Entretien

Daniel Humair

Rencontre sans langue de bois avec le généreux batteur

Photo : Pierre Vignacq

Antonio Farao était en résidence à l’Amphi (programmation jazz de l’Opéra de Lyon) du 12 au 14 janvier dernier. Le pianiste s’était plutôt bien entouré pour l’occasion, puisque qu’on a pu voir et écouter à ses côtés les contrebassistes Heiri Kaenzig, Darryl Hall, Martin Gjakonovski, pour la batterie Daniel Humair, Jean-Pierre Arnaud et Guido May, et aussi des invités tels que Didier Lockwood et David Linx. De quoi offrir trois belles soirées au public lyonnais. Le trio nous a livré pour l’occasion un set d’une heure trente, sans pause, sans un mot, intense du début à la fin.

Daniel Humair en grande forme, martelant ses trois cymbales ride avec l’agilité d’un chef d’orchestre et offrant, avec l’impressionnant Heiri Kaenzig, une rythmique solide et inspirante à Antonio Farao qui n’a pas boudé son plaisir. Si ce trio prenait l’envie d’enregistrer un disque, il ferait des heureux. Ce fut aussi l’occasion de d’échanger à la fin du concert quelques mots avec Daniel Humair, dont la générosité sur scène à tout à voir avec la générosité de l’homme dans la vie.

- Comment s’est passée la rencontre avec Antonio Farao ?

Je l’ai connu assez jeune, on jouait en quartet avec Franco Ambrosetti, on a joué plusieurs fois et puis on a fait un disque sur Pasolini en trio avec Miroslav Vitous. On a joué un peu quelque temps, et puis on s’était perdus de vue, et depuis quelques mois on refait des choses. D’autres dates sont à venir.

- Quels sont les batteurs qui vous inspirent aujourd’hui ?

Je ne les entends pas tous, malheureusement, parce que je sors moins qu’avant. Mais il y en a plein ! Pour moi, même le plus mauvais a fait quelque chose que je ne sais pas faire. On prend des choses à droite, à gauche, on écoute, on se dit « ça, ça m’intéresse, ça moins ». Mais j’écoute toujours certains anciens, comme Elvin Jones, DeJohnette etc … Il y a plein de jeunes très bons, Jim Black, Ari Hoenig, il y en a tellement… et puis ça dépend dans quel contexte on joue. Un batteur est très dépendant de ce qui se passe autour. Un saxophoniste peut arriver avec son saxo et faire des chorus, un batteur doit s’adapter complètement.
D’habitude, je ne joue pas comme ce soir, par exemple. Je joue beaucoup plus ouvert que ça, beaucoup plus free. Ce soir j’étais plus au tempo que d’habitude, c’est plus traditionnel comme jeu. On était en trio, en accompagnement d’un pianiste, alors que quand je joue avec Joachim Kühn par exemple, on est tous solistes. Mais j’aime bien faire ça aussi, de temps en temps.


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Daniel Humair par Christophe Charpenel

- Votre jeu était en effet très différent ce soir, par rapport à votre dernier album par exemple ; Sweet & Sour avec Émile Parisien, Vincent Peirani et Jérôme Regard.

C’est parce que sur ce disque je joue ce que j’ai envie de jouer, ce soir je joue pour Antonio, je suis à sa disposition. C’est important aussi. Si on ne peut pas le faire, on ne le fait pas, ce n’est pas grave. Mais si on le fait, il faut le faire bien. Ce n’est pas une histoire d’opposition, ni un combat de boxe, c’est de l’accompagnement. Il faut être un peu humble dans ce genre de situation, c’est ce qui compte.

Il y a trop d’hommages. Est-ce que les américains font des hommages à Martial Solal ou Stéphane Grapelli ?

- A une époque où les artistes s’engagent de plus en plus, que ce soit en politique, pour l’environnement ou autre, pensez-vous que la musique instrumentale puisse avoir ce rôle de revendication ?

Je sépare toujours les joies de la musique, sur scène, avec la politique. Parce que si je me laisse influencer par tout ça, je ne peux pas jouer. C’est trop difficile, trop triste même. Donc je fais abstraction. Quand je fais de la musique, je fais de la musique, quand je peins, je ne fais rien d’autre, je n’écoute pas de musique par exemple. Et dans la vie, si je suis au bistrot et que je discute avec quelqu’un, là je donne mes opinions. Mais franchement, je trouve que tout le monde la ramène trop, tout le temps.

- Les joies de la musique, contre la morosité des propos, c’est une belle alternative.

Je le crois. En fait il y a deux choses qui me dérangent. D’abord la banalité des propos de la musique actuelle, où l’on joue « sous pied » pour le public, beaucoup de gens font ça. La musique est ramenée à quelque chose de commercial, je ne citerai pas de nom mais je sais à qui je pense. Et la deuxième chose, c’est qu’il y a trop d’hommages. Un tel va faire un hommage à Bill Evans, un autre à Miles Davis…
Est-ce que les américains font des hommages à Martial Solal, ou Stéphane Grappelli ?
Moi je respecte beaucoup mes copains, j’ai joué avec tous les grands, mais c’est fait, on a joué, c’est du passé. Je leur rends hommage mentalement, je sais qu’ils sont là, ils sont toujours présents, mais je ne veux pas me servir de ça pour vendre ma salade. Je joue mon truc, avec d’autres musiciens, il n’y a pas de chef, chacun s’exprime comme il veut le temps qu’il veut.
Je suis pour un jazz de conversation, à base d’improvisation. Voilà ce qui m’intéresse aujourd’hui. Préparer des morceaux « catchy » avec un joli petit rythme de basse que tout le monde peut chanter, j’avoue que ça m’ennuie un peu. Ou alors il aurait fallu me payer cher il y a 25 ans ! Comme disait Liberace « j’en rigole, sur tout le chemin de la banque ». (rires)

Je n’ai pas envie de faire des concessions. Je n’ai pas fait ce métier pour ça. Et puis de toute façon, quoi que vous fassiez il y aura toujours dix personnes qui ne seront pas d’accord. Ce n’est pas assez free, c’est trop free, c’est trop fort, pas assez. Ce soir par exemple, on m’a dit que la batterie était trop forte. Peut-être, je ne sais pas… Je sais juste qu’il y a des batteurs qui jouent beaucoup plus fort que moi ! (rires)
J’avoue que je suis parfois un peu lassé par ce métier. Je commence à être un peu fatigué d’avoir à rendre des comptes, d’être en face d’organisateurs qui décident ce que le public va aimer ou pas. L’autre jour un programmateur m’a demandé un enregistrement, pour savoir ce que je faisais…. Après soixante ans de batterie, je trouve ça un peu gros.

Je ne veux plus jouer avec des gens auxquels il faut servir la soupe

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Daniel Humair par Christophe Charpenel

- C’est différent aujourd’hui ? Tout cela n’existait pas autrefois ?

Ça a toujours un peu existé, mais aujourd’hui c’est vraiment devenu un commerce. La musique jazz étant un truc qui peut rapporter des sous, tout le monde essaie de grimper au cocotier. Moi je pense encore que la musique pour la musique, ce n’est pas si mal. Mais je suis peut-être un peu naïf… et puis la situation des musiciens n’est pas la même. On vivait avec moins. Quand j’ai commencé on était à l’hôtel, on payait 20 francs la nuit, on bouffait à la petite source, mais quand on a une famille et qu’on veut s’acheter une maison comme beaucoup de jeunes musiciens aujourd’hui, il faut qu’ils rentabilisent leur truc.
Alors jusqu’à quel point ils peuvent rentabiliser en toute honnêteté, c’est là que ça chauffe un peu. Il y en a qui y arrivent très bien ! Et puis il y en a qui ne gagnent pas du tout leur vie avec ça, et qui se régalent à faire de la musique, ils font des sacrifices à côté. Moi je préfère ça. C’est devenu un métier, ça l’a toujours été car il fallait être professionnel, mais c’était moins du marketing. Maintenant on fait un disque, la première question c’est « combien tu en as vendu ? », ou « est-ce rentable ? » Tout ça me chatouille un peu.

- Si je vous demande un souvenir de concert, le premier qui vient parmi les milliers que vous avez fait ?
Il y en a un qui m’avait beaucoup impressionné, c’était il y a très longtemps, à la fête de l’Humanité, avec Jean-François Jenny-Clarke, Joachim Kühn et David Liebman. C’était un jour où ça tournait, c’est un excellent souvenir. Mais j’en ai deux mille autres ! (rires)
Heureusement, j’ai plus de bons souvenirs que de mauvais. Parce que j’ai toujours fait attention à ne pas me mettre dans des coups où je j’allais le regretter. Et ce n’est pas toujours facile. De toute façon - et à mon âge c’est normal - je ne veux plus jouer avec des gens auxquels il faut servir la soupe. Les aider à faire leur truc oui, mais servir la soupe non. Il y a une grosse nuance. Je joue avec mes copains, je joue avec des gens que je prends plaisir à fréquenter, on boit un coup, on mange un morceau, on discute, et puis on joue.
Parce que la musique, ce n’est qu’une petite partie de la vie. Si on doit passer une journée entière avec des gens sinistres ou qui ont la grosse tête, pour jouer une heure et demie, ça ne m’intéresse pas.

- Il y a des gens aujourd’hui avec lesquels vous voudriez jouer ?
Il y en a beaucoup oui, bien sûr ! John Patitucci par exemple ou Régis Huby. Si Huby faisait un trio ça me plairait de jouer avec lui. Mais tant d’autres aussi !