Chronique

Guy Darol

Frank Zappa / One Size Fits All - Cosmogonie du sofa

Label / Distribution : Le mot et le reste/Orkhêstra

La maison d’édition marseillaise Le mot et le reste publie une ravissante petite collection intitulée « Solo » - un vrai plaisir de lecture. Un auteur décrit les émotions qu’il éprouve en écoutant un disque, en regardant une pochette ou après un concert (pour citer le très juste slogan de l’AJMI « La meilleure façon d’écouter de la musique, c’est d’en voir »). L’idée est séduisante, les trouvailles ou les bonheurs d’écriture multiples selon la personnalité des auteurs.

Avec Frank Zappa/One Size Fits All - (Cosmogonie du Sofa), il s’agit d’entrer dans l’univers étrange, délirant et pourtant cérébral du guitariste et compositeur. Le résultat est paradoxal, surprenant et, osons le mot, intellectuel. Il s’agit bien d’un moment singulier, d’une rencontre fondatrice avec une musique qui s’inscrit à jamais dans une vie. Guy Darol est… dingue de Zappa, tombé dans la musique du génial moustachu comme Obélix dans la potion magique ; et il n’a jamais pu s’en remettre - ni voulu se défaire de cette passion dévorante. Il a beau emprunter d’autres chemins littéraires, écrire sur d’autres auteurs, d’autres thèmes, tôt ou tard son obsession le rattrape. D’ailleurs, il a déjà publié des livres érudits sur l’objet de sa ferveur [voir note]. Le sujet n’étant décidément pas épuisé (le sera-t-il jamais ?) il se repenche (c’est l’occasion de la parution de ce délicieux petit opuscule) sur le cas particulier d’un album de Zappa dont il va explorer les entours… mais pas seulement puisqu’il nous ouvre avec les bonnes clefs les portes de l’univers zappaïen. Une vraie initiation que l’on pourrait, pour faire vite, nommer « cosmogonie du sofa » .

De la pochette aux textes, Darol explique avec une gourmandise contagieuse et une maîtrise saisissante comment fut élaboré cet album paru en 1975, où revient par deux fois la mystérieuse composition « SOFA » illustrée sur la couverture de l’album par le travail des graphistes Calvin Schenkel et Lynn Lascaro (« Sofa Upholstery »). A son tour Darol partage son enthousiasme, mais va aussi beaucoup plus loin en tentant, non plus l’impasse de la déclaration mais la pédagogie de la transmission. Toute son expérience d’écoute de Zappa donne lieu à un récit composé de brefs chapitres présentant l’objet de son étude et de son admiration ; des sentiments très personnels s’y développent en filigrane et découpent une tranche de vie. La petite histoire, à côté de la grande histoire de la musique.

Ici, toutes les révélations - anodines, déroutantes, farfelues, abracadabrantesques ou fondées - explosent en quelques paragraphes à la face du lecteur, qui, à son tour entre (ou non) en résonance. On n’a pas seulement affaire à une critique précise, érudite, très technique, qui se veut fatalement « objective » mais encore et toujours à Darol, à un labour of love, un portrait vivant qui, outre l’analyse originale et rigoureuse, tient de l’essai philosophico-mystique où les digressions ne sont jamais suspectes : on suit avec bonheur, de réminiscences en associations d’idées, de souvenirs intimes en réflexions politiques ou poétiques, la création et le sens de la musique de Zappa. Les zappaphiles se seront déjà procuré ce livre… Pour les autres, saluons cette excellente initiation.

par Sophie Chambon // Publié le 26 janvier 2009
P.-S. :

Du même auteur :

  • Frank Zappa, La parade de l’Homme Wazoo, Le Castor Astral, 1996
  • Zappa de Z à A, Le Castor Astral 2000 ; réédition revue et complétée en 2005
  • Frank Zappa ou l’Amérique en déshabillé, Le Castor Astral 2003