Scènes

Thomas de Pourquery et Supersonic Play Sun Ra

Thomas de Pourquery et Supersonic ont joué Sun Ra ce 6 mai 2014 à Marseille, au Théâtre du Gymnase. Mémorable concert, public transporté, les absents n’ont jamais eu aussi tort.


« Jouer le Roi Soleil », il fallait oser, ne pas manquer d’air ni de souffle. Même gageure en anglais : « Play Sun Ra » sonne comme une folie qui serait aussi un jeu, une aventure. Thomas de Pourquery a osé, en astronaute inconscient, visiter la galaxie de ce « Sonny » Poole Blount, vrai nom du pianiste, claviériste, vocaliste, compositeur, arrangeur, chef d’orchestre et, pour tout dire, poète états-unien, mort en 1993 et ressuscité le 6 mai 2014 en concert à Marseille, au Théâtre du Gymnase. Mémorable concert, public transporté, les absents n’ont jamais eu aussi tort.

Chauve à barbe rousse, barde mâtiné de Viking trapu, frère jazzeux de Jean Jaurès en costard noir et grolles blanches de Napolitain… Rien du Sun Ra et de sa bimbeloterie spatio-africaniste, tout dans l’esprit de sa musique : luxuriante, souriante, inventive, classique, free, néo-bop et ici métissée aux modernités du rock, voire du hip-hop. L’attaque du concert donne le ton à toute la soirée. Il sait, Thomas de Pourquery (né en 1977, frotté au MegaOctet d’Andy Emler, à la bande du Sacre du tympan, au défi de l’ONJ), l’importance fondamentale des premières mesures, le coup de fouet du cocher à l’attelage – cinq chevaux ardents, même classe d’âge et d’audace musicale sous des vécus très divers, bonheur des rencontres qui donneront ce sextette Supersonic. L’affaire est donc lancée au galop et le public, rassemblé « à l’italienne » dans ce théâtre du passé, embarque d’emblée, totalement séduit, jusqu’à une sorte de transe finale, trois rappels et une communion en ovation debout façon évangélistes païens, mains frappées et répons de gospel !


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Thomas de Pourquery © Gérard Tissier

Tel peut être le jazz quand il sonne dans tous ses registres, allégé de toutes étiquettes sans en craindre aucune : les voilà qui chantent comme des boys bands joyeux, déchaînent dans les chorus d’enfer ou se délectent dans la chanson de crooner ; les revoici en déconneurs sérieux – jamais de renoncements ni de facilités – qui se prennent à leur jeu, rien qu’à lui, dans un bonheur enfiévré et des plus contagieux.

Thomas de Pourquery rayonne à l’alto qu’il excite d’un souffle subtil et ravageur – il aura sur ce plan dépassé Stefano Di Battista, son référent de jeunesse. Il séduit de sa voix qu’il module entre le rocailleux et le suave, jusqu’au tonitruant d’opéra. On est dans le « louf », complètement louf : pas un, dans la bande, qui ne trouve son apothéose dans ce délire admirable et jouissif, résultante de la générosité totale. Mention spéciale à chacun ! Arnaud Roulin, qui ouvre le bal au clavier – Sun Ra oblige – et entretiendra la flamme ; Laurent Bardainne, au ténor et baryton, deuxième voix « principale », riff plus qu’inspiré sur l’« Eulipion » de Roland Kirk (parenté évidente avec Sun Ra) ; Fabrice Martinez, trompette et bugle, présence pleine ; Frederick Galiay, basse de rocker encanaillé dans le ternaire, osant l’archet sur un mode vocal. Et Edward Perraud bien sûr, plus « électrique », inspiré et aussi créatif que jamais, ici adossé à un soleil plus grand que lui, un gong, un vrai, symbole vibrant et profond du dieu égyptien devenu jazzman.


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Thomas de Pourquery et Supersonic © Gérard Tissier