Scènes

LS Jazz Project, à Lyon


Francesco Bearzatti (saxophone, clarinette), Federico Casagrande (guitare) et Bruno Tocanne (batterie) - 
30 janvier 2015, 19h30 
Collège JB de La Salle, Lyon 4è


Photo Christophe Charpenel

Je m’appelle Jonathan, j’ai 11 ans et je piaffe comme un pur-sang.

Je me sens comme un crack qu’on aurait enfermé dans son box, pendant que ses congénères courent le prix d’Amérique. Pourquoi rester assis sur cette foutue chaise ? Pourquoi je n’ai pas le droit d’y aller, moi aussi, préparer le concert dans la salle polyvalente du collège, faire les entrées, donner les billets aux gens, installer les projecteurs, la sono, la table de mixage ? Pourquoi Monsieur Dorison, le CPE, ne demande qu’aux autres, aux grands, aux 4è et 3è pour s’occuper de tout ça ? Il paraît qu’il organise ses concerts de jazz au collège depuis 1998 !

En 1998… je n’étais même pas né, c’était au siècle dernier ! Au collège Jean Baptiste de La Salle de Lyon, depuis 16 ans, ils ont défilé, les musiciens de jazz, mais celui qui revient tous les trimestres, c’est Bruno, le batteur aux cheveux blancs. Bruno Tocanne, c’est un grand pote de M’sieur Dorison, pour sûr ! Ils se connaissent depuis … le siècle dernier, voilà ! Ma grande sœur m’a raconté qu’il y a deux ans, il avait « mis le feu » à la salle polyvalente du collège, en compagnie d’un saxophoniste complètement déjanté. En duo, ils avaient mis une de ces ambiances ! Les élèves avaient improvisé avec eux, à la fin du concert, et « C’ETAIT GENIAL ! », avait crié ma sœur, dans mes oreilles de gamin qui n’y comprenait rien.

Je m’appelle Jonathan, aujourd’hui, j’ai 11 ans et je suis assis au deuxième rang.

Au premier rang, il y a les filles qui se gloussent des trucs à l’oreille. Qu’est ce qu’elles m’énervent ! A cause d’elles, je n’entends pas les musiciens qui ont pris place sur la scène. J’allais leur fiche une claque quand Yves Dorison leur fait les gros yeux et secoue les doigts de sa main, de ce signe qui veut dire « Fermez la. »

Le saxophoniste souffle dans son instrument, et ça ne fait pas un son normal, ça fait comme s’il voulait faire partir un truc qui bouche son sax, c’est rigolo, ça ressemble à une locomotive à vapeur qui peine à avancer ! Tiens, il continue ses sons bizarres, et les autres l’écoutent. Le batteur effleure sa grosse marmite d’un coup de baguette, comme s’il voulait l’accompagner… mais c’est ça, en fait ! C’est le premier morceau du concert. Les spectateurs arrêtent de parler, chacun retient son souffle, hormis Francesco Bearzatti, qui poursuit ses bruitages de train. C’est bien lui, le déjanté d’il y a deux ans ; un saxophoniste italien qui avait bien tapé dans l’œil de ma sœur, elle l’avait pris en photo dans toutes les positions. Aujourd’hui, il retrouve Bruno Tocanne et aussi un autre musicien, italien comme lui, qui joue de la guitare, Federico Casagrande. Ca va donner ! Mais pour le moment, l’ambiance est toute douce, toute feutrée, il y a des bruits de bisous dans le sax, c’est marrant, les filles sont pliées en deux !


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LS Jazz Project © Chr. Charpenel

Je m’appelle Jonathan, je suis au concert le soir de mes 11 ans.

Je suis hypnotisé par les mouvements des musiciens. Ils ont les yeux fermés, ils sont en transe. Quand ils sont montés sur scène, ils n’avaient jamais joué ensemble en trio, c’est un cocktail inédit. Une répétition pour s’accorder sur les thèmes à jouer, telles des toiles pour lancer leurs couleurs les uns pour les autres, et hop, c’est déjà le concert.

Je sens qu’ils s’apprivoisent, leurs instruments sont leurs voix, c’est à Francesco, puis à Bruno, puis à Federico, en duo, en trio, en solo. Les morceaux sont longs, trop longs pour certaines des filles du premier rang qui se remettent à chuchoter.

Les gars jouent plus fort, je sens comme une énergie presque angoissante. Les impros sont difficiles à comprendre, mais je m’en fiche. La prof de musique nous dira encore que ça n’a pas d’importance, c’est ce que les musiciens font passer comme énergie, comme émotion, c’est ça qui compte en fait.

D’un coup, mes bras s’agitent, mes doigts remuent. C’est plus fort que moi, je fais comme eux, je fais comme si j’avais une batterie, et les sons de Bruno me passent dans le corps, me commandent de répondre à…

— Eh, attention, tu me fais mal !

Zut, c’est mon voisin à qui je viens de donner un coup de coude.

Le guitariste me surprend. Federico Casagrande est italien, il joue de la guitare électrique avec la même douceur que ma mère quand elle s’occupe de ses orchidées. Les yeux fermés, il semble complètement dans l’instant présent, le manche à la verticale comme les guitaristes classiques. Pourtant, je croyais que la guitare électrique, c’était fait pour arracher les tympans à coup de sons saturés. « Assez d’essais ! », m’a dit mon père, pas plus tard qu’hier, alors que je lui avais piqué la sienne pour imiter Angus Young.


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LS Jazz Project © Chr. Charpenel

Je m’appelle Jonathan, et le soir de mes 11 ans, je m’en souviendrai longtemps.

Au bout d’une heure, la batterie, le saxo et la guitare avaient trouvé leur son commun. Les deux derniers morceaux ont captivé les spectateurs. Les filles ont arrêté de parler, un sourire béat s’affichait sur le visage d’une dame assise pas loin. Même mon père était à fond, lui qui d’habitude trouve toujours à redire.

Les sonorités, les mimiques des musiciens, leurs yeux fermés, leur concentration, tout cela m’a pris aux tripes, je ne sais pas pourquoi, mais en tous cas, j’ai pris la décision d’apprendre un instrument, pour arriver moi aussi, un jour, à monter sur scène, comme eux, et me faire plaisir en jouant de la musique.

Je m’appelle Jonathan, j’ai 11 ans, et ce soir, je suis devenu grand !