Entretien

Théo Ceccaldi

Rencontre extra sonore avec un violoniste très généreux.

Photo : Michael Parque

Devenu en peu de temps une des figures indispensables de la scène actuelle qu’il agite d’ailleurs en tous sens, Théo Ceccaldi est aussi généreux avec les mots qu’avec la musique. Entretien au long cours avec une personnalité qui construit son individualité sur la rencontre avec l’autre, de Henry Purcell à Céline Dion.

- Même si le jazz compte de grands violonistes, cet instrument semble ressortir inévitablement au classique. Quel rapport entretenez-vous avec ce monde et pourquoi, au final, avoir privilégié le jazz ?

Le violon, sous différentes formes, est un instrument très présent dans toutes les cultures. Evidemment, dans notre monde occidental, nous avons la vision de cet instrument noble issu de la musique classique ; l’éducation musicale que j’ai d’ailleurs reçue a, bien entendu, commencé de cette façon, à une petite nuance près : j’ai débuté la musique à quatre ans par la batterie pour ensuite aborder le violon.

J’ai eu ensuite la chance d’avoir un père violoniste qui avait commencé dans les bals folk et a gardé un lien fort avec l’oralité et la musique populaire. En parallèle de mes études classiques, j’ai donc, très tôt, appréhendé cette oralité ainsi que l’improvisation dans l’école de musique qu’il a montée à ma naissance et qui existe toujours (Musique & Equilibre). Son slogan est « Apprendre Autrement » et le fait de s’adresser à tous, dès sa création en 1986, a été avant-gardiste : petite enfance, personnes handicapées, personnes âgées, musiques actuelles.

Mon éducation musicale a donc été marquée par ces deux pans. D’un côté, le conservatoire avec un professeur exceptionnel mais sévère qui trouvait que je ne bossais pas assez (il avait raison) et, de l’autre, le plaisir que je prenais à jouer de la musique différente, plus actuelle. Je commençais même à composer dans un atelier qui allait se transformer peu de temps après en vrai groupe. Vers l’adolescence j’ai pris conscience que je voulais devenir musicien et j’ai alors pris la décision de vraiment faire du violon. J’avais l’impression d’avoir du retard dans l’approfondissement de la technique et je me suis mis à travailler beaucoup. Principalement le répertoire classique et contemporain, avec une majorité de musique du XXe siècle, Bartók, Stravinsky, Prokofiev, Janáček, Milhaud, Ligeti, Ravel, Schnittke. J’ai laissé de côté le jazz tout en sachant inconsciemment que j’allais y revenir par la suite.

Ce n’est que vers vingt ans, alors que j’avais réussi à creuser mon sillon du côté “classique” (en ayant obtenu mes Prix de violon et musique de chambre au Conservatoire et alors que mes profs me préparaient aux concours d’orchestre) que la musique vivante m’a rattrapé. Cela me manquait trop de composer, développer mon propre langage, rencontrer toujours de nouveaux musiciens.


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Théo Ceccaldi et Joëlle Léandre, photo Christian Taillemite

- Quels ont été les violonistes qui ont compté pour vous dans votre parcours ? Vous sentez-vous d’abord violoniste ou musicien ?

Mon père et mon grand-père.
Mes professeurs de violon : Christophe Bianco, Xavier Julien-Laferrière et José Alvarez.
Mes maîtres de cœur, David Oistrakh, Ivry Gitlis et Christian Ferras.
La découverte de Mark Feldman a été assez déterminante dans le fait de sentir qu’on pouvait faire du jazz en utilisant toutes les richesses de timbres et de dynamiques de l’instrument.

Puis la rencontre avec Dominique Pifarély, Régis Huby, Guillaume Roy, les grands frères qui ont creusé le sillon de cette musique en France et dans le monde, avec chacun leur différence, leur singularité, cette envie surtout de jouer une musique libre, exigeante néanmoins, de chercher de nouvelles formes, de s’affirmer comme musicien improvisateur, tout en se distinguant clairement du modèle de jazz afro-américain.

Ce qui m’intéresse est de chercher avec mon violon la palette la plus large possible de nuances, de timbres, de dynamiques, d’extra-sons

- Votre sonorité est généreuse, à la fois nerveuse et large. Qu’est-ce qui vous intéresse dans le fait de sonner ainsi ?

Ce qui m’intéresse est de chercher avec mon violon la palette la plus large possible de nuances, de timbres, de dynamiques, d’extra-sons puis de les utiliser à propos, au service d’un moment choisi. Oui, j’espère pouvoir provoquer des contrastes de sonorités : nerveuse, mordante, diaphane, blanche, expressive, large, ronde, légère, ciselée, tendue, éclatante, brillante, acérée. J’aime les extrêmes, les points de rupture, les tensions, les détentes, les situations cadentielles.

- Au-delà des cordes, quelles sont vos influences musicales ?

La musique vocale. Les chœurs. Josquin des Près, Henry Purcell, Carlo Gesualdo, John Zorn, Bela Bartók, Céline Dion, Chris Thile, Django Reinhardt, Elvis Presley, Frank Zappa, Henry Threadgill, Nick Drake, Arvo Pärt, Charles Mingus, Django Bates, Eric Dolphy, Bruno Chevillon.

J’écoute également beaucoup les musiques de personnes qui m’entourent, des amis, musiciens de ma génération ou pas. La scène actuelle est tellement riche, c’est stimulant ! Eve Risser, Christian Lillinger, Sylvain Darrifourcq, Julien Deprez, Coax, Voï-Voï, Pixvae, Electric Vocuhila, Antonin-Tri Hoang & Novembre Quartet, Bribes 4, Supersonic, Christophe Monniot, Edward Perraud, Luis Lopes. J’aime les musiciens qui posent des contraintes fortes et se laissent déborder par leur lyrisme.

- Joëlle Léandre a participé à votre trio (devenu quartet pour l’occasion). Elle possède également ce double bagage de musiques très écrites et de musique plus libre. Comment vous êtes-vous rencontrés ? Qu’est-ce que cette rencontre vous a apporté ?

Joëlle Léandre est également une influence énorme pour moi. Je l’ai vue pour la première fois au Triton (Paris) en solo, à la veille d’un concours de violon. J’ai pris une claque gigantesque.

Imagination, structuration, composition, humour, profondeur, lyrisme, tout était là, seule en scène. Elle nous a tenus d’un bout à l’autre, les gens étaient fous. Je l’ai revue en duo avec Akosh S. au Lavoir moderne et je suis allé la voir pour lui proposer d’organiser un stage avec toute la bande de musiciens d’Orléans (avec qui nous allions former le Tricollectif) et quelques autres musiciens que je venais de rencontrer au conservatoire à Paris.

A la suite de ce stage intense qui nous a tous remués et questionnés, je monte le premier groupe pour lequel je décide de composer le répertoire, le Théo Ceccaldi Trio (avec Valentin Ceccaldi et Guillaume Aknine). Quelques mois plus tard, je lui envoie les premiers enregistrements. Elle me rappelle trois jours après, touchée par la musique, et me dit qu’elle veut nous aider à sortir le disque sur un bon label. C’est grâce à elle que nous rencontrons Stéphane Berland, qui édite ensuite le premier disque du trio sur Ayler Records.

Un an plus tard, quand Stéphane nous propose un deuxième disque, c’est donc tout naturellement que nous avons envie d’inviter Joëlle à se joindre à nous pour un répertoire beaucoup plus improvisé. Cette époque marque aussi le départ de l’aventure Tricollectif.


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Théo Ceccaldi, Florian Satche et Roberto Negro, photo Michael Parque

- Que ce soit l’ONJ, le Quatuor IXI, In Love With, Loving Suite pour Birdy So, le Tentet de Joëlle Léandre, qu’y a-t-il d’excitant dans cette multiplication de projets ? Cet appétit incessant de musique ?

L’Inconnu. Les rencontres avec des personnalités qui influencent ma vision de la musique et la transforment jour après jour. Ce qui est important pour moi, c’est de me confronter à des musiciens qui ont des visions très claires de leur cheminement artistique, avec des lignes directrices fortes et sans compromis. C’est le cas de Sylvain Darrifourcq et de son trio In Love With. C’est une musique très maîtrisée, ciblée, avec un matériau de base brut et précis mais une recherche formelle inédite et exigeante aussi bien mentalement que physiquement. C’est un ring. Je prends énormément de plaisir à la jouer sur scène avec Valentin et Sylvain.

C’est aussi le cas de Joëlle Léandre, Olivier Benoit, Roberto Negro, Régis Huby, Guillaume Roy, Daniel Erdmann, Alexandra Grimal. J’aime me mettre au service de la pensée d’un musicien et passer d’un répertoire à l’autre à la manière d’un comédien. Il y a un côté schizophrénique qui est passionnant. Et là, nous restons dans le domaine du jazz et des musiques improvisées : j’ai aussi fait des grands écarts encore plus déroutants en m’impliquant dans des projets de pop ou de chanson française.

- Toutes ces formations sont fortement influencées par de multiples esthétiques tout en n’appartenant à aucune. Pourquoi chercher à aller systématiquement vers l’inouï ?

Je ne sais pas si on peut parler d’inouï mais je pense que je suis entouré de musiciens qui font vivre notre époque de manière très riche et excitante en cherchant constamment à se réinventer. Chercher de nouvelles formes, de nouvelles alliances de timbres, de nouvelles formations instrumentales. J’essaie à chaque fois d’apporter ma patte en me plaçant de manière singulière dans le projet et à ce qu’on pourrait attendre d’un violoniste. C’est difficile de faire la part des choses entre ce qui fait la particularité d’un musicien, son son, ce qui le différencie d’un autre, et le fait de ne pas tomber dans l’imitation d’une formule qui marche. La limite est sensible, je reste vigilant vis-à-vis de cette contrainte et j’essaie de me surprendre toujours pour garder la passion et l’excitation.

Je suis un grand amoureux de la forme, de l’architecture d’une pièce, de son histoire et de ses rebondissements.

- Avec Petite Moutarde, on vous découvre leader d’un quartet où l’écriture tient une large part, de même aujourd’hui avec Freaks. Comment trouve-t-on l’équilibre entre écriture et improvisation, forme et expressivité ?

Je suis un grand amoureux de la forme, de l’architecture d’une pièce, de son histoire et de ses rebondissements. Et j’ai de plus en plus tendance à penser un concert ou un disque dans sa globalité. Pour Petite Moutarde et pour Freaks, c’est clairement comme cela que j’ai composé. Dans la musique improvisée, c’est avant tout ce qui ne peut pas s’écrire qui m’intéresse. Toutes ces petites subtilités de rythmes non métrés, de sons non identifiés qu’il est très difficile de coucher sur le papier.

Dans ces deux programmes aux couleurs très différentes, on peut cependant trouver une forme de filiation dans la manière dont s’agencent l’écriture et l’improvisation. Il y a plusieurs cas de figure : je pense des fois à des moments pour des solistes qui mettraient en valeur telle ou telle spécificité du musicien. Ou alors j’envisage des moments d’improvisation à plusieurs pour créer une matière sonore sur laquelle d’autres éléments compositionnels peuvent s’ajouter ou se superposer. Il y a aussi des passages de transition improvisés pour aller d’un point à un autre de la pièce et qui peuvent se révéler beaucoup plus libres avec comme seule contrainte une instrumentation ou un caractère. C’est aussi ce que j’aime dans le contraste entre un matériau très maîtrisé et des moments beaucoup plus ouverts : cette alliance donne un caractère unique à chaque exécution.


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Petite Moutarde : Alexandra Grima, Florian Satche, Théo Ceccaldi et Yvan Gélugne, photo Michael Parque

- Le beau romantique. Garde-robe soigneusement choisie, mèche folle, violon flamboyant. On sent que vous aimez jouer avec votre image. Quelle place tient la représentation dans votre rapport à la musique et à la scène plus particulièrement ?

Je suis coquet depuis mon enfance. J’ai toujours beaucoup aimé me déguiser, jouer des rôles, c’est peut-être aussi à cela que je joue dans la musique, c’est ce qui me plaît. Au-delà de ça, sans plaisanter, j’aime l’aspect scénique d’un concert. Le décalage qu’on peut créer entre l’apparence et la musique qui peut être jouée sur scène. Pour moi, c’est un jeu qui participe à l’effet musical, à l’émotion transmise. J’aime les musiciens qui sont impliqués physiquement.

Paradoxalement je suis aussi fasciné par un musicien comme Gianni Caserotto qui joue lui, à l’inverse, un jeu très minimaliste physiquement, quasi immobile, tout en déployant un panel de sons et de nuances extrêmement virtuose.


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Régis Huby, Théo Ceccaldi, David Chevallier, photo Michael Parque

- Le disque : vous enregistrez beaucoup. Certains éprouvent de la méfiance et craignent que l’enregistrement fige la musique. Quel rapport entretenez-vous avec l’enregistrement ?

Je le prends comme une photo prise à l’instant T. C’est aujourd’hui, à la fois un outil de promotion pour trouver des concerts auprès des programmateurs et, également, le moyen de prendre beaucoup de recul sur la musique. Beaucoup de disques que j’ai enregistrés (en sideman ou leader) m’ont permis de creuser le répertoire et de me poser de vraies questions qui restaient jusque-là en suspens, de clarifier le propos, de se rendre vraiment compte de ce qui marche ou pas dans un répertoire, de souder une équipe. Pour moi le disque est essentiel et je me dis que dans vingt ans, il sera bien agréable (ou pas !) de réécouter ce que je fais aujourd’hui.

D’un point de vue commercial, la vente de disques, surtout dans les musiques vivantes, est en chute libre. Les producteurs et labels aventureux ont le moral dans les chaussettes. Il y a quelque chose à réinventer avec le numérique, en accordant plus de place à de vrais beaux objets numériques en interaction avec les arts graphiques. Il y a des choses à trouver. Nous réfléchissons beaucoup à cela avec le Tricollectif. Tout en ne perdant pas l’amour que nous avons pour l’objet disque et le vinyle.

- Le Tricollectif justement : un berceau ? une auberge ? une enseigne ? un carrefour ?

Le Tricollectif est clairement une famille, qui existait d’ailleurs avant même qu’elle ne soit nommée. C’est une bande de potes qui se côtoient depuis des années autour d’une même passion des musiques vivantes.

Nous avançons toujours de plus en plus vers la structuration, l’approfondissement de notre vivre ensemble et faire ensemble, même si aujourd’hui la plupart de ses membres avancent aussi personnellement dans d’autres aventures, Roberto Negro, Guillaume Aknine, Quentin Biardeau.

Nous essayons de centrer notre énergie vers ce qui nous rassemble. Le Festival, dont nous organiserons en 2017 la 6e édition (et dernière à la Générale à Paris [1]) puis deux éditions orléanaises, une strasbourgeoise, des soirées dédiées, bientôt au Théâtre de Vanves, à la Dynamo de Pantin. Nous préparons une grosse grosse édition du festival, avec l’envie d’inviter encore plus de collectifs amis, de brouiller peut-être encore plus les pistes entre jazz, musique classique, musique contemporaine, performances, danse, théâtre, ping-pong, gastronomie ! Nous marquerons le coup, c’est sûr !

Le label du Tricollectif avance aussi avec de plus en plus de références sorties sous son nom et un partenariat précieux avec l’Autre Distribution qui fait un travail remarquable. Puis les différentes créations de nos grands orchestres qui nous rassemblent autour d’un grand projet. Trois disques à paraître d’ailleurs, Tribute to Lucienne Boyer, Atomic Spoutnik et Jericho Sinfonia !

- Pas de quoi s’ennuyer au final, la vie est belle ?
On ne s’ennuie jamais avec le Tricollectif !!!
Tricotons, fricottons, faisons valser Cupidon !

par Nicolas Dourlhès // Publié le 13 novembre 2016

[1rachetée, la Générale va devenir un énième cinéma parisien