Chronique

Joke Lanz & Petr Vrba

Mutants in Siberia

Joke Lanz (turntables), Petr Vrba (tp, elec)

Label / Distribution : Circum Disc

Entre sorcier des platines inquiétant et administrateur d’un monde de sons entropiques mais toujours très expressifs, le platiniste bâlois Joke Lanz, installé comme une évidence au cœur vibrant de Berlin, nous offre régulièrement l’occasion de déchiffrer avec lui de nouvelles contrées. De la même famille, quoique relativement éloignée, de musiciens comme Otomo ou Christian Fennesz, Lanz est davantage un metteur en scène de sons, un constructeur patient d’univers où les extraits de voix et les boucles sonores le rattachent à parité à la musique concrète et au hip-hop (ce qu’il touche du doigt dans le trio Sudden Infant). Le tout avec une attitude punk revendiquée et un son hardcore assumé, histoire d’être bien syncrétique. Ce disque Mutants in Siberia avec l’électronicien et trompettiste tchèque Petr Vrba est un exemple de cette direction, a fortiori « Washing The World » où le platiniste joue avec une voix féminine qu’il transporte dans divers tunnels bruitistes en s’amusant des tonalités et des vitesses. Un chaos certes, mais volontairement très bien aménagé : un bazar tout sauf brouillon.

« Ferry Boat To Your Brain » et ses sons de starter pour réveiller un moteur enrhumé, qui naissent comme les voix d’un scratching maîtrisé, peut-être même pointillé, se met à raconter une histoire. Voici le scénario du morceau le plus long d’un disque court, conçu comme une suite articulée par des vignettes sonores d’une poignée de minutes : Lanz s’amuse des ronflements lointains des appareils de Vrba qui plonge tête la première dans cet univers luxuriant, ajoutant le son caniculaire de sa trompette pour offrir de l’espace aux tours de magie de Lanz. On avait déjà entendu Vrba avec le tromboniste Matthias Müller, autre passionné de sons, sur Triche !, un album paru sur le label Circum ; ce sont de nouveau les Nordistes qui accueillent ce disque qui leur ressemble tellement.

On est vite gagné par l’univers de Joke Lanz, qui n’a rien d’hermétique en dépit de la radicalité du propos à certains moments. Le fait que le disque fourmille d’idées auxquelles son compagnon adhère sans retenue, et que celles-ci soient traitées avec une dose d’humour et de dérision, n’est pas étranger à ce sentiment. Ces derniers mois, nous avions entendu Joke Lanz avec Sophie Agnel ou dans le trio How Noisy Are The Rooms ? ; c’est avec le même goût de l’étrange et de la passion des sons qu’il nous accueille ici, au plus profond d’une cuisine orgiaque et épicée.

par Franpi Barriaux // Publié le 7 septembre 2025
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