Entretien

Serena Marchi, libre comme l’air

Une figure incontournable de la jeune scène italienne.

Serena Marchi Quintet

Le chant est sa raison d’être. Avec l’amplitude de sa voix, ses intonations originales lorsqu’elle s’empare de ses flûtes, Serena Marchi est devenue une figure incontournable de la jeune scène italienne. Elle remporte le concours Promozione Progetti Discografici dal Vivo en 2023 et publie parallèlement son premier album intitulé Voci che resistono al vento (Les voix qui résistent au vent) chez Emme Records. Au Conservatoire de Trento, elle étudia l’arrangement et la composition jazz avec Paolo Silvestri, Rita Ninfa Collura et Roberto Spadoni, le chant jazz avec Barbara Raimondi et Elisabetta Antonini, le piano avec Roberto Cipelli, l’improvisation technique avec Robert Bonisolo et l’histoire et l’analyse du jazz avec Luca Bragalini. Ce cursus l’a incitée à se consacrer pleinement à l’improvisation sous l’égide du saxophoniste Michael Rosen. Rapidement, elle côtoie Maurizio Giammarco, Miguel Zenón, Achille Succi, Donny McCaslin et affine son langage musical dans le big-band de Maria Schneider. Elle ne néglige pas pour autant le chant en participant à des ateliers avec Sheila Jordan. En parfaite synergie avec son quintet composé d’Olmo Chittò au vibraphone, Jacopo Moschetto au piano, Martino De Franceschi à la contrebasse et Alessandro Ruocco à la batterie, Serena Marchi diffuse une musique où l’improvisation et le raffinement s’entremêlent. Raison de plus de lui laisser la parole.

Serena Marchi © Dylan Kier

- Serena, quelles furent vos premières influences musicales ?

Mes premières influences proviennent probablement de la musique classique, bien qu’il me soit difficile d’identifier des morceaux spécifiques. Dans le répertoire de la flûte classique que j’ai étudié, j’ai tout de suite eu une prédilection pour la musique du XXe siècle, les compositeurs français, les tangos d’Astor Piazzolla, des chansons populaires et ethniques comme la musique afro-américaine. Cela a certainement façonné mon goût pour les rythmes impairs et la variété mélodique liée aux structures musicales. Il y a eu ensuite l’ouverture aux musiques du monde, au jazz, au choro brésilien. L’univers des standards m’a marquée aussi, puisque j’avais composé des morceaux inspirés de « Blues for Alice » de Charlie Parker, « Some Other Time » de Tony Bennett, « Armando’s Rhumba » de Chick Corea, « Bluesette » de Toots Thielemans ou « Dolphin Dance » d’Herbie Hancock.

- Pouvez-vous nous résumer vos nombreuses formations musicales ?

J’ai commencé à étudier la musique classique en pratiquant la flûte traversière dès l’âge de huit ans. Alors que j’étais au lycée, je me suis inscrite au conservatoire où j’ai obtenu mon diplôme de flûte et plus tard le diplôme académique de niveau II en flûte contemporaine. En parallèle, j’ai pris plusieurs cours de haut niveau avec le professeur Valentini. Durant ces deux années de flûte contemporaine, je suis entrée en contact avec des musicien·nes de jazz, ce qui m’a donné envie de découvrir cette musique. Cependant au départ j’ai abordé le jazz non pas avec la flûte mais avec le chant, une passion que j’avais plutôt négligée au fil du temps. J’ai obtenu mon diplôme académique de premier niveau en chant jazz puis le diplôme de niveau II en composition jazz. Parallèlement j’ai étudié l’improvisation avec Michael Rosen et le chant contemporain avec Albert Hera. J’ai également participé à des master classes et à des séminaires à Siena Jazz et Nuoro Jazz.

- Qu’est ce qui vous a incitée a poursuivre la découverte du jazz et de l’improvisation en particulier ?

Même si je me sentais très à l’aise avec mon instrument, je dois reconnaitre que j’avais des difficultés à m’exprimer sans avoir recours aux partitions. C’était une situation paradoxale. Dès le début j’ai été fascinée par cette capacité à créer une pensée musicale impromptue, comprendre comment gérer les erreurs sans oublier le plaisir lié à toute cette imprévisibilité. Ce qui m’a surtout frappée, c’est la sérénité avec laquelle les musicien·nes jouaient, ainsi que leur profonde connaissance de la musique. Après des années passées dans ce monde j’apprécie vraiment la notion d’écoute et les interactions entre les musicie·nes.

Serena Marchi © Andrea Giacomelli

- Comment percevez vous l’évolution actuelle de votre instrument, la flûte traversière ?

La flûte traversière avec son timbre particulier s’émancipe de plus en plus. On est passé de l’image d’un instrument intimement lié à la musique classique à une forme de polyvalence qui s’adapte et s’impose dans une diversité de productions musicales dont le jazz. C’était aussi un outil supplémentaire pour beaucoup de saxophonistes, mais maintenant il y a de plus en plus de flûtistes qui émergent et qui deviennent des protagonistes. Cependant il est curieux de constater que, si bon nombre de flûtistes assument des rôles majeurs dans les projets qu’ils initient, toutes et tous sont rarement invité·es à rejoindre d’autres groupes. Il y a encore un peu de chemin à parcourir pour parvenir à une émancipation totale.

- Votre groupe s’intéresse à différentes esthétiques musicales, comment percevez vous la multitude d’informations qui peuvent influencer les artistes et en particulier les plateformes de musique ?

Je suis d’un naturel curieux et en recherche constante de stimuli artistiques novateurs. La multiplicité de lieux qui permettent d’accéder à une grande quantité de musiques peut être une source d’inspiration remarquable. Néanmoins cette curiosité se heurte vite à des algorithmes qui ont une fâcheuse tendance à proposer des chansons ciblées. Cela peut devenir frustrant, et il y a aussi une question d’éthique. Il est important que le respect de notre travail implique à la fois de la reconnaissance et une juste compensation pour les artistes.

Bientôt sortira un re-edit hip-hop de Voci che resistono al vento, réalisé en collaboration avec le producteur Big House.

- Quels sont les musicien·nes qui vont ont particulièrement influencée ?

Dans le jazz ils sont innombrables mais mes favoris demeurent Duke Ellington, Thelonious Monk, Carmen McRae, Bill Evans, Chick Corea, John Coltrane, James Moody et Frank Weiss sans oublier Michael Brecker, Avishai Cohen et Joni Mitchell. J’ai eu l’opportunité de rencontrer Maria Schneider qui a eu un impact significatif sur mon approche de la composition et des interactions à développer avec les autres musicien·nes de son big band. Cette expérience n’a duré que quelques jours mais cela s’est révélé une source d’inspiration extrêmement forte au fil du temps. Je n’oublie pas des artistes qui furent déterminants dans mon parcours formatif, Michael Rosen, Albert Hera, Paolo Silvestri, Rita Ninfa Collura, Miguel Zenón, Donny McCaslin, Jen Shyu , G.A. Frassetto, Bob Mintzer et Dimitri Psonis.

- Dans votre album Voci che resistono al vento, vous êtes entourée de deux instruments harmoniques, le piano et le vibraphone. Qu’est-ce qui a motivé ce choix original ?

Oui, c’est original. J’aime explorer cette combinaison de timbres créée par l’union de la flûte, instrument monodique, avec les deux autres instruments harmoniques. Bien que le vibraphone fonctionne essentiellement comme un support cohérent dans les différentes compositions de l’album, il a souvent un rôle thématique ou de deuxième voix et récupère la totalité de sa fonction harmonique uniquement dans les solos. Le piano, en revanche, a une fonction prédominante, il apparaît comme un support harmonique dans les thèmes et il double parfois la flûte à l’octave, contribuant ainsi à créer une trame sonore riche et stratifiée. L’interaction entre ces trois instruments apporte du dynamisme, de la variété thématique et de nombreuses surprises au sein des compositions. Cela permet d’autant plus à chaque instrumentiste de se distinguer en toute indépendance.

- Serena, quels sont vos projets à venir pour cette année 2026 ?

En 2026 je commence une collaboration avec WeStart, le Centre de production basé à Novara dans le Piémont oriental. Je suis vraiment ravie de cette opportunité car nous allons travailler à la création d’un projet basé sur le jazz qui intégrera également l’électronique, un domaine que je commence à explorer et que je trouve très stimulant. À mes côtés il y aura Olmo Chittò le vibraphoniste de mon quintet et probablement un batteur, nous sommes actuellement en train de définir les diverses sonorités à venir et la personnalité musicale à impliquer. L’élément central sera l’électronique, utilisée par chacun des instrumentistes. Durant la première moitié de l’année, sortira un re-edit hip-hop de Voci che resistono al vento, réalisé en collaboration avec le producteur Big House, avec qui j’ai déjà une implication avec le duo Botswanismar, et qui utilise pour cela l’échantillonnage et la Sample Chopping. Nous avons partagé des idées créatives, enregistré de nouvelles improvisations et supervisé l’ensemble du processus tout en essayant de préserver des détails associés aux femmes issues de la mythologie des Dolomites à qui l’album est dédié. Sinon, nous effectuerons une tournée en Allemagne durant l’été avec le Serena Marchi quintet et nous avons postulé dans plusieurs festivals européens. Enfin, nous avons composé de nouveaux morceaux que l’on aimerait bien jouer outre-Alpes.