Publié le 6 janvier 2008
Ennio Morricone et le jazz
Ennio Morricone et jazz, voilà bien une juxtaposition étonnante. Le terme suivant serait il « plongée sous-marine » ou « scalpel » ? Ni l’un ni l’autre, car l’apparente incongruité du rapprochement ne participe pas de jeux sémantiques pour étudiants blasés mais d’un réel pont existant entre deux galaxies sonores.
Bien sûr, l’évocation de Morricone suscite instantanément des images hallucinées : le bal tragique d’un enfant portant son frère pendu au bout d’une corde [1], le temps suspendu au vol d’une mouche [2] ou encore les « gueules » d’Eli Wallach, Lee Van Cleef et Clint Eastwood [3]. Ennio Morricone est une légende vivante [4] de la musique de film, genre souvent qualifié de mineur de par sa nature synesthésique, forcément impure et bâtarde. Loin de ce débat on prendra toutefois peu de risques en affirmant que c’est aussi un génie de la musique tout court, offrant ces mélodies lancinantes tombées dans le conscient collectif, ces notes comme des touches de pinceau sur l’image du monde et des sentiments humains. Coloriste lyrique donc mais pas seulement. Marqué au fer rouge par l’étiquette western spaghetti, il a certes prolongé sa veine héroïque avec le célébrissime thème de Mission [5] dont le chœur fervent a même gagné la musique classique, donnant lieu à une reprise par le violoncelliste Yo Yo Ma [6]. Pourtant le grand public est loin de se douter que Morricone a tout du compositeur contemporain en prise avec son époque et la multiplicité des formes musicales, et qu’il possède en outre une face cachée de compositeur et musicien d’avant-garde. Il ne faut pas pour autant imaginer de franches ruptures entre les différents aspects du personnage, respectable maestro Morricone le jour et mister Ennio pervers la nuit. Sans céder à la généralisation facile, on notera toujours une simplicité franche et directe (abstraction faite d’éventuelles dissonances qu’on supposera parfaitement digérables par l’auditeur), parfois agressive et violente, dans la plupart de ses morceaux. Une démarche expressionniste en somme. "Bien, mais le jazz dans tout ça ?"
Le cas Jens Thomas devient plus intéressant. Ce pianiste allemand méconnu s’est également illustré par des reprises du groupe Police avec le saxophoniste Christof Lauer et livre dans You Can’t Keep a Good Cowboy Down (2000) une œuvre presque solitaire s’il n’y avait quelques interventions de Paolo Fresu et Antonello Salis, pas franchement déterminantes. La pochette ne laisse aucune ambiguïté sur l’angle d’attaque : « Monument Valley », donc Morricone par la face classique, c’est-à-dire américaine. Pour autant, le jeune pianiste ne cède pas à la facilité et profite des grands espaces esquissés par Morricone dans Il était une fois dans l’ouest ou Le bon, la brute et le truand pour développer un discours pianistique original et assez libre. L’adaptation du dernier thème surprend par son absence de pesanteur tant la surexploitation et le pillage de ces quelques notes pouvait laisser augurer du pire. Et puis Thomas explore la face urbaine de l’Amérique : Il était une fois en Amérique donne lieu à quatre morceaux dont les superbes « Deborah’s theme » et « Poverty », mélancoliques et obscurs. L’hymne à Sacco et Vanzetti irradie une sincérité comparable à l’original (Joan Baez) et parachève le bel exercice de Jens Thomas, qui aurait néanmoins gagné en concision sur certains morceaux.
Le cas Zorn La question précédente admet donc une réponse positive pour ce qui concerne la face la plus « grand public » de l’œuvre du maestro même si le choix des reprises de Pieranunzi sortaient un peu des sentiers battus du far-west. Avec The Big Gundown (1986) du trublion new-yorkais, il convient de réexaminer plus précisément l’assertion. Ce disque culte permet souvent une intronisation dans l’univers zornien, facilité par la connaissance préalable de quelques thèmes majeurs. « Once Uupon A Time in the West » peut déranger par son enchevêtrement de guitares saturées et rageuses mais « The Sicilian Clan » ou « Chi Mai » ("Le professionnel") restent extrêmement fidèles en dépit de quelques gadgets sonores.
L’auditeur n’en reste souvent pas là et s’attellera sans doute aux plus âpres disques du groupe Naked City, où il retrouvera par exemple le morceau suscité avec Zorn dans le rôle de la chanteuse gémissante. Puis, intrigué tout de même par ces quelques pièces qui semblent dédiées à un cinéma d’esthètes du second degré (érotique ou horreur), il trouvera avec peine les originaux et là, surprise : le génial « Erotico » de Zorn préexistait intégralement, y compris les plaintes de Bill Frisell à la guitare. Morricone, compositeur d’avant-garde ?
On y croise des superpositions toujours pertinentes de pop et d’expérimentations contemporaines (« Una Lucertola con la Pelle di Donna »), des passages très free traversés de guitare wah wah et de trompette folle (« Gli Occhi Freddi Della Paura »), des polissonneries (« Forza G »), des étranglements (« L’Uccello con le Piume di Cristallo »). Et puis la longue suite du film Un Uomo da Rispettare éclate au visage. Telle une marche placide, elle exprime une détermination dont on est en droit de penser, sans avoir vu le film, qu’elle sied comme un gant à Kirk Douglas. Des nappes de cuivres se chevauchent, une trompette planante surgit... cette musique a presque trente ans d’avance sur les climats d’ Erik Truffaz.
Finalement, après ce long cheminement historique et sonore, que retenir d’un rapprochement a priori incongru entre l’univers de Morricone et le jazz ? Nous avons vu que sa prolificité créatrice et le matériau même de ses compositions étaient d’excellents point de départ pour les jazzmen. Il convient peut-être aussi de nuancer ce point au regard d’une tendance croissante, chez ceux-ci, à sauter sur tous les thèmes qui peuvent se présenter, avec un éclectisme parfois déconcertant (si on pense aux relectures de Brel par Artero, de Beethoven par Humair ou encore de… Britney Spears par Yaron Herman !). Et dans une approche moins orthodoxe du jazz où l’ordre thème, impro, thème vole en éclat, il est clair que Morricone a proposé de nombreux éléments stylistiques qui auront fasciné le jeune John Zorn et sa soif perpétuelle de découverte musicale. Parallèlement et parfois conjointement à ses bandes originales, l’improvisation revêt chez Morricone ce même aspect vivant et imprévisible que l’on ressent dans la plupart des films qu’il mit en musique. Le thème glauque de Peur sur la ville, entrecoupé d’illustrations inquiétantes et tranchantes en est peut-être le plus parfait exemple. Et, par la diablerie d’un piano immuable, il swingue ! [1] Il était une fois dans l’Ouest [2] Il était une fois dans l’Ouest [3] Le Bon, la brute et le truand [4] On l’imagine d’ailleurs souvent décédé. [5] De Roland Joffé, Palme d’or à Cannes en 1986. [6] Yo Yo Ma Plays Ennio Morricone, sorti en 2004. [7] ce dernier point sera contesté avec véhémence par les aficionados de The Big Gundown de Zorn [8] Voir ce site polonais pour une discographie sérieuse. [9] Signalons à ce titre qu’un site internet dont nous tairons le nom pour d’évidentes raisons juridiques propose la quasi-intégralité des enregistrements de Morricone en mp3, y compris des raretés jamais rééditées. Il est totalement paradoxal que ce genre d’initiative de service public puisse être l’objet de poursuites. Cet avis n’engage que l’auteur du présent texte.
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