arnaud Roulin aux claviers, on avait fait un spectacle avec le film projeté derrière nous).

J’aime beaucoup la chanson. Jeune, j’en faisais déjà. J’écrivais des paroles, c’était très mauvais mais je m’amusais.


- Vous avez également participé au disque 52 reprises dans l’espace au côté de Philippe Katerine et François Ripoche (Fred Chiffoleau et Christophe Lavergne sont aussi de la partie). En tant que guitariste et improvisateur, qu’est-ce qu’il y a d’intéressant dans le fait de se frotter au monde plus codifié de la chanson ?

J’aime beaucoup la chanson. Avec Fred, avec Sarah Murcia, on en a fait des tonnes ! Que ce soit pour Arte avec Nightin’eighties autour des émissions sur les années 80 avec Dave, Albin de la Simone, Brad Scott, Mark Tompkins, Krystle Warren, Élise Caron, My Favorite Things ou encore avec Caroline dans le disque Caroline, yes, qui ne reprend que des chansons avec le prénom Caroline (MC Solaar, Robert Wyatt, Henri Salvador, Frank Zappa, etc.).

Jeune, j’en faisais déjà. J’écrivais des paroles, c’était très mauvais mais je m’amusais. Je ne chante plus trop moi-même mais j’aime ce contexte-là, notamment dans le rock, que j’écoute beaucoup d’ailleurs (plus que de musique instrumentale).

Sur le premier disque de Francis et ses peintres, nous avions invité Philippe Katerine à faire trois chansons : Capri c’est fini, L’Idole des jeunes et Le Douanier Rousseau). Les choses se sont faites naturellement. Il n’y avait aucune moquerie là-dedans. Philippe a choisi les titres et François Ripoche a arrangé la musique. On s’est tellement amusés !

Philippe est un génie. Il est très pertinent artistiquement, il ne fait pas n’importe quoi, il est peut-être fou mais il sait où il va. Après un concert, nous nous sommes regardés et nous avons fait le pari d’en faire vingt-cinq de plus. On en a fait cinquante-deux au final ! Il y avait beaucoup de travail préparatoire. J’en ai arrangé une petite vingtaine, François aussi, quelques autres ensemble. On a enregistré en vingt-cinq jours, deux chansons par jour. Ce qui est beaucoup quand tu ne les connais pas. Il faut les travailler et être convaincant au niveau du jeu.

En concert, ce qui est intéressant, c’est de faire une chanson puis immédiatement après en faire une autre, en ayant immédiatement le bon son et la bonne attitude. C’est une expérience très différente de nos pratiques, un jeu sur le contrôle et pas sur le fait de se laisser porter par une improvisation. D’ailleurs, à ce moment-là, on se fout un peu d’improviser, c’est plutôt un truc de concentration, être précis à tel moment, être bien connecté avec les autres membres du groupe, qu’une force se dégage. C’est réjouissant.

- À ce sujet, on vous sent curieux de beaucoup de musiques. Dans des esthétiques aussi variées que celles du Gros Cube d’Alban Darche, Louis Sclavis, Sylvain Cathala, Stéphane Payen, Sarah Murcia, Matthieu Donarier, qu’est-ce que ça stimule en vous lorsque vous vous sautez d’un univers à l’autre et que vous vous frottez à toute cette variété ?

Je viens de passer deux jours à Rouen pour l’anniversaire des Vibrants Défricheurs, j’avais mon instrument. J’ai joué deux fois. On va rejouer avec le Gros Cube où on joue sur partitions ; là, j’ai besoin de temps pour intégrer la musique. C’est deux modes différents. Je ne vais pas jouer pareil, en effet. Mais ça fait partie d’un grand tout et c’est un bon équilibre.

Chaque groupe est une porte vers l’imaginaire des autres. Certains me séduisent plus que d’autres, évidemment. Moi, au-delà de la musique, ce qui m’intéresse, ce sont les choses de la vie. Ce qu’on va vivre ensemble, ce qu’on se dit, comment on s’installe, les trucs assez humains. Sylvain Cathala, par exemple, je le croise de temps en temps. Peu mais depuis des années ! C’est une joie de voir qu’on bataille l’un et l’autre avec ce qu’on à faire ici sur terre.

Je me vois comme un modeste artisan. Ce n’est pas que je ne considère pas ce que je fais, mais je mesure la légèreté que ça peut avoir aussi. Je fais ça un peu comme une hygiène de vie. Je ne révolutionne rien mais ce n’est pas grave. Je ne suis pas blasé mais assez détendu sur le sujet. Et puis, je n’ai jamais vraiment voulu être plongé dans une même sphère : je m’ennuierais à toujours faire la même chose.

j’ai effleuré l’idiome jazz sans jamais vraiment l’intégrer


Je parle d’amusement ; ça peut paraître un peu léger comme discours, moi ça m’importe. Quand j’avais une vingtaine d’années, j’étais étudiant en BTS de Bureau d’Étude en Mécanique. Très vite je me suis dit qu’il y avait un problème. Un environnement de 8h à 18h, du lundi au vendredi, avec les mêmes gus, non merci. Je faisais déjà de la musique et j’avais envie d’un espace d’inconnu, être surpris, m’amuser, que ce soit vivant.

Gilles Coronado, photo Christophe Charpenel

- Quoique jouant beaucoup avec une communauté de musiciens venus du jazz, votre jeu de guitare ne s’y réfère pas instantanément. Pourquoi vous en êtes-vous stylistiquement écarté ?

Je n’ai pas du tout démarré avec le jazz. Il y a très longtemps, j’avais sollicité Geoffroy de Masure pour jouer dans un groupe de punk dans lequel j’étais. Il m’a fait écouter plein de trucs. J’avais le Real Book et on jouait avec les musiciens d’Avignon. Je n’étais pas doué avec ça. Je me suis rendu compte très vite que ce n’était pas ma musique. Je n’avais pas envie de me jeter à corps perdu dans cet idiome-là, traverser toute cette histoire. Je préférais écrire des originaux (qui, d’ailleurs, n’étaient pas originaux...).

Ensuite, en m’installant à Paris, j’ai fréquenté beaucoup de musiciens comme Guillaume Orti ou Benoît Delbecq qui étaient, eux aussi, intéressés par la musique originale, même s’ils avaient, pour leur part, traversé l’histoire du jazz. On a monté le collectif Hask dont la charte était de jouer de la musique personnelle. La tienne ou celle de ton camarade. Il n’y avait pas ce souci de jouer la tradition (ou alors pas de la même façon que dans la rue des Lombards) mais d’avoir sa petite voix à soi. De fait, j’ai effleuré l’idiome jazz sans jamais vraiment l’intégrer.

De toute façon, le langage se forge en fonction de qui tu vas voir jouer et de ce que tu écoutes. Ce que j’ai écouté, c’est ce que j’allais voir aux Instants Chavirés au début des années 90, une approche plus rock, noise, musique improvisée qui m’intéressait plus.

-Comment est né l’idée d’un duo avec Élodie Pasquier ?

C’est encore une forme d’amitié. Élodie et moi, nous nous croisons depuis pas mal d’années puisque elle est la compagne d’un ami. Je crois qu’on avait envie d’essayer de faire quelque chose tous les deux musicalement. Nous avons décidé d’écrire chacun de la musique même si au bout du compte nous jouons plus celle que j’ai écrite. J’ai amené quatre morceaux que, là encore, j’avais écrits dans le Morvan. Puis j’en ai écrit d’autres en fonction. Le son m’intéressait, je voulais entendre le velouté de la clarinette avec l’acidité de la guitare. Je joue quasiment sans aucun effet, avec un son très droit.

La musique peut paraître simple mais elle n’est pas évidente. Comme on n’échappe jamais à soi même, j’ai écrit des trucs qui sont comme des mécaniques rythmiques. À deux, c’est dur d’arriver à fabriquer quelque chose de précis sans être entraîné par exemple par une batterie.

Ce duo, c’est un truc de décroissance, aussi. Je n’ai jamais fait des formations très importantes en termes de nombre de musiciens, parce que trouver des concerts, c’est difficile. Pendant quinze ans, j’ai arrêté de diriger des groupes. C’est tellement dur et décevant. Je suis revenu avec Coronado parce que j’avais moins de boulot, et je me suis dit que c’était le moment de le faire. Certaines personnes adorent ça, prendre le téléphone et passer une heure ou deux. Moi, je n’y arrive pas.

- Où en êtes-vous justement dans vos autres projets ou participations en plus de ce duo ?
Je travaille actuellement sur une variation de la musique du duo avec un autre groupe : un trio avec batterie et trompette. Christophe Lavergne, mon vieux camarade, est à la batterie. On s’aime, c’est un super musicien avec qui j’ai envie de passer du temps. Olivier Laisney est à la trompette, on se connaît depuis moins longtemps. On est voisins de quartier, on s’apprécie. J’ai joué dans le Onze Heures Onze Orchestra il n’y a pas longtemps, et il est question que je joue deux morceaux dans la Fanfare XP de Malik Mezzadri à laquelle il participe.

Je voulais éprouver ces morceaux avec une batterie et un volume conséquent. Ce sera la deuxième face de la médaille de ce projet. Puis il faudra jouer devant des gens parce que, à ce moment-là, la musique prend une tout autre dimension.

Ensuite, on a repris du service avec Thôt de Stéphane Payen. Stéphane a écrit de la musique plutôt difficile à jouer et pendant le confinement on a beaucoup travaillé. Je me questionnais beaucoup sur comment aborder les improvisations. On a fait deux concerts dans des écoles pour des gamins de sept - huit ans, et j’ai l’impression que quelque chose s’est révélé. J’étais en confiance, j’ai vu comment jouer la musique. C’est important de se retrouver confronté à une urgence de jouer devant des gens, d’être obligé d’envoyer les choses différemment. C’est révélateur.

- Être musicien improvisateur, c’est en fin de compte trouver un son à soi. Pourquoi faire ça avec une guitare ?

Parce que c’est sexy !

À quatre ans, je jouais au tennis avec une guitare. À dix ans, je jouais à la guitare devant la glace avec une raquette de tennis. À treize ans j’ai arrêté le tennis.
Mon histoire est banale. Quand j’avais douze ans, mon beau-père m’a proposé de faire de la musique, j’ai choisi la guitare. C’est l’instrument populaire par excellence et c’est un instrument merveilleux, tellement large. Il a une palette folle d’actions et d’esthétiques. Avec un câble, un ampli, les micros, les volumes. Je trouve que c’est beau. On s’est un peu adoptés. C’est un instrument pas trop gros qui peut vraiment mettre le foutoir de temps en temps.