Scènes

Triade au Sunside : « Entropie »

Concert au Sunside pour la sortie de l’album « Entropie » chez Minium


Triade existe depuis bientôt douze ans. Après un premier album sorti chez AA en 1997, le bien nommé L’ardu est édité par Yolk en 2001. En 2006, le troisième, Entropie, sort chez Minium. C’est devant une salle attentive que Triade expose son art pour fêter l’occasion.

Triade est un trio piano/contrebasse/batterie bien à l’écart des sentiers battus en la matière. Sortis du Conservatoire, ces musiciens maîtrisent parfaitement leur instrument, et les techniques musicales les plus complexes leur servent de terrain de jeux.

La musique de Triade est aux confluents du jazz, de la musique contemporaine et des musiques créatives et innovantes sans autre étiquette, avec de très rares détours vers le binaire. Ici, il s’agit à la fois d’intersection et de superposition. Et les influences, variées, sont disparates : une ré-interprétation de deux pièces de Schönberg en concert, une version très personnelle du « Love Fifteen » de Gainsbourg sur Entropie. Il pourrait y avoir de quoi se méfier, voire prendre peur. Mais non, curieusement aucune raison d’en arriver là.


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S. Boisseau © H. Collon/Vues sur Scènes


En fait, Triade nous emmène sur son terrain sans qu’on s’en rende compte. Au Fender Rhodes, Cédric Piromalli sait créer une ambiance de bruitages, une atmosphère cotonneuse qui nous entoure, nous cajole (« Naki », « Ne dis rien »).

Souvent plus présent que ses comparses, Nicolas Larmignat sert habilement cette atmosphère par ses glissements de cymbales et ses peaux en sourdines.

Alors on se laisse transporter dans ce bien-être imprévu où l’on côtoie l’étrange et l’angoissant - évoqués par le piano et ses notes légèrement dissonantes ; sur quoi on est rassuré par la contrebasse chaude ou claquante, souvent poétique, de Sébastien Boisseau.

Le pianiste, qui a fonction de metteur en scène, plante des décors sonores et des ambiances à la fois douces et tendues, laissant ainsi le champ libre aux personnages « contrebasse » et « batterie » qui en profitent pour s’animer et s’exprimer. Piromalli est la respiration de cette musique.

Puis l’atmosphère se fait grinçante, technologique et surnaturelle. Derrière sa batterie puissante, le très présent Larmignat assène des accélérations sur quelques mesures, pour revenir au rythme d’origine sans sourciller. Il n’est ni accompagnateur, ni leader - plutôt entre les deux et les deux à la fois. Il s’inscrit dans le registre de la force rythmique à schémas répétés et originaux en adoptant des structures rythmiques actuelles.


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N. Larmignat © H. Collon/Vues sur Scènes


Sur « Shaad », son rôle est plus proche du soliste que du simple accompagnateur : il fait monter une tension palpable qui oriente toute la scène de l’événement rapporté. Ses courts soli successifs apparaissent comme des suites d’accompagnements, ou comme un morceau dans le morceau. Sans être démonstratif, son art s’exprime également dans le son, expressif en lui-même. Sur « Nasdaq », il se mue en accompagnateur extrêmement vivant qui crée et maintient une densité dans le corps du morceau.

Ainsi, ses comparses disposent d’un terrain idéal pour laisser libre cours à leur poésie et leur musicalité propres. L’interaction entre les trois musiciens se produit sur les accents marqués de chaque pièce, et de manière singulière sur les doublements des thèmes par les instruments.


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C. Piromalli © H. Collon/Vues sur Scènes


Au deuxième set, Piromalli est plus présent. Son jeu est économe, sobre et pesé. Chacune de ses notes possède son poids de poésie ou d’étrangeté froide. Sur la longue suite « Défense », le pianiste sourit de plaisir. Plein d’entrain, il chorusse doucement, sans excès, afin de colorer l’atmosphère de ce morceau au charme discret et raffiné. Il faut dire que ce dernier s’y prête : plus musical, il permet au contrebassiste d’être encore plus expressif, doux ou au contraire très présent.

On n’écoute pas les compositions de Triade pour se laisser bercer dans un univers connu. Jamais ennuyeuse, sa musique vivement intellectuelle se veut déstabilisatrice. De par l’utilisation de métriques impaires et autres complexités rythmiques, le trio y parvient sans peine, au risque, parfois, d’être un peu raide dans la « tournerie » de groupe.

C’est un peu comme si l’on se retrouvait, enfant, à jouer dans un train lancé à pleine vitesse qui freine ou repart sans prévenir. Debout, on ressent une accélération qui fait frémir quand on va dans le sens de la marche. Puis on se retrouve tout-à-coup les quatre fers en l’air…