Entretien

Diederick Wissels

Django D’or 2006, ce pianiste et éternel complice de David Linx nous raconte son travail, son parcours et ses projets.

Diederick Wissels vient de recevoir le Django d’Or 2006 en Belgique.

Consécration attendue depuis pas mal de temps. Le pianiste qui fait équipe depuis des années avec David Linx nous avait reçu à Bruxelles avant l’été. Il nous raconte son travail, son parcours et ses projets.

  • Tu joues avec David Linx depuis longtemps, et depuis deux ou trois ans, vous tournez avec le même quartet (Huchard et Walemme), alors que d’habitude, vous changiez fréquemment de rythmique.

Ça fait 5 ou 6 ans que nous jouons ensemble maintenant. Je trouve ça bien. Surtout pour le projet avec les chanteuses. C’est rassurant pour elles aussi, elles savent que derrière, c’est béton. Tu sais ce que tu vas faire sur scène et ça permet de construire, de bâtir là-dessus.

  • C’est une autre expérience que le projet avec Paolo Fresu et les cordes sur Heartland, je suppose ?

C’est clair. Ici, nous allons à fond dans un projet à long terme. Le batteur et le bassiste connaissent très bien notre musique. Ils peuvent vraiment sortir des choses, construire avec nous. C’est enrichissant. Notre musique est différente des standards, on ne peut pas arriver comme ça et la jouer. Il faut la connaître. Il faut une complicité.

  • C’est une des force de votre duo. Cette complicité, cette personnalité. Comment écrivez-vous ? Ensemble ou séparément ?

Je propose des thèmes à David. Ou lui me propose des textes sur lesquels je compose. Ou alors, parfois, il me donne le morceau complet. Et on ne « retravaille » presque jamais un thème. On en discute, bien sûr, mais souvent je donne la musique et David dépose des paroles dessus… ou pas. (sourire) Idem quand David arrive avec un texte, je ne me permets pas de changer un mot. C’est évident pour nous : on ne propose pas une ébauche, on présente quelque chose de fini.


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Diederick Wissels © Jos L. Knaepen

  • Dans quel sens préfères-tu travailler ? Ecrire la musique sur des mots, ou proposer une musique à David ?

…hum… je n’ai pas de réelle préférence. Mais je trouve ça génial de travailler sur un texte. Ça permet de penser différemment.

  • Dans les textes de David, il y a déjà beaucoup d’infos, je suppose ? Le rythme, la prosodie, la cadence… ?

Oui, quand je reçois un texte de David, je perçois déjà la forme. Le rythme est là. Après, à moi de trouver quelque chose. C’est excitant de travailler sur des textes. Lorsque j’écris la musique pour moi-même, je me base souvent sur un bouquin, un texte. Je lis les premières lignes, je pressens un rythme. Ça me donne des idées. J’aime travailler sur les mots…

  • Ça se sent et c’est particulier à votre duo, cette interaction, cette façon particulière de travailler le « vocal ».

C’est vrai… Mais je crois que la méthode n’est pas si éloignée de celle des standards. Ça sonne différemment, sans doute… Tu sais, j’ai habité longtemps aux Etats-Unis, je connais bien l’anglais, cette culture de standards chantés. Ça reste une référence, ce sont des bases solides pour composer, pour s’inspirer. Il se trouve que les textes de David et ma musique collent bien. On n’est pas les seuls, évidemment. Par exemple, Sidsel Endressen et Jon Balke. C’est très différent de nous, mais entre eux, les paroles et la musique collent bien.

  • Je peux me tromper, mais, j’ai le sentiment que votre musique est plus accessible, moins complexe qu’au temps de Bandharkha par exemple.

Peut-être parce qu’on maîtrise mieux ce qu’on fait ? Je ne sais pas. C’est la maturité, peut-être. Quand tu arrives à ne donner à l’auditeur que la musique, c’est que la technique est digérée. C’est qu’on a mûri. Et l’auditeur aussi sans doute. Je pense plutôt que ce n’est pas plus facile de jouer une ballade en duo que de jouer un thème rapide. Faire aller ses doigts très vite, ça s’apprend, ça se travaille. Mais faire passer l’émotion n’est jamais facile. Et je n’aime pas la « technicité » trop apparente.

  • C’est pourtant une remarque que l’on fait assez souvent à votre formation. Au point de vue du chant, surtout, non ?

Oui, c’est possible. As-tu déjà vu Maria Joao en concert ? Il y a un niveau technique énorme et pourtant il y a une émotion énorme aussi. Ce sont les contrastes qui sont prédominants. Si tu joues une ballade, puis une autre, et encore une autre à la suite, il n’y a plus de surprise. Il faut un contraste, une mise en scène pour arriver sur la ballade suivante. Une architecture des contrastes, des émotions.


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Diederick Wissels © Jos L. Knaepen

  • Sur l’album One Heart, Three Voices, vous incluez des standards. C’est assez rare dans votre discographie.

Ce n’était pas vraiment prémédité. Lors du premier concert que nous avions fait avec les chanteuses à Lyon, nous n’avions pas un répertoire complet. On a donc pris quelques standards… Et puis, on s’est dit qu’on pouvait en garder un ou deux pour l’enregistrement. Ce n’était pas vraiment mon choix au départ. Mais je ne suis pas mécontent du résultat. Je suis très mauvais juge là-dessus finalement. Le producteur voyait ça comme une manière de convaincre une partie du public. En se disant qu’ils seront peut-être plus réceptifs à notre musique par après ? Je ne sais pas…

  • Mais les standards s’intègrent pourtant bien au concept du disque. Ils n’altèrent pas le projet… « Do Something » par exemple…

Oui, cela s’enchaîne bien avec le solo que je joue juste avant. C’est une sorte de préparation. C’est un solo un peu « rag », un peu « bluesy » aussi, qui amène bien le standard. Et puis, ça permet pendant 10 minutes, sur le disque, d’aller un peu ailleurs. C’est plus léger, ça rafraîchit un peu sans doute. J’imagine que d’autres n’ont pas apprécié, mais tant pis…

  • Christophe et Stéphane interviennent aussi dans les arrangements ?

Oui, quand même. Il y a une discussion avec eux, c’est primordial. Ils ont leurs points de vue. Car on travaille ensemble, réellement. La preuve : depuis 6 ans, on n’a jamais remplacé de membre. C’est un besoin de cohésion et d’implication dans le projet. Je leur fais entièrement confiance. Je ne suis, ni batteur, ni contrebassiste, donc leur avis est important. D’ailleurs, ce n’est pas à moi de leur dire ce qu’ils doivent comprendre. Quand on parle musique avec les musiciens, c’est qu’il est trop tard, on est passé à côté. Ils doivent comprendre les trucs qu’ils doivent faire intuitivement. Et si je ne suis pas d’accord, c’est que je ne dois pas jouer avec eux. Moi, je donne des indications simples, des couleurs, des ambiances, une direction… Après, c’est à eux de comprendre.

  • Comment s’est faite la rencontre avec Stéphane et Christophe ?

Je connaissais Christophe depuis longtemps, lorsqu’il jouait avec Prysm, Et lorsqu’un jour on a eu besoin d’un bassiste, il est venu et ça a marché instantanément. C’était incroyable. Comme je disais, il ne fallait rien expliquer, on se comprenait tout de suite.

  • Huchard était déjà dans le groupe à l’époque ?

Non, c’était Tony Rabeson. Et Tony, souvent en tournée, n’était pas assez souvent libre pour nous. Stéphane avait déjà joué avec David dans un autre projet…


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Diederick Wissels © Jos L. Knaepen

  • C’est étonnant, à priori, ce mariage avec Huchard… Il a une rythmique et un son très personnels.

J’aime beaucoup, car il a y un contraste évident avec mon style d’écriture, qu’on dit « lyrique » ou souple. Lui apporte quelque chose de différent. C’est parfois l’erreur qu’on commet en voulant associer des gens qui se ressemblent trop, alors qu’il faut faire le contraire, peut-être. La preuve : il n’y a pas plus différents que David et moi. C’est peut-être pour cela que ça marche. On garde chacun sa personnalité, mais on se met ensemble et c’est plus riche.

  • Le fait qu’il s’agisse de deux musiciens français, et que vous tourniez beaucoup en France, est une des raisons de leur présence ?

Ce n’est pas la principale raison, mais c’est sûr que ça facilite le travail. Et puis, Paris, c’est 10 ou 15 millions d’habitants, la probabilité de trouver de bons musiciens est plus grande. Et comme nous y sommes basés, c’était naturel.

  • Paris est un passage obligé ?

À partir d’un certain moment, la Belgique c’est trop petit. Quand on a commencé avec nos premiers disques, ça ne donnait pas grand-chose. Puis j’ai sorti un disque en ’94 chez Igloo qui a reçu un « Choc de la musique » en France (The Hillock Songstress). Alex Duthil m’a programmé dans son festival dans les Landes. Seulement, à ce moment-là, le projet n’existait déjà plus. Et je travaillais de plus en plus avec David. Je lui ai donc proposé le projet « Linx - Wissels ». Lors de ce festival, il y avait beaucoup de gens de la presse, des agents, des organisateurs. Nous avons noué beaucoup de contacts, dont un très bon avec Label Bleu qui a produit Up Close. Et puis tout s’est enchaîné rapidement. Label Bleu nous a vraiment aidés. Nous avions une excellente attachée de presse. Il ne faut pas sous-estimer le rôle d’une attachée de presse, ça peut vraiment faire la différence. Car ta réputation dépend pas mal de l’image que tu projettes lors des interviews, de ta présence dans les médias, des photos… Après, bien sûr, il faut assurer. Voilà pourquoi nous sommes arrivé en France. Et on est là depuis 10 ans.

  • Et j’ai l’impression que plus ça va, plus cotre popularité augmente.

Oui, ça va de mieux en mieux, même. Lentement, mais sûrement. David aimerait que ça aille plus vite, que ça speed. Moi, je vois le travail qu’on a accompli sur la qualité. Le travail en profondeur. Ça prend du temps. La longévité, ça se construit comme cela pour moi. Surtout que je ne suis pas un enfant prodige…. Tu vois, Jarrett est rapidement arrivé au top. Et il y est toujours. C’est rare. Nous, on travaille et on monte les échelons petit à petit. Et je suis content de ce parcours. S’il n’y avait pas eu ça, je ne sais pas si j’aurais continué dans la musique…

  • À ce point ?

Oui. En Belgique, il y a des gens qui sont vraiment très bien, qui soutiennent le jazz… Mais globalement c’est encore trop peu. Et les moyens ne sont pas comparables. Il fallait vraiment sortir… et construire.


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Diederick Wissels © Jos L. Knaepen

  • Au-delà de la France, où est-ce que ça marche bien pour vous également ?

En Italie, c’est pas mal. Mais c’est différent.

  • Et en Allemagne, en Hollande… ?

La difficulté du marché en Europe est une chose, mais les frontières sont imperméables. Je ne m’y connais pas énormément, mais je sais que les maisons de distribution ne sont pas toujours assez puissantes pour les franchir. Quand on sait déjà ce que coûte un peu de visibilité à la Fnac par exemple, c’est effrayant. On avait essayé avec Universal France en croyant que ça allait fonctionner plus facilement. Mais on est tombés à une époque où toute l’énergie du label était focalisée sur je ne sais plus quel artiste. Cela prenait tout le temps de notre attachée de presse… et nous, nous étions trop petits. Même avec Paolo Fresu, Palle Danielsson et Jon Christensen ! Si tu n’as pas la priorité dans une « major », il n’y a aucun intérêt à y être…

  • …d’autant plus dans le jazz…

Oui. Même Paolo le disait à l’époque : il faut retourner chez les « petits » pour ce genre de projet, pour qu’on s’occupe de toi.

  • D’où le choix d’Harmonia Mundi pour This Time ?

Entre autres. Par contre, Harmonia avait très peu de moyens pour produire un deuxième album avec nous. Surtout le projet avec les chanteuses. Puis, notre manager français a monté son propre label. Pour nous, c’est devenu intéressant, puisqu’il produisait aussi, investissait de l’argent. Il s’occupait aussi de la tournée. Donc, cela le motivait aussi pour la réussite du projet. C’était le bon choix.


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David Linx et Diederick Wissels © Jos L. Knaepen

  • Dans ton projet personnel, Song Of You, tu mélangeais jazz et autres musiques ; c’était pour élargir ton public, là aussi ?

Ce disque a été très mal reçu. Et mal perçu. J’avais eu un plaisir fou à faire ce projet avec plein de musiciens que j’adore. J’ai lu d’ailleurs un article sur le concert au Botanique qui disait entre autres : « Depuis quand associe-t-on l’harmonica avec le violoncelle en jazz ? »… Ce qui prouvait une déplorable étroitesse d’esprit… C’était un commentaire idiot.

  • Le but de ce projet était justement de tenter des associations nouvelles.

C’était mon parti pris, en effet - mélanger des saveurs. Mais certains ont trouvé ça présomptueux ou arrogant de ma part d’imaginer qu’on puisse faire quelque chose de différent. Ensuite, on aime ou pas, c’est encore autre chose…

  • Être bousculé, surpris, c’est ce qu’on attend quand même un peu du jazz, non ?

Oui. S’ouvrir à d’autres choses. Le live était conçu dans ce but aussi.

  • Avant, les groupes de jazz tournaient beaucoup avant d’enregistrer. Il semble que ce soit l’inverse depuis quelques années.

Oui mais le business a changé, il faut d’abord faire un disque pour attirer les gens aux concerts… et à ce moment-là, leur donner encore autre chose. Mais il y a beaucoup de gens qui ne devraient pas faire le métier qu’ils font. Je veux dire par là, que pour certains, le musicien est devenu un « produit ». Et dans la musique « commerciale » - qui porte bien son nom -, c’est encore pire. Même les chaînes de radio sont partenaires, ou produisent. Je ne suis pas sûr qu’elles doivent êtres impliquées à ce point dans le processus. C’est pour des raisons économiques que cela se passe mais c’est dommage pour l’esprit artistique.

  • Tu as dû faire des « concessions » ? On t’a demandé de jouer différemment, d’écrire différemment pour être plus vendeur ?

Je n’ai pas d’a priori négatif par rapport au fait de vendre. Si on fait un disque c’est pour être entendu. Il faut être réaliste. Parfois, on discute avec David et notre producteur. On se dit que l’énergie peut rendre parfois plus accessible notre musique. Peut-être. Regarde l’énergie qu’Aka Moon met dans ses concerts par exemple : ça rend sa musique plus accessible sans doute. Même un public qui ne comprend pas grand-chose est attiré par cet esprit, et cette énergie « rock ». Et c’est un bonheur d’écouter ce groupe, qui maîtrise si bien sa musique que ça paraît simple. C’est incroyable ce qu’ils font. Cette énergie-là est sans doute vendeuse. Comme à l’inverse, le style ECM, très dépouillé, avec peu d’énergie justement. Il faut donc trouver comment apporter sa propre musique aux gens. Manfred Eicher a su emballer ses artistes sans les dénaturer.


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Diederick Wissels © Jos L. Knaepen

  • Tu serais capable d’accepter les desideratas, ou les conseils d’un Eicher, qu’on dit assez « strict » dans sa vision ?

Si c’est lui… oui,… quand même. Avec Paolo, on a failli travailler avec Eicher. Mais avec lui, tu fais son disque. Tu enregistres et puis tu lui laisses tes bandes. Il a une idée de ce qu’il veut de toi. Il te laisse jouer jusqu’à ce qu’il ait assez d’éléments pour faire son disque.

  • Une expérience que tu voudrais faire ?

J’aimerais bien essayer c’est sûr. Tu ne peux pas refuser une chose pareille si ça t’arrive. Mais il ne faut pas rêver…

  • Pourtant tu prépares un disque en solo ?

Oui. Et David m’a dit qu’il aimerait le produire. J’hésite. Je me demande si un autre producteur ne serait pas bénéfique pour moi. Je ne sais pas encore, je ne suis pas encore au bout de mon travail d’écriture. Et je voudrais travailler sur le son aussi. Quelque chose de calme. J’ai déjà fait quelques maquettes et je me sens bien. J’avais déjà fait deux concerts solo l’année dernière et je me sentais vraiment bien. C’est un autre monde dans lequel tu voyages. Alors, pour faire ça, il faut que ça sorte sur un label convaincant, sinon, ça tue le projet. J’ai connu des albums solo merveilleux, mal emballés, mal distribués et qui n’ont pas eu le succès qu’ils méritaient.

  • Il y a des pianistes que tu gardes en « référence » ?

Bobo Stenson, John Taylor… toute une génération de gens que j’aime beaucoup. Ou bien Baptiste Trotignon, c’est éblouissant ce qu’il fait. Mais cela ne veut pas dire qu’il faut aller dans la même veine. Il faut amener quelque chose de personnel, on ne doit pas tous aller dans la même direction.

  • Il faut apporter son style. Trotignon ou Bollani, c’est différent. Et Bojan Z aussi. Et ils sont tous époustouflants.

Exactement, il faut sortir. Il faut oser. Et là, c’est le moment, je le sens. Je commence à être prêt pour cette expérience. Je n’imaginais pas oser ça un jour. Et quand j’écoute ce que j’ai travaillé dernièrement en solo, j’entends un univers que j’aime beaucoup. Maintenant, je dois bosser sur la suite. Puis je tenterai autre chose. Et ainsi de suite. Merveilleux, non ?