Two Dogs

People Do Strange Things

Joke Lanz (platines, voc, elec, fx), Beat Keller (g, fx, voc)

Label / Distribution : Boomslang Records

Nous avions découvert le platiniste et agitateur suisse Joke Lanz à l’occasion d’un riche trio avec Alfred Vogel, le patron de Boomslang Records, et la chanteuse allemande Almut Kühne ; il y a donc une certaine logique à le retrouver chez Boomslang pour ce projet ahurissant avec un autre Suisse, le guitariste Beat Keller. Entre temps, on aura apprécié son solo Zungsang, mais aussi un duo avec Petr Vrba chez Circum. Mais rien, sans doute, qui atteigne la puissance de ce People Do Strange Things qui travaille et recycle un matériel issu de tout ce que la contre-culture et les musiques non alignées peuvent charrier de magie : électronique bizarre, gènes mutants de Captain Beefheart mélangés à ceux de Tom Waits (« Lullaby In Fracktown ») et surréalisme bien compris, jusqu’aux cadavres exquis pop où la guitare de Keller vient transporter le travail très théâtral de Lanz dans des univers parallèles underground absolument réjouissants. Écoutons pour nous en convaincre « Zürich » et sa basse lourde, carte postale volontiers écornée d’une Suisse vue depuis le cadran d’une montre de luxe.

Il y a de l’ironie dans le propos de Two Dogs. Il y en a toujours chez Lanz. C’est ici une attitude punk, sans pose inutile mais avec cette droiture caustique qui donne à ce disque une solide colonne vertébrale. On ne sera ainsi pas surpris de retrouver, sous un riff répétitif de guitare, un texte du poète britannique Sean Bonney qui avait fini sa vie à Berlin, où est installé Joke Lanz. Poésie politique et acide, « Fuck The System », où s’ajoute la batterie d’Alexandre Babel est représentatif d’un album campé sur ses deux pieds dans la musique populaire de ces soixante dernières années, sans se couper d’un goût pour l’expérimentation. L’obsession maniaque pour « Harry Kane », avant-centre du Bayern München, est un bijou d’humour et de performance qui lorgne parfois du côté du spoken word sans qu’il soit possible de le faire rentrer dans une case.

Insaisissable, voilà qui qualifie bien la musique de ces deux extraterrestres. Un auditeur appliqué et connaisseur pourra citer en vrac une palanquée de genres musicaux plus ou moins obscurs et des tangentes d’improvisation tout aussi peu balisées. « Baggage Reclaim N°14 », avec ses boucles brisées, ses collages de guingois et sa tranche de vie zurichoise, fera songer à l’auditeur francophone à un mélange du « Poulet 728120 » de Katerine et des « Valises à roulettes » d’Albert Marcoeur, passés au tamis d’une électronique fiévreuse. Une expérience rare et excitante.