Chronique

Daniel Studer

Fetzen Fliegen

Daniel Studer (b)

Label / Distribution : Wide Ear Records

Si la contrebasse est aussi fascinante, c’est sans doute parce que, globalement, elle s’incarne : elle a la taille et la voix d’un adulte massif ; faite de bois et de chair, ses cordes sont frôlées par du crin. Il y a une dimension sensuelle, physique, qui n’échappe pas, notamment lorsque son utilisation est étendue et va chercher chaque parcelle de l’instrument. Un détail qui ne peut échapper à Daniel Studer, qui en a fait depuis longtemps sa signature, avec son vieux compère Peter K Frey comme avec Frantz Loriot ou Harald Kimmig. Avec son solo Fetzen Fliegen, il va même plus loin, mettant littéralement en scène son rapport intime à l’instrument dans une exploration conjointe du son et de la matière.

Divisé en quatre morceaux, Fetzen Fliegen est une déclaration d’amour à la contrebasse. Dans « Fetzen Fliegen 3 », le morceau le plus long et le plus intense, c’est le silence qui nous accueille ; il est partout et c’est avec douceur et application que Studer va tenter de le rompre. À l’archet, lentement d’abord, puis de manière de plus en plus insistante ; il ne s’agit pas ici de puissance ou de cris : les fracas sporadiques sont d’abord ceux de la la matière. L’archet qui percute la baguette de bois glissée entre les cordes. Les doigts qui effleurent le tablier. Ce sont des gestes simples, bien loin de la performance, qui nourrissent une forme de carte du Tendre de la contrebasse qui ne mettrait pas en avant le geste mais l’objet lui-même, dans toute sa diversité.

C’est ce qui a poussé Wide Ear Records à proposer, en surplus du disque, de télécharger une version binaurale de cette approche de la contrebasse qui permet, au casque, de percevoir chaque détail. Dans un même ordre d’idées, le solo a été filmé par Lisa Böffgen, avec une approche volontairement très esthétisante. Ce n’est pas la musique qui est filmée mais l’instrument lui-même, en gros plans ultra-serrés qui prennent tout l’espace et où la focale courte souligne tous les détails, de la veine du bois aux marques de l’archet, de la lisse vibration des cordes jusqu’au lent ballet des ombres. Un exercice troublant et rare.

par Franpi Barriaux // Publié le 4 décembre 2022
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