Les 12 coups de Jazz Migration
Retour sur les quatre lauréats parmi les finalistes de Jazz Migration #12.
Fort de sa douzième édition, le dispositif Jazz Migration, porté par nos partenaires de l’AJC fait souffler chaque année un vent de renouveau sur le jazz et les musiques improvisées hexagonales. Avec la garantie d’un suivi professionnel, d’une bonne connaissance du réseau des lieux de spectacle et avec les dates qui s’ensuivent, le statut de lauréat de Jazz Migration est l’occasion pour les impétrants de s’inscrire durablement dans le paysage, ce qui a permis à des orchestres comme Papanosh ou Petite Lucette de passer un cap salutaire et d’être toujours aux postes. Revue d’effectif pour cette nouvelle promotion.
C’est Felsenmeer d’abord qui a attiré notre attention. Quartet à parité, la mer de rocaille nous donne l’occasion de découvrir la clarinette basse de Joséphine Besançon. La jeune femme, dont le background classique est présent sans tout vampiriser, est souvent à la manœuvre dans une musique du sensible où l’électricité du guitariste Charles Paillet n’est jamais loin et peut emporter sur son passage ce propos très mature. Il y a de la tension dans la musique de cet orchestre, et c’est souvent le batteur Mathéo Ciesla qui en est le garant, par un jeu nerveux qui laisse cependant beaucoup de place au quartet. Ciesla, qui est aussi le batteur du oudiste Amin el Aiedy, fait la paire avec la contrebassiste Fanny Bouteiller, dont le nom sera un peu plus familier aux lecteurs de Citizen Jazz (on l’entend notamment dans le quartet de Leo Geller). Cet orchestre est un très beau lauréat, très prometteur, dont l’« Hymne au monde muet » est un très beau passeport. On attend avec impatience de suivre les aventures de Felsenmeer.
Neno est un quartet strictement masculin (les habitudes ont la vie dure) qui séduira les amateurs des rythmes électroniques revisités par des musiciens de jazz. Avec le trombone de Jules Regard, très en avant dans l’orchestre et passé au tamis de l’électronique, Neno cherche dans les couleurs (qui sont les titres des morceaux) un luxe de détails qui va jusqu’au plus profond du spectre. Il y a bien évidemment une influence de l’électro qui prend souvent le dessus, notamment dans un traitement de l’espace qui se plaît dans une esthétique très cinématographique. On notera, outre la présence de Raphaël Faigenbaum aux claviers qui est pour beaucoup dans l’ensemble de ces climats, une base rythmique qu’on pourra qualifier de relativement aguerrie avec Gaël Petrina à la basse et Sacha Souètre à la batterie. On avait particulièrement remarqué le premier aux côtés d’Alexandre Herer sur Bombay Experience. Quant au second, on l’a notamment entendu avec Antonin Pauquet.
Quelle divine surprise de retrouver dans cette sélection la proposition assez radicale de Sam Brault et Claire Lenoël avec Tornade Spectrale. Mélange d’électronique assez psychotrope et d’instruments incarnés, le duo propose une musique très profonde qui plonge dans la face la plus onirique des musiques planantes. Si l’on connaît Sam Brault pour sa participation au Collectif Baraque à Free, on s’intéressera particulièrement à ce projet qui regarde avec acuité les frottements, les tensions et les ponts qui peuvent exister entre musique improvisée et musiques traditionnelle. C’est également vers ce point que tend Claire Lenoël, que l’on sait particulièrement intéressée par les musiques indiennes, ce qui s’exprime ici avec le recours à la flûte bansuri. Au-delà de cette lente intrication des influences qui forme une maille très solide et cependant légère et qui regarde du côté de La Novia ou du travail répétitif de Terry Riley, on restera scotché par la reprise en occitan de « Tear Drops » de Massive Attack.
Moustik Haterz, dernier lauréat de cette belle sélection #12, est une opportunité offerte à une jeunesse turbulente et joueuse, avec notamment la bassiste Tevy Pigeon qui insuffle une joie de vivre dans un orchestre résolument lumineux, ou encore Esteban Virot Galera au saxophone alto, acteur bondissant de ce quintet joyeux. Orchestre de scène, Moustik Haterz a la citation facile et l’énergie tumultueuse de la jeunesse, lorgnant tout à la fois vers un jazz électrique qui ne tombe pas dans la facilité de la fusion et des influences balkaniques évidentes. Le propos du quintet est proche de la danse, mais sait ne jamais s’enfermer, avec notamment Béryl Benveniste au saxophone soprano qui aime à jouer proche du chant, bien épaulé par une section rythmique solide où la batterie de Lalie Michalon, belle découverte là aussi, réalise un travail solide. Au clavier, Tristan Maurin est celui qui emmène le quintet vers des esthétiques plus pop, dans une musique très bien écrite qui saura profiter de l’accompagnement d’AJC pour franchir un cap très attendu.

