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Edition du 9 juin 2024 // Citizenjazz.com / ISSN 2102-5487

Les dépêches

La Fabrica’son vendue !

Citizen Jazz : Dans votre dernier bulletin, Les Bruits de la Fabrica’son, (juin 2010), on peut lire en gros titre « Fabrica’son vendue, culture en danger à Malakoff ». Que s’est-il passé ?

La Fabrica’son : La Fabrica’son était installée depuis dix ans dans un local au centre de Malakoff, loué par Jean-Claude Oleksiak, fondateur et directeur artistique de l’association. En février 2010, à la fin de notre bail, ce local a été vendu (sans que nous en soyons avertis !) à un nouveau propriétaire qui souhaite habiter les lieux en septembre prochain.

… une espèce de petite caverne magique, très sobre mais chaleureuse et entièrement dédiée à l’âme-musique.

CJ : Est-ce la Fabrica’son qui a été vendue, ou bien simplement ce lieu, qui logeait comme en son corps l’esprit de l’association ?

La F’S : Le lieu disparaît et on le regrettera : c’était une espèce de petite caverne magique, très sobre mais chaleureuse et entièrement dédiée à l’âme-musique. Par contre, l’association veut, coûte que coûte, poursuivre ses activités.

CJ : La Fabrica’son c’est combien de concerts en 10 ans, combien de jam sessions, combien de musiciens ?

La F’S : La Fabrica’son organise entre 15 et 20 concerts par an et, depuis 6 ans, un festival sur trois jours « Le Festiva’son » en février. Il y a aussi 20 jam sessions par an (2 jeudis soir par mois : l’une dédiée au jazz, l’autre à la musique improvisée). En ce qui concerne l’équipe, le collectif comporte 6 personnes dont 4 musiciens regroupés sous le nom de « Now Blues quartet » : Franck Roger (sax), JC Oleksiak (basse), Benoist Raffin (batt), Sébastien Paindestre (piano). Mais la Fabrica’son, c’est aussi un journal mensuel qui donne la parole aux musiciens, et c’est encore des projets pour « exporter » le jazz dans les écoles, les crèches ou les prisons, sous forme de concerts ou d’ateliers.

Peter King Quintet - Photo X/DR

CJ : La Fabrica’son, c’est également une volonté d’offrir un statut aux musiciens.

La F’S Oui, tous les musiciens sont correctement payés et déclarés. Le statut des musiciens - et plus largement le droit pour les artistes de vivre dignement de leur art - est pour nous une question centrale.

CJ : Quelles sont vos perspectives pour la rentrée de septembre 2010, comment organiserez-vous votre programmation ? Sentez-vous un soutien des pouvoirs publics ou d’intérêts privés, de particuliers, des membres de l’association ?

… on ne lâchera pas l’affaire !

La F’S : Nous sommes en train de boucler notre saison 2010/2011 à partir de tous les projets musicaux reçus. Il est évident que les concerts risquent de se passer un peu à droite à gauche, entre salles municipales et associatives à Malakoff ; ce ne sera pas évident et on aura besoin d’un réel soutien de nos adhérents et de certains médias un peu militants (comme vous ?) Mais notre objectif reste bien sûr de retrouver un lieu fixe dès que possible sur Malakoff.
Quant aux soutiens, on les ressent bien plus de la part de nos adhérents, ou même de simples habitants de Malakoff, que des pouvoirs publics qui, pour l’instant, ne se sont pas vraiment manifestés. La mairie de Malakoff nous apporte son soutien moral mais pour les finances, on sent qu’on n’est pas une priorité. Pour les autres partenaires (département, région, DRAC) là, c’est très silencieux pour l’instant malgré nos nombreux appels, au moins à se réunir pour parler de la situation. Après dix ans d’engagement artistique et citoyen (c’est-à-dire pour la vie dans la cité) assuré de façon quasi bénévole (une personne est en contrat CAE depuis quelques mois seulement), c’est un peu décevant… mais on ne lâchera pas l’affaire !

CJ : De façon plus générale, le cas de la Fabrica’son n’est pas un cas isolé, vous semble-t-il symptomatique d’une orientation du paysage culturel français ?

La F’S : Oui, les petites structures sont menacées par les grosses, les publiques par les privées : dans notre cas on voit qu’un particulier peut racheter et menacer d’un claquement de doigts un lieu qui existe depuis dix ans, qui anime un quartier et fédère de près ou de loin plus de 200 personnes… ça craint, non ?

Photo X/DR

CJ : Oui ! Tout le monde parle de restrictions budgétaires. Mais n’est-ce pas aussi la question de la redéfinition de la culture qu’il faut poser aux pouvoirs publics ?

La F’S : Bien sûr, actuellement culture rime trop souvent avec profit à court terme ou vernis voire alibi politique ; dommage, alors que la culture, et non les coups commerciaux ou spectaculaires, est peut-être un des derniers remparts contre la barbarie et la désintégration sociale en cours. A croire que certains préfèreraient laisser se dégrader la situation à des fins douteuses…

… le jazz est à la musique ce que la poésie est, d’une certaine façon, à la littérature ?

CJ : La littérature et la poésie peuvent parler de « fabrique de la langue » et d’un « langagement » de son action. Pourrait-on dire que le jazz est à la musique ce que la poésie est, d’une certaine façon, à la littérature ? Et quel est votre engagement aujourd’hui ? Est-il artistique, politique, culturel ?

La F’S : Si par poésie, vous entendez une forme de liberté, voire de libération, on peut en effet dire que le jazz occupe une place à part, indispensable, dans la musique. D’autres musiques possèdent également une charge fédératrice, nourrissante, créatrice, cathartique, thérapeutique… mais peu de musiques nous semblent les croiser ou les métisser autant que le jazz ou les jazz, devrait-on dire. Nous essayons de capter un peu de cet esprit, donc notre collectif s’intéresse à l’artistique, au culturel, au social, au politique, aux leçons du passé et aux batailles à venir…

« Là où est le jazz, la liberté n’est jamais loin »

CJ : Lors de votre Assemblée Générale du jeudi 10 juin 2010, vous défendiez la Fabrica’son, mais aussi les associations, les lieux de musique improvisée et, de façon plus générale, la culture comme activité participant fortement au lien social et culturel de la ville de Malakoff. Les concerts de variété connaissent une grande popularité et sont évidemment l’occasion d’un lien social important. Quelle est la place du jazz ?

La F’S : « Là où est le jazz, la liberté n’est jamais loin » déplorait un bureaucrate soviétique à l’époque de la Guerre froide… Cela dit, le modèle capitaliste « d’en face » n’est pas non plus notre boussole… Il nous semble que le jazz a pas mal perdu de son ancrage populaire d’origine, pour s’assoupir, pas toujours heureusement, dans de beaux salons feutrés ou des studios pour virtuoses… Avec nos petits moyens, notre but est donc de démocratiser cette musique en la présentant sous un aspect authentique, talentueux et en même temps, nous le pensons, accessible au plus grand nombre si l’on prend un peu le temps de s’y plonger et si l’on est reçu chaleureusement par une équipe de passionnés. Des entrées à petits prix et quelques bières au frais facilitent aussi cette ouverture…

…l’amertume des gardiens du temple de la musique contemporaine les conduit à se tromper de cible

CJ : …Tout cela faisait de ce lieu et pour certains une petite institution. A ce propos, et pour terminer cet entretien, que pensez-vous de l’arrivée de Magic Malik à la Villa Médicis ?

La F’S : Il y a tout à fait sa place, comme Claire Diterzi d’ailleurs. Je crois que l’amertume des gardiens du temple de la musique contemporaine les conduit à se tromper de cible. Le violoniste Dominique Pifarély a bien analysé cette erreur stratégique dans un très bon texte-pétition lequel, au passage, a été signé par pas mal de musiciens qui sont passés chez nous depuis dix ans…

CJ : On peut également signer votre pétition, pour que la Fabrica’son trouve un nouveau port d’attache, nous et serons au rendez-vous pour la rentrée de septembre. Merci.

Photo X/DR