Entretien

Henri Texier/Guy Le Querrec

Entretien autour d’African Flashback

A l’occasion de la sortie d’« African Flashback », dernier CD du Trio Romano-Sclavis-Texier, j’ai eu l’occasion de rencontrer Henri Texier et Guy Le Querrec - « le griot », comme on le surnomme.
Un entretien d’où ressortent sensibilité et humilité.
Un entretien où il est question d’Afrique, bien sûr. D’une Afrique accueillante, passionnante, étonnante, mais aussi parfois douloureuse.

  • Qui a eu l’idée d’une telle démarche : composer à partir des photos de Guy Le Querrec ?

Henri Texier : … C’est venu d’un peu tout le monde. Mais surtout du producteur. Il y a eu plusieurs hypothèses possibles ; l’une était de ne pas faire de disque du tout. De le faire à travers un voyage qui pouvait se dérouler ailleurs qu’en Afrique. Parce que en Afrique, ça nous semblait un peu difficile, d’abord parce que ç’aurait été du réchauffé probablement…

Guy Le Querrec : …On avait déjà fait les trois zones africaines. Les centres culturels français qui accueillent les musiciens qui sont en tournée. Bref, c’était un peu disparate. Pas très « jouable ». Et puis finalement, le producteur s’est dit que ce serait quand même une bonne idée de se retrouver. Sachant que nous nous connaissions au travers de différentes opérations - soit le disque, soit les spectacles que j’avais conçus et sur lesquels deux d’entre eux jouaient : Texier et Sclavis - l’idée qui était de fréquenter la photographie pour qu’elle donne un rôle inspirateur à une partition existait. Du coup, ça permettait aussi de raconter ce qui pouvait manquer. Puisque j’étais au fur et à mesure de mes voyages plus aguerri de l’Afrique, on pouvait raconter d’où venait cet « aguerrissement »… Si ça se dit…. Parce que j’avais fréquenté à diverses reprises, d’abord maladroitement en tant que photographe débutant que j’étais et de manière plus astucieuse par la suite. Et puis au sein de Label Bleu même et avec Henri, le dialogue existait…

  • Donc ici, la démarche est différente. Avec les précédents projets, vous alliez en Afrique, vous jouiez sur place et Guy vous suivait. Participait même…

Guy Le Querrec : Enfin, je suivais… Parfois je précédais. Même souvent !

Henri Texier : Oui, c’est lui qui nous emmenait et c’est nous qui le suivions. Mais cette fois, on a imaginé de composer à partir des photographies. Et il ne s’agissait pas non plus de témoigner ou de nous souvenir de nos voyages. Dans nos albums précédents, c’était un peu des souvenirs musicaux de nos voyages qu’on exprimait. Et Guy, lui, témoignait de ces voyages. Ici c’était autrement : Guy est allé, comme il dit, « au pays des archives » à la recherche de sa vie en Afrique et l’on a fait une sorte de rétrospective dans laquelle il a imaginé douze séquences qu’il nous a proposées. Quatre à chacun. Pour pouvoir, nous, composer sur trois de ces séquences photographiques et sur la quatrième, imaginer une piste d’improvisation collective à proposer aux autres. C’est l’idée de départ.

  • C’est Guy qui a proposé les images suivant un thème ?

Guy Le Querrec : Oui, mais selon leur préférence ! Je l’avais souhaité et imaginé autrement, et finalement c’est très bien ainsi… Car je n’avais pas envie de prendre cette responsabilité.

Henri Texier : Oui, c’est nous qui lui avons imposé de nous proposer des séquences photographiques.

Guy Le Querrec : Et ils ont joué le jeu. Je leur avais même proposé un « joker », qu’il n’ont pas utilisé : s’ils voulaient échanger les photos, je n’y voyais aucun inconvénient. J’aurais été surpris dans certains cas. Pour certaines séquences, je n’aurais pas aimé, par exemple, qu’Henri me dise : « … Ah non, celle-ci je ne veux pas la prendre ». Parce que je l’avais vraiment mûrie en quelque sorte. D’autant plus que, sans vouloir établir de hiérarchie, je me savais moins surprenant pour Henri, qui avait déjà mis le nez dans mes archives, que pour les deux autres. En tout cas qu’Aldo Romano, ça c’est sûr. Avec Henri, on a des périodes où l’on s’écoute et où l’on se regarde l’un l’autre. On se fréquente souvent. Donc, là, c’était plus une sorte de « réhabilitation ». Alors que pour Aldo, c’était totalement une découverte. Il y a pour ainsi dire des « statuts » différents. Donc, je n’ai pas envie de dire que le trio était soumis à la règle : « Voilà les photos ». Car Henri savait déjà des choses.

Henri Texier : On a trouvé ça naturel que ce soit lui qui choisisse les séquences qu’il allait nous proposer, parce que ce sont ses photographies. C’est sa vie. Et qu’il nous connaissait. C’était bien qu’il fasse ça. Quelles que soient ses angoisses ou ses motivations.

Guy Le Querrec : Oui… Et ils se moquaient bien de mes angoisses !!!


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© Sergine Laloux

  • Quand on écoute et qu’on regarde le disque, on sent une « histoire », avec un début un milieu et une fin. Qui a décidé de cette « mise en place » ?

Guy Le Querrec : Ha ben, j’ai épousé leur mise en place. La musique est prédominante. Les photos vont suivre les morceaux.

  • Ce n’est donc pas parti d’une histoire photographique ?

Henri Texier : Non… Ce n’est même pas parti d’une histoire musicale. C’est-à-dire qu’une fois qu’il avait choisi ses séquences photographiques, nous sommes alés les voir. Chacun à tour de rôle. Séparément. On les a observées, très soigneusement. Louis Sclavis, lui, a demandé des photocopies. Pour avoir l’objet lui-même, une trace pour travailler. Moi non, et Aldo non plus. On est rentrés chacun chez soi et on a composé trois morceaux et une piste d’improvisation. Et on ne s’en est pas parlé !!! On est arrivés au studio, on a mis toutes nos histoires musicales inspirées des photos sur la table… et on a enregistré.

  • Avant le studio, il n’y a pas eu de rencontre ni de répétition ?

Henri Texier : Rien du tout…

Guy Le Querrec : En studio, ce qui n’était pas vraiment nécessaire, mais pour se donner l’illusion que la photo devait être présente, je disposai les photos liées au morceau qui en train de se jouer…

  • C’est uniquement en studio qu’Aldo et Louis ont découvert, par exemple, les photos et les thèmes que tu avais composés ?

Henri Texier : Absolument. On ne s’était pas concertés sur la musique. Si ça se trouvait, on serait tous arrivés avec douze ballades…Mais ce sont les photos qui ont réellement déterminé les musiques. Ensuite, on a construit l’album de la manière habituelle. On a trouvé un équilibre. Chacun est reparti de la séance d’enregistrement avec la musique sur CD. Et puis on s’est proposé des plans. Le plan de Louis, notamment, était quasi parfait. On a peut-être changé une petite chose, Aldo et moi… Et puis c’est tout.

Guy Le Querrec : Il y a eu en fait un travail à tour de rôle. Toutes les séquences photographiques étant autonomes, le gros travail pour moi, pendant un an, était de fouiller dans les documents photographiques restés inertes pendant des années. L’idée du producteur m’imposait ça. C’était une difficulté de temps, mais aussi psychologique, parce que je retrouvais des années très « balbutiantes » en photographie. Ça ne me gênait pas, car on débute un jour dans la vie et on est moins bien que lorsqu’on est plus affirmé, bien sûr. Néanmoins, ça m’a remis en mémoire des moments où le moral était déficient, quand même. C’est une période que j’avais à vivre seul. Où j’ai découvert des compositions photographiques insuffisantes. Jusqu’au moment d’en assumer l’idée - avec peut-être un certain délice - et de m’apercevoir que j’avais eu une période un peu plus lointaine. C’est ce que j’ai appelé d’ailleurs « Afrique. Si loin, si proche ». Parce que je voulais m’en approcher. Et quand je suis dedans, je suis presque plus loin que lorsque je vois un film sur l’Afrique. Un peu comme je ce que raconte à propos de « Mogambo ». Où là, j’étais tout près de l’écran.

Mais en Afrique c’était une autre paire de manches. Mais j’étais poussé au derrière par un rédacteur en chef qui ne tenait pas compte du fait que j’étais débutant et qui me répondait toujours, quand je lui disais que je n’avais pas d’autorisation : « Démerdez-vous, démerdez-vous ! » Donc là, j’ai appris à devenir reporter. Et pendant ces années-là, on était en dialogue, Henri et moi. On se racontait nos difficultés d’êtres humains dans nos vies. Car je suivais beaucoup ce qui se passait en jazz. Henri m’avait emmené à la rencontre des musiciens avec qui il allait jouer. Et ce n’était pas évident non plus. Disons que lorsque je me retrouve chez Phil Woods, moi je n’ai aucune raison d’y être si Henri ne m’y emmène pas ! Et j’ai presque envie de dire que la première fois que je les emmène en Afrique, je me rappelle qu’il m’emmenait chez Phil Woods. Alors moi, je vais l’emmener là où je connais un peu. L’Afrique, c’était un peu mon Phil Woods.

Ensuite donc, il va falloir sélectionner les photos. On en sélectionne beaucoup trop. Car après il va falloir passer de beaucoup à peu. Aidé en cela par la graphiste chez Label Bleu car il y a un travail de mise en page. Et puis il faut que je répartisse ces tas et que je les propose. Il y en a pour lesquelles c’est évident. Et d’autres où j’ai peur de me tromper. Peur, aussi, qu’il me regarde en disant : « Il prétend nous connaître ». Je ne prétends rien. Je le connais pas trop mal, c’est tout. Je donne telle chose, mais est-ce que ça va lui aller ? Bien sûr, si j’ai un bonnet je vais le donner à Henri, il n’y a que lui qui en porte…. Mais c’est vrai, ce qui me reste de l’Afrique, qu’est-ce que je vais en faire ? Je tiens à dire que ce moment était difficile. Un moment, j’étais secondé. Et puis je vais me retrouver seul avec des exigences qui ne sont pas les mêmes pour chacun. C’est-à-dire que Louis par exemple, il voulait les photos avant même que l’on ait décidé presque de l’objet lui-même… Et ça me semblait difficile, avant d’avoir pris conscience des différents « films », de les attribuer à l’un ou à l’autre.

  • Quand tu as distribué les photos, je suppose que ça a évoqué plein de souvenirs.

Henri Texier : Ben non. Ça ne me rappelait pas forcément des souvenirs d’Afrique. Parce que c’était sa vie. Une partie de sa vie photographique vécue en Afrique. Je ne sais pas comment les autres ont réagi. On n’en a pas beaucoup parlé finalement. Mais pour moi, c’était comme de me retrouver à composer une musique de film.

  • Justement par rapport à un film pour lequel tu dois composer la musique, est-ce plus ou moins contraignant ?

Henri Texier : C’est pareil. Ça dépend de celui qui propose l’histoire.Les deux dernière fois où j’ai composé, c’est-à-dire pour les séquences de Guy et pour Holy Lola de Bertrand Tavernier, j’ai bénéficié d’une liberté totale. Avec Bertrand Tavernier, j’ai eu l’impression d’être dirigé comme un acteur. On dit très rarement à quel point c’est un très bon directeur d’acteurs. Il se débrouille pour convoquer chez l’acteur tout le talent nécessaire pour raconter son histoire. Mais l’acteur à la possibilité de rester lui-même. Et ça c’est la vraie grande direction d’acteurs. Il a fait exactement la même chose avec moi, c’est-à-dire que j’étais totalement à son service mais en restant moi-même. Et ça c’est génial. Avec Guy, c’est la même chose. Même si on ne travaille pas de la même manière et que nos rapports sont différents. Mais connaissant Guy et son travail et Guy me connaissant, je me suis senti complètement libre. Et j’ai essayé de composer une musique qui raconte l’histoire que Guy racontait. Évidemment je suis sensible aux photos d’Afrique parce que j’ai parcouru ce continent, notamment en sa compagnie, mais l’important pour moi était d’imaginer une musique qui participe à l’histoire racontée par Guy.

  • Justement dans cette histoire, il y a comme une volonté de « message politique ». De mettre en lumière les richesses de ce continent … Et on sent un côté désabusé à la fin avec « Dieu n’existe pas » …

Henri Texier : Vous touchez à quelque chose de profond, en effet. Je ne connaissais pas les séquences des autres. Guy avait disposé les images en studio pour qu’elles vivent en même temps que nous. Et en les visualisant, on s’est rendu compte que ce n’était pas si drôle que ça. Et nous, on n’a pas composé une musique gaie. Il y a une dramaturgie dans ce disque. Mais c’est le résultat de ce qu’on a pu vivre les uns et les autres, puisqu’on a eu une relation privilégiée avec l’Afrique. On l’a vécue au travers de la musique. Qui est l’élément le plus essentiel dans l’échange en Afrique. À chaque fois, on était dans un environnement privilégié par rapport aux personnes.

Guy Le Querrec : Moi j’ai traversé différentes phases dans ce travail. Au sortir même de cet album, j’ai eu comme le « blues de l’enfantement ». Je n’ai été rassuré qu’a posteriori. Quand il y a eu le concert à la Cigale, à Paris. Jusque-là j’étais un peu désemparé. C’est pour ça que je disais « à tour de rôle », dans la mesure où la musique est devenue « locomotive » dans la dramaturgie même du livret. Puisque c’est l’installation des morceaux qui provoque l’installation des photos.

  • Mais le côté politique est flagrant sur « Surreal Politik », par exemple où on égratigne le « pouvoir »…

Henri Texier : Absolument.

Guy Le Querrec : Mais là, vous prenez en exemple le festival panafricain. Je savais qu’en proposant ça à Henri, ça allait provoquer ce genre de chose. Là, j’ai la possibilité de provoquer une musique selon que je la donne à l’un ou à l’autre. Mais dans trois ou quatre cas, j’aurais été dans une problématique difficile à résoudre. Pour « Surreal politik », sans préjuger de ce qu’allait faire Henri, je savais qu’il allait partir dans une certaine dérision. Une mise en abyme de ce qui est une sorte de « mécanique » politique.

  • Oui, on sent le côté piquant et grinçant…

Guy Le Querrec : En effet,, c’est un peu comme des jouets mécaniques…

Henri Texier : Des pantins en quelques sortes.

  • D’un autre côté, on ne tombe en aucun cas dans le « folklorique ».

Henri Texier : Non, parce qu’on est restés nous-même.

  • Mais le fait d’être allés jouer là-bas, en Afrique, est ce que ça a influencé votre manière d’écrire ?

Henri Texier : Forcément. Mais ce n’est pas forcément la musique africaine qui m’a fait évoluer parce que je l’ai entendue là-bas. Ce sont plutôt les gens.L’Afrique elle-même. Les Afriques qui m’ont influencé. Ce que j’y ai vécu, c’est en grande partie grâce à Guy, puisque c’est lui qui nous pilotait, nous la faisait découvrir et nous mettait en situation pour pouvoir jouer et aussi témoigner de cette rencontre avec les Afriques et les Africains. J’ai ressenti des sensations extrêmement fortes et émouvantes qui ont fait que je n’étais pas le même après y être allé.

Guy Le Querrec : On peut enchaîner en disant qu’il y a des révélations qui se sont effectuées sur place et qui ont servi la cause de ce qui allait se passer dans cette histoire. Pourquoi auraient-ils eut besoin d’adapter une musique, puisque celle qu’ils jouaient était totalement nouvelle lorsqu’ils arrivaient dans un village ? Où les gens étaient totalement « ignorants » de cette musique et la recevaient avec une grande solennité, sans aucune arrière pensée autre que ce que l’étranger venait leur offrir.

Henri Texier : Nous jouions ce que nous jouions aussi dans le reste du monde, et c’était reçu de manière extraordinaire ! Les gens se mettaient à danser. À taper dans les mains.

Guy Le Querrec : Ce qui était très symptomatique, c’est le fait que le trio s’installe dans un endroit désert et joue apportait une concentration immédiate. L’Afrique a cette particularité : quel que soit l’endroit désertique où vous vous arrêtez, on ne sait pas pourquoi, on ne sait pas d’où ça vient, mais il y a du monde qui arrive. Vous débarquez dans un village que vous croyez désert et en cinq minutes il y a 150 personnes… Pour moi c’est une leçon d’écoute par rapport à notre civilisation, car lorsque le trio arrive, il n’est pas précédé par des annonces, des affiches, on ne peut pas dire que ce soit médiatisé. Ce sont des saltimbanques qui arrivent. Cela dit, quand les gens écoutent, ils ne vont pas tout de suite dire : « Bravo, formidable » et applaudir… Ils vont même d’abord taper d’un doigt… D’abord ils écoutent. Ils attendent que le rythme vienne. Et puis là, il y a une courbe ascensionnelle. Il faut d’ailleurs les arrêter car la transe est proche. Moi dans ces moments-là, je pose les appareils et je dans avec eux… Et là c’est la folie.

Henri Texier : C’est fantastique, j’ai rarement vu des gens autant rire de plaisir. Du plaisir qu’ils pouvaient partager avec celui que Guy éprouvait à danser parmi eux. Un rire extraordinaire. Un des plus beau rires que j’aie pu voir.

Guy Le Querrec : J’ai retrouvé ça lors du « Raid Renault », quand on traversait l’Afrique avec de superbes voitures. Il y avait des Africains en taxis-brousse bourrés à ras bord, avec des mecs sur le toit, les pneus lisses, qui passaient là où nous nous ensablions. Et ils venaient nous aider en disant : « … Mais il ne faut pas venir avec une belle voiture comme ça par ici ! ». Hop, ils poussaient et nous faisaient repartir. Et jamais ils ne se sont moqués. Pourtant, il y avait de quoi. Et si on inverse ? Si trois Africains vont se planter au cœur de l’Auvergne ?… Qu’est-ce qu’ils vont recevoir comme quolibets !