Chronique

Mobke

La Rivière coulera sans effort

Théo Girard (b), Sophia Domancich (p), Lesley Mok (d)

Label / Distribution : Discobole Records

On a connu Théo Girard en horloger opiniâtre, garant d’un rythme circulaire nécessairement dansant. C’étaient les Pensées rotatives, emmenées vers les Grands Formats. Avec Mobke, le contrebassiste aborde les choses de manière plus linéaire, avec la douceur mais l’inéluctabilité d’un ruisseau qui s’écoule et d’une rivière qui naît. Quartet transatlantique puisque les petits torrents se jettent toujours dans un océan, c’est un flot caressant qui nous accueille, souvent puisé dans les basses : un pizzicato habile au premiers instants de « La Chose » qui nous rappelle la grande musicalité de Girard. Une main gauche puissante mais errante sur le piano de Sophia Domancich sur « La Rivière coulera sans effort » qui donne son nom à l’album. Voilà pour la partie européenne.

Sombre et fluide, comme prenant sa source dans les dernières brumes de la nuit, la rivière coulera sans effort aime la lumière naissante et les paysages aux couleurs blêmes des matins aux premiers givres. Dans la continuité du piano et des cordes frottées de la contrebasse, les peaux des tambours effleurés de Lesley Mok donne de la profondeur au dialogue, sans s’imposer, sans prendre les devants. Mok, qu’on avait tant aimée aux côtés de Camila Nebbia ou chez Myra Melford, livre ici une prestation à inscrire dans le champ d’un onirisme qu’elle s’était déjà approprié avec Dream Brigade dans un registre plus improvisé. Là, avec « On se lève et on se casse », on est davantage dans un jazz très contemporain et diablement bien écrit par Théo Girard où le simple retour de Domancich à un jeu plus nerveux et magnétique suffit à faire lever le jour, dans le jeu solaire de Nick Lyons au saxophone alto qui introduit une rupture.

D’abord très discret, le saxophone est celui qui dissipe les brumes matinales, notamment sur l’intense « Presque » où l’on perçoit de nouveau une mécanique de précision qui nous avait tant émus dans les Pensées Rotatives, avec en surplus cette petite hésitation et ce souffle plein de scories que semble vouloir dompter le piano de Sophia Domancich dans le bien nommé « Un chemin tortueux n’est pas forcément plus long ». À ce jeu très coltranien, ce sont Girard et Mok qui apparaissent comme la trame solide de ce quartet Mobke (pour Montreuil-Brooklyn). Enregistré pour le label Discobole du contrebassiste, ce disque brillant est l’aboutissement d’une aventure dont Théo Girard nous parlait dans son interview de 2022 et qui prendra de la patine au gré des années.

par Franpi Barriaux // Publié le 9 novembre 2025
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