Chronique

Yves Rousseau 4tet

Akasha

Jean-Marc Larché (as, ss), Régis Huby (vln), Yves Rousseau (b), Christophe Marguet (dms)

Label / Distribution : Abalone

Le quartet d’Yves Rousseau revient, neuf ans après l’excellent Sarsara, avec un album basé sur le thème des éléments. On a coutume d’en évoquer quatre, mais il en existe un cinquième, l’éther. Les hindouistes le nomment Akasha et le considèrent comme la somme des quatre autres. Un peu comme les musiciens parviennent ici, par on ne sait quelle alchimie, à brasser leurs spécificités pour faire advenir une entité sonore unique.

Le contrebassiste a imaginé une fresque musicale constituée de cinq pièces en forme de suite où alternent avec un beau sens narratif temps forts et épisodes contemplatifs. L’eau, la terre, le feu et l’air sont tout à tour incarnés par un musicien du quartet, mis au centre de la composition par un solo ou une partie fondamentale. « L’éther » et son développement exclusivement collectif représentent une parenthèse, courte et poétique, dans cette logique d’attribution des rôles. Un constat s’impose vite : si le groupe a toujours su faire circuler la musique et imposer une esthétique singulière, il livre ici une éclatante démonstration de ce que peuvent apporter à une formation quinze années d’expérience : un son, poli, profond, ouvragé, qui se décline en une myriade de nuances. Le quartet fait corps, quelle que soit l’énergie qu’il délivre.

La mystique du sujet a inspiré au contrebassiste une musique modérément figurative ainsi que des caractéristiques de jeu (mouvement, mouvement contrarié, flottement, embrasement) qui conditionnent l’intention collective et multiplient les pistes d’interprétation. On détecte deux niveaux distincts d’écriture. D’une part ce qui tient aux phrases, qui souvent servent de ponctuation entre deux parties ou incarnent le chant, et d’autre part une écriture moins tangible donnant aux musiciens des indications destinées à cadrer leur expression spontanée ; de grands espaces lui sont alloués. Le jeu, dès lors, chemine. À la beauté des thèmes viennent s’accoler des fils d’improvisation au sein desquels les musiciens s’emploient à porter le lyrisme, et non à le heurter.

Si Yves Rousseau est l’architecte de ce répertoire audacieux, Régis Huby en est le décorateur. Le violoniste décline sa palette d’effets, pare la musique de couleurs et de textures, superpose des nappes flottantes qui emplissent l’espace et l’irisent, creuse des reliefs par ses motifs traités en direct qui vont et viennent dans la masse sonore, apporte de la rugosité par ses coups d’archet fulgurants et ses phrases puissantes. Son vocabulaire, sa faculté d’explorer le champ d’action qui lui est confié l’amènent à développer un mélodisme qui peut être dissonant lorsque la tension du morceau l’exige. Ces caractéristiques de jeu sont presque contraires à la démarche très centrée de Jean-Marc Larché, dont les magnifiques sonorités, à l’alto comme au soprano, servent un discours exalté, lumineux, constitué de longues phrases dont tout élément superflu semble banni. Quant à Christophe Marguet, il crée entre l’écrit et l’impromptu, le calme et le tempétueux, de situations propices au déploiement de son jeu, qui va de l’effleurement à l’afflux percussif, de la caresse au déferlement. On le sait attaché à la pulsation : il est ici garant d’un engagement rythmique et d’une motricité en parfaite symbiose avec Yves Rousseau. Celui-ci, qui se met peu en avant, n’en est pas moins la colonne vertébrale de l’œuvre. C’est autour de ses lignes (faussement ?) simples, solides et chantantes que tout s’articule. N’est-il d’ailleurs pas idéalement placé pour conduire le groupe dans les méandres de ses propres créations ? Ce disque se distingue, quoi qu’il en soit, par sa force et sa cohérence, par la beauté des idées et l’élégance des gestes qui les servent.


Yves Rousseau 4tet AKASHA - Teaser from Yves Rousseau Officiel on Vimeo.