Scènes

Magma - « Mythes et Légendes » I

Magma a donné 20 concerts au Triton (Mairie des Lilas) entre le 10 mai et le 4 juin 2005


Magma a donné 20 concerts au Triton (Mairie des Lilas) entre le 10 mai et le 4 juin 2005

Le pari était fou : Magma en résidence quatre semaines d’affilée au Triton, la salle de concerts des Lilas ! A raison d’une capacité maximale d’environ 160 personnes, cela revenait à remplir le Zénith… Pas gagné d’avance, même si les fans de Magma, on le sait, sont « cumulards » de nature : on soupçonne même certains irrécupérables d’avoir été présents aux vingt concerts ! Quoi qu’il en soit, la réussite aura été totale : guichets fermés tous les soirs, au grand désespoir de ceux qui n’avaient pas cru bon de réserver leurs places assez longtemps à l’avance - en particulier pour la deuxième semaine, la plus prisée (nous verrons pourquoi).


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Christian Vander © H. Collon

Les prétextes de cette folle aventure étaient multiples : officiellement, fêter les 35 ans d’existence du groupe, dans la lignée de célébrations quinquennales devenues rituelles (La Cigale en 1990, Epinay en 1995, le Trianon en 2000) ; enregistrer et filmer l’événement grâce à l’installation de captation audio et vidéo très performante du Triton (un coffret DVD est d’ores et déjà annoncé) ; mais aussi prolonger une amitié professionnelle désormais bien installée avec la salle lilasienne, dont les responsables sont eux-mêmes d’authentiques mordus de la bande à Vander.

Tout au long de ce mois régna au Triton une ambiance festivalière, et même si les températures estivales n’auront été au rendez-vous que la dernière semaine, les files d’attente précédant l’ouverture des portes étaient invariablement animées de conversations passionnées, le bar installé dans la cour et les effluves du tout nouveau restaurant ’El Triton’ apportant une touche supplémentaire de convivialité.

A l’intérieur de la salle, les festivités furent à la hauteur des attentes les plus folles. Chaque semaine voyait Magma revisiter une période différente de sa carrière, avec une configuration adaptée en conséquence et enrichie de la présence d’invités - membres historiques du groupe ou, du côté des cuivres, nouveaux venus issus des conservatoires de jazz des environs. Au total, c’est donc un panorama exhaustif de l’œuvre magmaïenne qui fut proposé, plus complet encore que celui dressé il y a vingt-cinq ans pour la « Retrospektïw » de l’Olympia. Occasion pour le groupe et son public, au-delà de la dimension festive de l’événement, d’effectuer une « mise à plat », et un bilan comparatif qui n’aura fait l’impasse ni sur la préhistoire ni sur certaines des phases les plus controversées de son histoire.


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Himiko Paganotti © H. Collon

Avant d’entrer dans les détails, il convient de s’attarder sur l’équipe réunie actuellement autour de Christian Vander. L’une des caractéristiques les plus réjouissantes du Magma 2005 est que les musiciens sont tous si talentueux, en phase avec la vision musicale de leur leader, que les « réunions de famille » (par exemple aux Nancy Jazz Pulsations 2003, où Klaus Blasquiz, Bernard Paganotti et Didier Lockwood s’étaient joints au groupe, renforcé de cuivres et choristes, pour un « Mekanïk Destruktïw Kommandöh » de légende) ne suscitent aucune frustration comparative, mais un plaisir simple et sain, celui de retrouver de vieux amis : en effet, les jeunes recrues (mentions particulières à Emmanuel Borghi aux claviers, Philippe Bussonnet à la basse et Antoine Paganotti au chant) sont du calibre de leurs prédécesseurs les plus réputés. Seuls quelques nostalgiques indécrottables affirmeront que le Magma d’aujourd’hui n’est « pas aussi bon qu’à l’époque ».


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Philippe Bussonnet © H. Collon

L’opportunité, inespérée à tous points de vue, d’entendre Magma rejouer le répertoire de ses deux premiers albums (hormis « Kobaïa », régulièrement ressuscité le temps d’un rappel) constitua assurément le moment le plus exceptionnel de ces « Mythes et Légendes ». Pour ce faire, Magma s’était dispensé des services de ses quatre chanteurs pour rappeler à ses côtés le titulaire originel du poste, Klaus Blasquiz, fidèle lieutenant de Vander tout au long des années 70, et dont la cote d’amour auprès du public ne s’est en rien altérée avec le temps : c’est du reste mérité, car la ferveur du chanteur n’a d’égale que l’importance de sa contribution à la dimension vocale unique, devenue aujourd’hui une tradition à part entière, de Magma. Cette dernière n’a toutefois pris une tournure véritablement chorale qu’au fil des années : au départ, la polyphonie magmaïenne était surtout incarnée par les cuivres, et c’est pourquoi le groupe s’est assuré la collaboration de trois jeunes saxophonistes pour revisiter, dans une configuration instrumentale proche de celle de l’époque, les meilleurs moments du double album éponyme de 1970 et de son successeur 1001° centigrades, paru l’année suivante.


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Klaus Blasquiz © H. Collon

Force est de constater que l’époque suggérée par ces morceaux paraît bien lointaine. En partie parce que l’inspiration s’avère beaucoup plus tributaire de son temps que celle, intemporelle, des chefs-d’œuvre du milieu des années 70. Le poids de certaines influences est encore évident, en particulier du côté du jazz dans ses multiples variantes, du free (l’ouverture de « Stöah », introduite par des stridences guitaristiques qui recréent de façon saisissante le « cri primal » de Vander) au jazz-rock balbutiant de la fin des années 60, marqué par une utilisation ostentatoire et naïve des ruptures de rythme et autres métriques impaires. On pense parfois à des groupes comme Soft Machine (dans son éphémère formule en septette), voire au rock cuivré des premiers Chicago ou Blood Sweat & Tears.

Certains moments, pourtant, distinguent déjà Magma du tout venant de la pop music (comme on l’appelait à l’époque) avec, dans « Auraë » et « Stöah », des parties de piano rappelant le folklore d’Europe de l’Est cher à Bartok. Et si « Iss Lanseï Doïa », choisi pour représenter 1001° centigrades, est plus proche (chant mis à part) d’un jazz-rock crypto-canterburien (tel qu’ont pu le pratiquer plus tard des groupes comme les Muffins), sans doute est-ce dû au champ d’inspiration plus balisé de son compositeur, le saxophoniste Teddy Lasry.

Car en 1971, Christian Vander, lui, est déjà parti explorer d’autres horizons. Tournant le dos à un style qu’il estime trop « chargé », pas assez original, il pose les premiers jalons de ce qui deviendra la trilogie Theusz Hamtaahk, marquant l’accession de Magma à l’âge adulte. La musique se fait plus épurée, et abonde en motifs cycliques répétés à l’infini (ou presque), générant une transe que Vander dit avoir puisée dans le jeu de McCoy Tyner sur « My Favourite Things ». Comme dans le standard transcendé par Coltrane, les fondements harmoniques sont, il est vrai, simplissimes : une bonne partie de « Mekanïk Destruktïw Kommandöh » est ainsi fondée sur une pédale de ré soutenant des triades à la forte coloration modale (et pour cause : Vander utilise uniquement les notes blanches du clavier !), la richesse du résultat final provenant avant tout du renouvellement continuel du propos mélodique et rythmique, empreint une nouvelle fois de réminiscences folkloriques insistantes. Une influence que Vander n’exprimera plus de façon aussi directe, mais qui continuera à imprégner la musique de Magma via sa prédilection pour les lignes mélodiques claires et pures, à l’opposé d’un accompagnement instrumental souvent alambiqué.


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Stella Vander © H. Collon

Au Triton, les trois mouvements de Theusz Hamtaahk ont été joués dans leur ordre « théorique », qui n’est pas celui de leur écriture, et encore moins de leur publication (« M.D.K. », le troisième, est sorti en 1973 ; « Wurdah Itah », le deuxième, en 1974 ; quant au premier, éponyme, il n’a vu le jour qu’à l’occasion de la « Retrospektiw » de 1980), Magma s’étant autorisé quelques écarts par rapport au découpage en périodes de sa résidence au Triton (on le vérifiera par la suite…). « Theusz Hamtaahk », déjà le plus austère des trois, avec ses longues phases cycliques transpercées de brefs éclats mélodiques, l’est encore plus privé de polyphonie vocale, même si Klaus Blasquiz aura été secondé par Stella Vander aux chœurs (et quelques parties de claviers additionnelles). Plus tard, dans ce qui restera comme un des grands moments de ces concerts, Christian Vander délaissera quelques minutes sa batterie pour rejoindre son ancien alter ego sur le devant de la scène, les deux complices se livrant à un duo d’une troublante intensité, préparant le terrain à l’apothéose finale. Les retrouvailles Magma-Blasquiz se poursuivront en rappel avec « Sowiloï », enchaîné comme il se doit au « KMX » de Jannick Top : on excusera volontiers ce nouvel anachronisme, le solo de basse époustouflant de Philippe Bussonnet nous privant momentanément de tout esprit critique…

Deuxième semaine : c’est le Magma actuel, sans invité surgi de son passé (mais avec un James MacGaw cantonné aux chœurs, Fred d’Oelnitz prenant désormais en charge le second piano), qui nous propose pour commencer un « Wurdah Ïtah » somptueux, dont le seul tort restera son air de déjà-vu pour qui était présent aux concerts de l’an dernier au Triton (il en constituait déjà le premier set). En outre, beaucoup de spectateurs ont sans doute l’esprit ailleurs, obsédés par une même question : Jannick Top, annoncé au deuxième set, sera-t-il à la hauteur de sa légende, ressuscitant par sa seule présence l’état de grâce absolu symbolisé dans l’imaginaire collectif des fans de Magma par le pacte rythmique diabolique scellé entre lui et Vander durant leur trop brève (car orageuse) collaboration… ?

Lorsque surgit des coulisses la figure mythique du bassiste, son célèbre crâne dégarni, son gilet en cuir et son instrument en bandoulière, on veut y croire. Pourtant, dans les faits, l’extase espérée ne sera pas au rendez-vous. Tout d’abord, contrairement à ses propres compositions, « M.D.K. » n’est pas pour Top le lieu approprié à une démonstration de force immédiate, telle que certains l’espéraient d’emblée. On prend donc son mal en patience, l’esprit un peu parasité par le poids de cet enjeu… Puis arrive finalement le moment rituel du solo de basse introduisant les passes d’armes incandescentes du « Mekanik Zaïn », et avec lui l’espoir que Top branche enfin sa distorsion pour nous noyer sous un déluge de décibels bienfaisants. Il n’en sera rien : c’est une pédale « delay » qu’il met à contribution afin de superposer plusieurs parties de basse, sans que le résultat impressionne vraiment, ni par sa technicité, ni par son ampleur symphonique. Dans ce registre, on a déjà entendu beaucoup plus intéressant (Michel Hatzigeorgiou d’Aka Moon, par exemple). Le résultat étant de surcroît avare en décibels (quand on pense au déluge thermonucléaire orchestré par Paganotti sur la « Retrospektïw »), l’introduction du riff du « Mekanïk Zaïn » tombe à plat, même si James MacGaw réussit à faire monter la sauce lors de son solo. Le retour du groupe au complet permet de renouer avec un niveau d’énergie enfin digne du morceau, et le final est de toute beauté, mais ne l’aurait-il pas été sans Top ? On peut se le demander…


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James McGaw © H. Collon

La sévérité de ces critiques mérite sans doute d’être contrebalancée à plusieurs niveaux. D’une part, c’est le droit le plus strict d’un musicien que de rompre avec les partis pris qui l’ont caractérisé dans le passé, et d’évoluer vers d’autres options ; mais c’est aussi celui de l’auditeur d’estimer, à tort ou à raison, que ces choix vont ou non dans le sens d’une musicalité optimale. D’autre part, s’il est clair que le niveau technique de Jannick Top, comme celui de nombreux musiciens de sa génération, n’impressionne plus vraiment aujourd’hui, et que sa façon d’asseoir les rythmiques peut sembler antédiluvienne à nos oreilles habituées à des « grooves » plus swinguants, il convient de rester conscient du caractère subjectif de telles notions, et de refuser par conséquent les dispositifs critiques trop figés. On se gardera donc de toute conclusion définitive, en acceptant l’idée d’être passé « à côté » de ce que Jannick Top a essayé de nous dire…

D’autant que le « De Futura » proposé en rappel (après, il faut tout de même le préciser, au risque d’en remettre une couche, une interminable et assommante introduction solitaire de Top dans son registre cyclico-minimaliste de prédilection) est réellement splendide, concluant la soirée sur une impression beaucoup plus favorable. Bussonnet rejoint son aîné, muni cette fois d’une basse piccolo avec laquelle il double, dans un registre intermédiaire, le fameux riff accélérant joué à l’unisson par la basse et la guitare. Lourdeur rythmique terrassante, tourbillons synthétiques angoissants, interludes choraux d’une sublime luminosité : le chef-d’œuvre de Jannick Top aura rarement été joué avec une gamme de couleurs aussi étendue, compensant son déferlement de violence par d’authentiques fulgurances poétiques.