Portrait

Abalone : le jeu fait société

Depuis 18 ans, Abalone distribue les perles rares


Photo : Laurent Poiget

Le propre des grands labels est de suivre une ligne, fût-elle sinueuse, et de prendre son temps. Avec 18 ans au compteur cette année et presque le double d’albums dans le catalogue, Abalone est de ceux-ci. Son choix de franchir allègrement toutes les barrières de genre a fini par définir un style sans pareil, représentatif d’une approche très européenne, voire hexagonale.

Conçu au départ pour promouvoir les projets de son créateur, le violoniste Régis Huby, il s’est très vite élargi à ses collaborations régulières, puis à certaines fidélités. Au point de devenir un label de musiciens, denrée fort recherchée par les amateurs de disques, avec tout ce que cela suppose d’écoute et de confiance réciproque envers les artistes. Son catalogue est éloquent.


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Régis Huby © Gérard Boisnel

2016 est une année importante pour Abalone, la chose est entendue. Pas uniquement parce qu’il a obtenu quatre distinctions « ELU » sur autant de dernières parutions, mais aussi parce que les albums se sont succédé à un rythme effréné en comparaison des précédentes. Sur la fournée 2016, seul Equal Crossing est signé du violoniste. Unanimement célébré, ce quartet propose une musique en forme d’esperanto qui n’aurait pas besoin de dictionnaire pour se faire comprendre. La musique écrite occidentale contemporaine, que le violoniste connaît bien, singulièrement à travers son Quatuor IXI, s’étreint passionnément avec la guitare rocailleuse de Marc Ducret. Une vision de carrefour, de carambolage minuté avec une méticulosité que l’on retrouve forcément avec l’explicite Paysage, avec Bruits de Journal Intime ou dans Les sons de la Vie de Laurent Dehors, qui ont un véritable point commun, en la présence plus ou moins active du guitariste.


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Akasha © Franck Bigotte

Tout cela ne sort pas de nulle part. 2015 était déjà faste, avec deux disques signés Yves Rousseau qui bornaient l’année d’un bout à l’autre : Akasha en hiver et le Wanderer Septet en automne. Des approches à première vue très différentes, mais une volonté commune, naturaliste, de composer les couleurs, aussi bien avec les lieder de Schubert qu’avec les éléments. La présence d’Yves Rousseau témoigne en outre d’une certaine idée de la fidélité : la collaboration d’Huby avec le contrebassiste remonte à plus de dix ans, avec notamment comme fait d’armes le magnifique Poète, Vos Papiers, paru au Chant du Monde en 2006. Ainsi, une communauté d’idée et d’esthétique s’identifie dans la collection, d’abord disséminée puis de plus en plus évidente, à la façon d’une mosaïque.


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Christophe Marguet © Christian Taillemite

Il n’y a là ni copinage ni renvoi d’ascenseur. Chaque référence est mûrement réfléchie, discutée et accompagnée avec bienveillance… Et cela se perçoit, à peine le disque posé sur la platine. Il en va de même pour Christophe Marguet, lui aussi membre initial du quartet de Rousseau. Avec Abalone, le batteur a eu le temps de construire sa Résistance Poétique, et même de l’étoffer ; de Itrane (2008) à Constellation (2013), en passant par la petite gourmandise Together, Together en duo avec Daniel Erdmann, le confort offert par Abalone a permis à Marguet d’enregistrer sa musique et de la laisser mûrir sans pression.

On pourrait ainsi multiplier les exemples, avec les contrebassistes (Claude Tchamitchian et son Ways Out), les saxophonistes (Jean-Charles Richard), les batteurs (Franck Vaillant), mais surtout les pianistes. On pense souvent piano lorsqu’on songe à Abalone. C’est bien entendu le cas avec Anne Condamin, seule incursion d’Abalone dans le classique pur avec Schumann, mais aussi à de nombreux fidèles tel le discret Bruno Angelini, par exemple avec son If Duo en compagnie du trompettiste Giovanni Falzone. Le piano, Abalone nous le propose aujourd’hui en double avec les Correspondances de François Raulin et Stéphan Oliva. C’est le premier qui définit le mieux l’attrait du label dans notre interview : « Tout le monde est là pour que le CD soit le meilleur possible. Efficacité et simplicité donc. » D’autres claviers ont marqué durablement la collection, à l’instar de Benjamin Moussay (avec Claudia Solal), Guillaume de Chassy (Shakespeare Songs) ou Denis Badault. Le remarqué Songs No Songs de ce dernier offre à Régis Huby l’occasion de croiser Tom Arthurs et Sébastien Boisseau pour un remarquable attelage chambriste, fruit d’un travail d’équipe.


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Maria-Laura Baccarini © Emmanuelle Vial

Au commencement, Abalone était un jeu à succès, fait de billes blanches et noires, à la manière d’un clavier. Peu à peu, dans l’inconscient des mélomanes, le mot est devenu label. Ab-Alone : jamais seul. Voilà qui définit la règle du jeu comme la motivation de l’enregistrement. Mais c’est aussi un matériau précieux, puisque l’abalone, c’est le coquillage [1] à la nacre resplendissante. Régis Huby a permis de découvrir le chant de Maria-Laura Baccarini avec qui il a édité trois albums (Furrow, Gaber, io e le cose et All Around), mais aussi de soutenir des expériences folles comme ce triple album du duo Boreal BI (Sylvain Thèvenard et Christophe Rocher) à paraître en novembre titré Nos Futurs ?, avec trois chanteurs invités [2]. On ne pourra pas finir cette article sans témoigner de l’impatience que suscite Habka, disque qui réunira Sarah Murcia et Kamilya Jubran avec Régis Huby, Atsushi Sakaï et Guillaume Roy. Fête de cordes et réunion de fortes personnalités. Avec Abalone, c’est toute une partie de la scène française qui se ne se retrouve jamais seul… Et fait le bonheur des auditeurs.

par Franpi Barriaux // Publié le 9 octobre 2016

[1L’ormeau, même, si l’on veut briller, comme la coquille, en société !

[2Anne-James Chaton, Mike Ladd & Beñat Achiary.