Entretien

Manolo Cabras

Manolo Cabras s’est vite imposé dans le microcosme du jazz contemporain belge et français…

Manolo Cabras est né en Sardaigne. Il s’est vite imposé dans le microcosme du jazz contemporain belge et français après avoir fait un crochet par les Pays-Bas. On l’a ainsi vu aux côtés de Ben Sluijs, Free De Smyter, Alexandra Grimal et dans d’innombrables projets où la recherche et l’aventure musicale est prépondérante. Faisons plus ample connaissance avec un contrebassiste dont on risque de reparler souvent.

  • Quand as-tu débuté la contrebasse ?

J’ai d’abord étudié le violon quand j’avais 11 ans au conservatoire de Cagliari, où j’ai aussi étudié la composition. Puis j’ai travaillé la basse électrique vers 15 ans parce que mon frère était bassiste dans un groupe en Italie. On jouait du funk et du rock. Mon frère écoutait Weather Report et d’autres groupes de fusion et c’est à ce moment que je me suis inscrit dans un workshop. A cette époque, les workshops en Italie ne coûtaient pas très cher car souvent le gouvernement les subventionnait. Il faut dire qu’il y avait peu d’écoles où on pouvait apprendre la musique. Aussi, à Rome, Sienne et Cagliari, j’ai eu l’occasion de travailler avec Dave Holland, Marc Johnson, Miroslav Vitous, Palle Danielsson

  • Tu avais abandonné la basse électrique pour la contrebasse ?

Oui, j’avais appris tout seul et avec un ami qui jouait du classique. Après ces workshops je suis parti à Den Haag, en Hollande. J’ai suivi les cours de Hein Van De Geyn et de Frans Van der Hoeven

  • Pourquoi avoir quitté l’Italie ?

Surtout parce qu’il n’y avait pas beaucoup de gigs qui me plaisaient. J’ai quitté la Sardaigne vers 22 ans pour aller à Bologne, puis à Rome. Là j’avais assez de boulot pour vivre, mais après un an ou deux, je ne voyais pas bien où cela pouvait me mener. Je cherchais mon style de musique. Et celui que j’aimais n’était pas viable en Italie. J’ai vu des musiciens incroyables là-bas qui ne jouaient pas ! C’est une question de culture. Les gens n’écoutent pas beaucoup de jazz en Italie…

  • C’est un peu le cas partout dans le monde. Pourtant, l’Italie ne me semble pas moins bien lotie que d’autres pays, non ?

Normalement, en Italie, les gens ne viennent pas écouter un concert comme celui-ci [1].

  • C’est pour cela que tu as opté pour la Hollande ? Et pour Hein ?

Pas uniquement pour Hein. Je cherchais surtout un endroit en Europe. Je n’avais pas beaucoup d’argent et en Hollande, il y avait pas mal de gigs possibles plus une concentration de musiciens intéressants. Les cours à Den Haag étaient peu onéreux, et la structure, un peu bizarre, me permettait de rencontrer plein de gens incroyables.


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Manolo Cabras © Jos Knaepen/Vues Sur Scènes

  • Quelles étaient tes influences ?

J’écoutais, et j’écoute toujours de tout. En jazz, ça commence avec Charlie Parker, et même avant, avec Scott Hamilton ou les big bands — j’adore les big bands ! Je suis fan aussi d’Oscar Pettiford. Et puis j’ai beaucoup écouté Paul Bley. Et je l’écoute encore souvent. Avec Gary Peacock et Paul Motian, c’est sans doute mon trio préféré. Bien sûr, il y a Miles, Coltrane etc. Mais, peut-être à cause de mon bagage classique, j’ai toujours été attiré par le jazz européen dans sa conception.

  • Te sens-tu différent des autres bassistes qui jouent ici, en Belgique ou en France ?

Je ne sais pas vraiment. C’est difficile à dire. J’ai beaucoup appris dans les workshops et j’ai peut-être une approche rythmique différente. J’essaie de développer un langage harmonique basé sur le rythme. C’est ce qui pourrait, peut-être, me différencier des autres. Mais à Den Haag, j’ai côtoyé des musiciens ayant la même démarche, comme Eric Surmenian ou Claus Kårsgård — qui est absolument incroyable —, ou encore Gulli Gudmundsson

  • Tu joues beaucoup avec Marek Patrman. Pourquoi cela fonctionne-t-il aussi bien entre vous ?

Je crois que nous avons le même concept du tempo. On voit de la même façon les possibilités de jouer les tempos. Marek Patrman est à la fois harmonique et mélodique. Ce n’est pas un « simple » batteur. Il a aussi une formation classique très poussée. Et je me souviens de la première fois où nous avons joué ensemble : il avait la même vision que moi dans sa façon de marquer le temps. Son jeu est aussi basé sur des rythmes africains qu’il mélange à sa propre culture, celle des Balkans. Il intègre à cela sa formation classique, un peu comme Erik Vermeulen.

  • Comment as-tu rencontré Erik Vermeulen ?

Via Marek : il devait jouer à Anvers avec lui et un bassiste qui s’est désisté. Ensuite, Marek m’a souvent rappelé. C’est comme cela que j’ai rencontré Ben Sluijs et Jereon Van Herzeele. Ensuite on a beaucoup joué ensemble et je me suis finalement installé à Bruxelles. Il faut dire que ce sont des groupes fantastiques. Je considère le groupe d’Erik, de Ben ou celui de Free Desmyter comme mes favoris ici en Belgique.


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Manolo Cabras © Jos Knaepen/Vues Sur Scènes

  • Ce sont des groupes qui naviguent dans une même sphère musicale, en effet. Mais tu as aussi joué avec Chris Joris ou Pierre Vaiana…

Oui, mais l’approche est totalement différente. J’adore aussi ce genre de musique. Néanmoins, j’ai dû arrêter avec Pierre Vaiana pour des raisons de temps et d’organisation. Quant à Chris Joris, il avait remanié son groupe lorsqu’il a recommencé à collaborer avec Bob Stewart. Mais je joue encore de temps en temps avec lui.

  • Tu fais partie d’autres groupes ailleurs qu’en Belgique.

Oui, en France, je travaille beaucoup avec un quartette qui me tient vraiment à cœur, celui d’Alexandra Grimal. C’est avec le batteur portugais Joao Lobo, qui a beaucoup joué avec Rava en Italie, et le pianiste Giovanni Di Domenico. Cam Jazz va produire et distribuer notre album suite à notre victoire au Tremplin Jazz d’Avignon en 2007. On va enregistrer au début de l’été et faire quelques dates en Italie dans la foulée. Avec Giovanni Di Domenico, nous formons également un autre trio, en compagnie d’Oriol Roca, un batteur également espagnol rencontré à Den Haag. On joue acoustique, mais on emploie aussi quelques samplers. C’est de l’impro sur des rythmes, des sons et des bruits…

  • Tu joues parfois sur des beats électro ?

Oui parfois. Par exemple, avec ce trio, je sample et je trafique le son de ma contrebasse. Ce sont des sons à part que je contrôle avec le pied. Et puis, on ajoute des sons de Rhodes qu’on trafique aussi… Avec Lynn Cassiers et Marek, encore, on travaille de la même manière. Mais en travaillant beaucoup sur la voix de Lynn, qui Elle improvise sur ses textes. Elle a une voix hors du commun et travaille également avec Jozef Dumoulin et Bo van Der Werf sur un projet un peu similaire. C’est particulier, mais très intéressant. Et en plus, ça fonctionne vraiment bien.

  • Tu composes beaucoup ?

Oui, pour le groupe avec Lynn, justement, mais aussi pour mon « Borg Collectif », que j’aimerais vraiment remettre en route. Ce n’est pas facile, car nous sommes neuf. Deux batteurs, deux bassistes, deux claviers etc… Et puis nous venons tous de pays différents : Italie, France, Belgique, Danemark… Il faut que j’organise tout ça pour la saison prochaine. C’est un groupe excitant. Il y a beaucoup de groove, d’impros, d’électro…

  • Curieux d’entendre le résultat !

Moi aussi (rires)


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Manolo Cabras © Jos Knaepen/Vues Sur Scènes

  • Vous avez déjà enregistré ?

Pas mal de démos. Mais c’est difficile à enregistrer. Il faut un vrai bon studio, avec un très bon ingénieur car ça joue beaucoup sur le son. Électronique et analogique. En plus, à neuf et avec des amplis, il faut de la place. Difficile de faire cela soi-même. Donc, il faut de l’espace, des gens et… de l’argent. Pour le trio ou les petites formations acoustiques, je fais les prises de son moi-même. Mais « Borg », c’est mon rêve pour l’instant. Avec ce groupe, je veux retrouver l’esprit de la Hollande. L’envie de recherche, de liberté, de l’improvisation.

  • Tu retournes parfois jouer en Italie ?

Oui, j’ai quelques plans là-bas. Pas énormément, tous les deux ou trois mois. Mes principaux projets sont ici, en Belgique et en France. Le problème en Italie, c’est qu’il n’est pas facile de jouer les musiques que j’aime. Les occasions ne sont pas aussi nombreuses qu’ici. En Italie, il y a d’incroyables musiciens. Des gens monstrueux ! Mais ceux que j’aime là-bas jouent peu et sont très peu connus ici. Par exemple, Franco D’Andrea est sans doute le pianiste le plus incroyable d’Italie, mais il joue très peu ! C’est incroyable ! Alors oui, je pourrais jouer beaucoup en Italie, mais l’esprit est différent. On pense un peu plus « business ». Par contre, depuis que je suis en Belgique je peux jouer beaucoup de free jazz, j’ai enregistré des disques subtils, pas nécessairement spectaculaires dans le sens du « show », mais intéressants musicalement. Ici, je joue ce que j’aime. Et le plus étonnant, c’est qu’on me le demande ! Et puis, j’aime les vibrations dans ce pays, cette liberté, ce côté très ouvert. Ici, on peut proposer librement son projet, on trouvera toujours quelqu’un qui s’y intéresse.

  • Oui mais la Belgique est un tout petit pays. On y est vite à l’étroit.

C’est vrai. Mais on peut en sortir facilement ! Et l’on rencontre tellement d’autres personnes ! Il y a beaucoup de passage ici. Si tu vis dans le sud profond de l’Italie, tu es entouré par la mer. Pour croiser des gens tu dois passer les Alpes (rires). Depuis la Belgique, tu es vite partout en Europe. En Hollande, Paris et même à Barcelone ! Donc, oui, c’est un petit pays, mais l’esprit est large. Je préfère ça à New York. New York ne m’intéresse pas plus que ça.

  • Tu préfères travailler en Europe ?

Oui, pourtant, la plupart des musiciens que j’aime viennent de l’autre côté de l’Atlantique.

  • Là-bas, tu pourrais jouer la musique que tu aimes et rencontrer beaucoup plus de musiciens qu’ici !

Oui, bien sûr, mais je n’ai pas envie de vivre dans une ville comme New York. Je viens quand même du sud de l’Italie. D’une île, en plus. La vie facile, le soleil (rires). Comme je le dis : d’ici, je peux visiter différents pays, différentes cultures, c’est très riche. Et je peux retourner voir ma maman en Sardaigne. Ou aller en Tunisie ! J’ai 36 ans, je veux aussi profiter de la vie et de ma musique. Et la vie de musicien à New York n’est franchement pas facile ! J’y ai vu, il y a quelques années un concert avec Bobby Previte, Steve Swallow, Wayne Horowtiz… c’était merveilleux. Mais il n’y avait personne dans la salle. J’y ai vu aussi un groupe appelé Rena Rama, avec Kenny Wheeler, Billy Hart, Bobo Stenson, etc. qui n’a fait qu’un seul disque — autoproduit car personne n’en voulait. Trop avant-gardiste. Pourtant, il s’agit de grands noms ! Mais ce n’était pas assez « commercial »… C’est triste. Il y a beaucoup d’excellents musiciens à New York, mais ils gagnent peu d’argent. Richie Beirach, Eliot Zigmund… Voilà pourquoi ils viennent souvent en Europe.


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Manolo Cabras © Jos Knaepen/Vues Sur Scènes

  • Toi, tu joues tous les jours ? Tu donnes des cours ?

Je joue pratiquement tous les jours, oui. J’essaie de me calmer un peu quand même. Je me laisse des espaces. Et je ne donne pas de cours. J’ai peur que cela m’oriente dans des directions où je ne veux pas aller. Chaque fois que j’ai donné des cours, j’ai dû changer d’esprit. C’est épuisant. Il faut avoir les idées claires à propos des tempos, de l’harmonie, des mélodies. Je dois ouvrir une autre porte de mon cerveau pour prendre de la distance et entendre la poésie que l’on me propose. Tu sais, quand tu joues la musique de Ben Sluijs par exemple, il y a des informations minimes mais qui sont tellement importantes et caractéristiques que tu ne peux pas utiliser un langage « normal ». Tu es obligé de « voir à travers », de comprendre, d’assimiler. Ça demande beaucoup de concentration. Je dois être préparé à cela, je ne peux pas tout mélanger. Chacun son truc, mais moi, je ne sas pas donner des cours et jouer ma musique. Cela dépend de ta personnalité, de ton attitude, si tu es un type toujours au téléphone, ou pas… si tu es sur Internet ou pas… moi je n’y suis pas.

  • En effet, il est assez difficile de trouver des infos sur toi sur le Web. Pas de site, pas de MySpace…

Non, je ne suis pas sur MySpace. Ok, c’est bien, c’est gratuit… mais je préférerais un vrai site. Et si je veux « chatter », je le fais en direct, pas via MySpace !

  • Parfois, c’est bien pour présenter et faire connaître son travail !

Si mon projet « Borg Collective » prend forme, je ferai un site. Je paierai pour en avoir un. Je peux me tromper, mais je ne pense pas que ceux qui ont un MySpace décrochent plus de gigs… Ok, je vois sur MySpace ce que font mes copains… mais personnellement, cela ne m’intéresse pas d’en avoir un à mon nom.

par Jacques Prouvost // Publié le 10 juillet 2008

[1NDLR : Nous sommes à Grimbergen, près de Bruxelles, en trio avec Erik Vermeulen, et la salle est bien remplie.