A ne considérer que ses récentes expériences avec Petr Vrba ou Almut Kühne, ou même avec Sophie Agnel, on en viendrait à oublier que le platiniste suisse Joke Lanz a une carrière solo tout à fait fascinante. Apôtre du collage sonore et d’un jeu entre les disques qui sont là d’abord pour mettre en scène et construire une atmosphère, l’univers de Lanz évoque la musique concrète, entre cri de joueuse de tennis et ritournelles anciennes et craquantes. Joke Lanz n’est pas là pour construire la base d’une chanson à danser ou pour lancer un beat : son jeu à lui, c’est le cinéma pour les oreilles, la construction un peu folle qui agglomère tout un panel de techniques, et emprunte autant au punk qu’à la cold wave pour ses rythmes durs et industriels.
« Prositt ! », et son travail sur les voix et les toux, offre une atmosphère inquiétante et éthérée que poursuit « Schlaaff=Chliine=Toot » et sa basse lourde posée sur des voix spectrales. On pense à toutes sortes d’influences, le giallo italien, la musique industrielle et la noise music travaillée avec une vraie rigueur. On pourrait imaginer que Joke Lanz s’amuse dans son univers foutraque, mais tout ceci est très construit, scénarisé et nécessite une connaissance aiguë de tout le matériel à sa disposition ; il en résulte comme sur « Dirty Looks » une musique qui colle au corps comme une chemise humide et fait voyager les yeux fermés, sur une basse lourde et synthétique, les rares phonèmes pris à la langue allemande rajoutant à cette impression d’étrangeté.
Avec Zungsang, paru en 2021 et « augmenté » en 2025, Joke Lanz nous en donne un aperçu avec une musique profonde et très déstabilisante. Comme Otomo Yoshihide ou Christian Fennesz, ce sorcier des platines s’invite de plus en plus dans les musiques créatives et aux confins des genres. Avec cet album envisagé comme un véritable trip psychédélique sans produits prohibés, on entre dans un univers des plus singuliers, dédié au peintre bernois Adolf Wölfli, un des pionniers de l’Art Brut. Ce n’est pas le discours ralenti de « Voices In My Head » qui prétendra l’inverse.

