Portrait

Michiyo Yagi modernise la tradition

La joueuse de koto japonaise occupe une place particulière dans le paysage des musiques improvisées.


Michiyo Yagi @ Mark Rappaport

Arrivée sur le tard dans la musique improvisée, Michiyo Yagi rattrape son retard depuis presque vingt ans en se frottant aux gothas japonais (Otomo Yoshihide, Akira Sakata, Satoko Fujii…), américain (Elliott Sharp, Ken Vandermark, Hamid Drake…), mais surtout européen (Peter Brötzmann, Paal Nilssen-Love, Bugge Wesseltoft, Eivind Aarset…). En outre, depuis quelques années, son duo avec le batteur Tamaya Honda ne fait que monter en puissance. Enfin, ses talents d’improvisatrice ne doivent cependant pas faire oublier qu’elle est une compositrice hors pair, comme en témoignent ses musiques évocatrices et cinématographiques.

- Qu’est qui vous a incitée à jouer du koto à 17 et 21 cordes ?

Ma mère enseignait le koto. Dès le plus jeune âge, je faisais le pitre avec des kotos – c’étaient pour moi des jouets qui traînaient dans la maison. Il semble que j’avais des prédispositions naturelles pour l’instrument. Ma mère a alors décidé de me donner de véritables leçons sur un koto traditionnel à 13 cordes. Mais j’étais une élève dissipée et il n’a pas fallu longtemps avant que je me lasse de la gamme pentatonique sur laquelle repose la grande majorité du répertoire traditionnel, sans parler des limites imposées par l’instrument en termes de registre. Alors je suis passée au piano et j’en étais ravie. À l’époque, j’ai également commencé à écrire des chansons originales inspirées d’extraits de musiques de dessins animés diffusés à la télévision. Avec le recul, c’est peut-être à ce moment-là que ma carrière d’improvisatrice a germé.

Adolescente, j’ai entendu à la radio une composition de musique contemporaine écrite pour le koto à 17 cordes, qui m’a fascinée. Cela m’a poussée à reprendre le koto. J’ai commencé à étudier sérieusement cet instrument et j’ai fini par devenir l’apprentie du célèbre maître de koto moderne Tadao Sawai et de sa femme Kazue Sawai.

Le koto à 17 cordes est également appelé koto basse. Il a été inventé il y a un peu plus d’un siècle par une femme qui figure parmi les principaux interprètes-compositeurs de koto de l’ère moderne, Michio Miyagi (je suis bien sûr consciente de la similarité de nos noms), qui trouvait que la musique traditionnelle japonaise souffrait, en termes de registre basse, de la comparaison avec la musique occidentale. Le koto à 21 cordes - il y en avait 20 à l’origine - a été inventé en 1969. Une corde supplémentaire a été ajoutée deux ans plus tard, mais certains continuent de l’appeler « koto à 20 cordes ». Comme je pense que c’est un peu absurde, j’insiste pour l’appeler koto à 21 cordes, car il faut bien appeler un chat un chat. Ce koto a finalement évolué pour devenir le koto à 25 cordes, qui a ses défenseurs, mais qui est un peu trop encombrant pour ma morphologie.
 
Pour moi, le koto à 21 cordes est un peu comme une guitare et celui à 17 cordes comme une contrebasse, même si son registre est davantage comparable à celui du violoncelle. Les deux kotos avec lesquels je me déplace ont été modifiés afin de permettre l’amplification. Je les appelle des « kotos électriques », mais « électro-acoustiques » est probablement un terme plus juste.

- Quelles leçons avez-vous tirées de votre expérience auprès d’improvisateurs européens et américains ?

J’ai appris qu’il existe des points communs entre tous les musiciens qui improvisent, indépendamment du pays d’où ils viennent ou de l’instrument dont ils jouent. L’important est l’écoute, l’interaction, le maintien d’un rythme constant lorsque cela s’impose, la différence entre l’improvisation idiomatique et non idiomatique… des choses comme ça.

- Vous avez déclaré que Peter Brötzmann était un mentor. Quels types de conseils vous a-t-il donnés ?

Peter Brötzmann était réputé pour être avare de conseils. Dès le départ, j’ai été jetée dans la fosse aux lions et j’ai dû trouver ma place lorsque je jouais avec lui et, dans la plupart des cas, un batteur. Au début, mon jeu était atonal mais, en l’écoutant, je me suis aperçue qu’il avait tendance à évoluer autour d’une tonique ou d’une tonalité. Alors j’ai commencé à suivre ses modulations en réglant mes kotos tout en jouant. Vous vous demandez peut-être de quoi je veux parler.

Les kotos sont équipés de chevalets amovibles et doivent être accordés avant de pouvoir interpréter une composition quelle qu’elle soit. Cela signifie que jouer sur des enchaînements d’accords est difficile voire impossible. Ce sont essentiellement des instruments monophoniques joués avec des médiators placés sur le pouce, l’index et le majeur de la main droite. La main gauche est principalement utilisée pour des effets tels qu’infléchir ou étouffer les cordes.

Dans mon cas, j’utilise tous mes doigts lorsque je joue mes propres compositions ou lorsque j’improvise. J’utilise également un archet de contrebasse, des baguettes et d’autres accessoires qui ne font pas partie de la panoplie traditionnelle. En outre, j’ai recours à une variété d’effets électroniques – modulateur en anneau, pédale de distorsion, looper, générateur d’octave, réverbération, délai… Lorsque je dis jouer de l’« hyper-koto », je veux dire en fait que j’associe des techniques traditionnelles à des techniques étendues tout en utilisant l’équipement électro-acoustique qui définit mon son. Lorsque j’ai commencé à jouer avec Peter, je n’utilisais pas l’électronique. Mais il était toujours ouvert à de nouvelles sonorités, et il n’a jamais eu d’objection quand j’ai adopté progressivement des pédales d’effets. Travailler avec Peter m’a rendue plus forte, m’a permis d’améliorer ma technique et m’a ouvert les oreilles.

Une fois, à l’issue d’un concert en duo, nous sommes allés dîner et je lui ai demandé « À quoi penses-tu juste avant de jouer un set d’une heure ? » Je ne m’attendais pas vraiment à ce qu’il me réponde, mais après un long silence, il m’a expliqué en détail comment il se prépare pour un concert et ce à quoi il pense pendant qu’il joue. Je ne vais pas vous dire ce qu’il m’a dit – je préfère en garder le secret. Beaucoup de gens affirment que Peter ne parlait presque jamais de méthodologie, mais je pense qu’il a fait une exception pour moi car j’étais si ignorante quant au jazz en général, et au free jazz en particulier. En dépit de ma naïveté, il a vu quelque chose en moi et m’a encouragée à sa façon.
             
Peter pouvait être terrifiant, mais il était également l’une des personnes les plus adorables que j’ai jamais rencontrées. Il avait l’habitude de m’appeler « Ma petite sœur ». Je porte ce surnom comme une médaille.

Michiyo Yagi @ Mark Rappaport

- Quand et pourquoi vous êtes-vous mise au chant ?

Chanter dans le style traditionnel appelé jiuta fait partie de l’étude du koto. Ma propre musique incorpore ce style à un chant plus conventionnel.

- Pouvez-vous nous expliquer ce qu’est le chant jiuta ?

Il dérive d’une longue tradition du shamisen et de la musique vocale. Le shamisen est une sorte de banjo japonais. Les études du koto incluent souvent des leçons de shamisen et de chant. Le chant traditionnel jiuta a tendance à être perçu comme nasal et bourdonnant par les Occidentaux.

- Comment le duo avec le batteur Tamaya Honda a-t-il été lancé ?

Tamaya Honda était principalement un batteur de jazz mainstream dont mon producteur / manager / mari Mark Rappaport admirait le jeu depuis pas mal de temps. En 2007, Mark a produit un concert intitulé « BrötzFest » où Peter Brötzmann a joué trois sets avec trois batteurs différents – Yasuhiro Yoshigaki, Hideo Yamaki et Paal Nilssen-Love. Tamaya était assis au premier rang durant toute la soirée, les bras croisés, écoutant attentivement. Après le concert, il est allé voir Mark pour lui dire « Pourquoi ne m’as-tu pas invité à jouer ? » Mark lui a répondu : « Je croyais que ce n’était pas ton genre de musique, mais si tu penses que tu peux en jouer… ».
 
C’est comme ça que le duo est né. Nous avons commencé à inviter d’autres musiciens pour des séances d’improvisation en trio dans un minuscule lieu underground appelé Aketa No Mise. Mark a intitulé ses séances « Aketa Dōjō ». Un Dōjō est un endroit où on pratique les arts martiaux. Le nom est resté.

- Quelle est la principale satisfaction que vous retirez de cette collaboration ?

Nous jouons depuis si longtemps ensemble que nous pouvons monter sur scène sans aucune préparation et jouer une musique passionnante. Ce que j’aime depuis le début chez Tamaya est qu’il se lâche complètement. Bien souvent, lorsque je joue avec un batteur pour la première fois, il présume que je joue un instrument doux et délicat et que je fais dans la retenue. Mais depuis que j’ai électrifié mes instruments je n’ai plus à me préoccuper du volume, alors j’aime attaquer les batteurs de front. Tamaya a une solide formation jazz et peut être un accompagnateur sensible, mais il adore également le hard rock et le heavy metal et il est capable de mettre le feu aux poudres. Alors que nous jouions depuis un an ensemble, nous avons fait un concert avec Peter, et nous sommes alors devenus son « Japan Trio » à chaque fois qu’il venait au Japon.

- Utilisez-vous une méthodologie spécifique lorsque vous composez ?

Parce que les chevalets du koto sont amovibles, jouer simplement en accordant l’instrument au hasard peut me donner des idées pour des compositions originales. Mais il m’arrive aussi de composer au piano. Le répertoire du koto traditionnel peut également être source d’idées à moderniser. Mais le rock ou l’electronica peuvent aussi m’inspirer. J’ai grandi en écoutant Queen et les Bay City Rollers. Et j’aime Underworld, Porcupine Tree, Cibo Matto, Juana Molina ou Laura Veirs.

- Est-ce que le coût de voyager avec deux kotos vous empêche de trouver des concerts ?

Oh, pour sûr. On me sollicite tout le temps pour jouer à l’étranger mais la plupart des offres finissent par ne pas aboutir lorsque nous mentionnons la logistique. Nous donnons une idée de la taille des kotos (je préfère voyager avec mes deux kotos à 21 cordes et 17 cordes) et quand ils se rendent compte des frais de bagage supplémentaires, c’est le silence radio.