Un enregistrement qui associe une longue et belle suite écrite en 2001 sous le titre éponyme, et deux pièces plus récentes dans le même esprit. La suite se réfère au Chicago des années 60, quand Ray Anderson découvrait en même temps dans sa ville la couleur des immeubles, la soul music de James Brown et les premières expériences de l’Association For Advancement Of Creative Musicians.
Le temps n’a rien ôté à cette musique pétulante, le tromboniste y est toujours aussi percutant, Lew Soloff incisif et perforant (« Some Day »), Bobby Previte infernal (son solo sur « Going To Maxwell Street » est superbe, et doit autant à Cozy Cole qu’à Max Roach ou Don Moye) et Matt Perrine indispensable dans l’élément rythmique et mélodique à la fois. Très tonique.
J’aime beaucoup l’ambiance parfois lourdement mélancolique de ce disque (ne serait-ce que les titres : « Requiem For An Unknown Soldier », « Saturday Night In Pendleton »...), que rien ne distingue a priori de très nombreux autres marqués par notre époque : association et dialogues de guitaristes et bassistes qui ont écouté du rock et s’en sont inspirés, unissons de la trompette avec l’orgue, rythmique un peu massive.
Techniquement, rien qui soit marqué d’une innovation bien radicale, et cependant ça fonctionne constamment, ça retient l’écoute, ça donne envie d’y revenir. J’aime beaucoup le son de Cuong Vu, entendu naguère aux côtés de Dave Douglas au sein d’un double trio qui mériterait d’être réécouté : le magnifique et très original Sanctuary. Alors pourquoi pas en effet ?
Chez les Ambrosetti on est instrumentiste de grand-père en petit-fils, et ce sont ici deux générations qui se rapprochent, le fils ayant choisi le soprano quand le père continue sa belle carrière à la trompette et au bugle.
Sideman très demandé depuis les années 70, Franco Ambrosetti n’a rien perdu de sa verve, de sa sonorité ourlée, de son phrasé dynamique, de ses compositions travaillées. Du très beau jazz « mainstream », pour le dire rapidement. Mais le « plus » de cette séance, c’est d’une part la présence de Geri Allen au piano, et celle de Nasheet Waits à la batterie. Ces deux-là font rebondir les choses à chaque occasion, la pianiste en s’ouvrant des espaces dès la première note avec un culot magnifique, et le batteur en poussant les solistes par des fulgurances inattendues et enthousiasmantes.
Au plaisir qu’on peut prendre à cette musique s’ajoute la satisfaction de la voir prolongée et comme rénovée par des musiciens au faîte de leur art.
The Halfway Tree : le nouveau disque du batteur canadien Karl Jannuska, installé en France depuis 2001, est à mi-chemin entre le jazz et la chanson, la pop et l’orchestration.
Olivier Zanot (as), Nicolas Kummert (ts), Pierre Perchaud (g), Tony Paeleman (p, fender) et Andrew Downing (cello) mettent leur savoir faire au service de compositions pleines et relativement courtes qui sont autant d’écrins pour la voix de Sienna Dahlen, chanteuse canadienne avec qui Jannuska a déjà collaboré (voir Streaming, 2010). Elle se confond avec les instruments dans des paysages pastel et liquides, à la manière de Pierrick Pedron dans Omry.
Mais alors que ce dernier visite la musique orientale, Karl Jannuska retrouve les prairies de son pays natal et le grand peuplier situé exactement à mi-chemin entre Brandon et Winnipeg, deux villes de la province du Manitoba, dont il fait le symbole des croisements et mélanges musicaux qu’il aime à revendiquer. En effet, l’arbre est une belle métaphore : ses racines glanent de la nourriture de tous côtés et à l’intérieur de son tronc se promènent mille pensées enlacées, tandis que ses branches s’ouvrent au ciel et bruissent indifféremment pour tous les airs de la terre.