Chronique

Olivier Temime

Inner Songs

Olivier Temime (ts, ss), Étienne Déconfin (p), Emmanuel Bex (elp), Samuel Hubert (b), Antoine Paganotti (dm), Arnold Mueza (perc).

Label / Distribution : Day After Music

Le saxophoniste Olivier Temime dévoile des pans de son intimité musicale sous la forme d’un disque-manifeste. Se saisissant des chansons intérieures qui le hantent, il en extériorise les échos dans les 13 titres (12 et un caché) alignés ici. Sa verve saxophonistique, peut-être l’équivalent de sa faconde provençale d’origine, se déploie entre rage et tendresse. Son jeu simultanément nuancé et ravageur a quelque chose des incantations spirituelles d’un Pharoah Sanders, entre incursions free et racines rhythm’n’blues.

Par-delà nature et culture, il harmonise le chant d’un merle et dévoile des pans de son patrimoine musical. Livraison fondante à souhait de « Little Sunflower » de Freddie Hubbard (son contrepoint est superbe), mélancolie assumée sur « After the rain » de Coltrane, jeu orchestral sur une version méchamment groovy de « Fleurette africaine » de Duke Ellington, tentation symphonique sur « Golden Lady » de Stevie Wonder (rehaussée par un quatuor à cordes) : des reprises comme des balises sur un album en forme d’autobiographie. Les compositions sont autant de réminiscences de ses rencontres (« So Long Steve » en hommage à Steve Grossman), de ses amours (« A Lullaby For Constance », où son ténor entre en fusion avec la trompette de Stéphane Belmondo) que de ses voyages (« Thuoc Phien », magnifique pièce polyrythmique et polyphonique d’inspiration vietnamienne) ou de son imaginaire universel (de « Raahsan » en hommage à Roland Kirk, dont il sample la voix, jusqu’à « Mama Tiger », un rap hallucinatoire avec Oxmo Puccino).

Pour réaliser cet assemblage pour le moins hétéroclite, il a sollicité une rythmique flamboyante : Antoine Paganotti, plus qu’orchestral à la batterie, et Samuel Hubert, délicatement groovy à la contrebasse, se sont vu adjoindre les services du maître percussionniste Arnold Mueza (pièce maîtresse de la formation The Volunteered Slaves avec laquelle Temime tourne habituellement). Deux claviers étincelants se partagent les rôles harmoniques avec d’autant plus de subtilité qu’ils jouent volontiers là où on ne les attend pas, entre l’orgue aux tentations bachiennes d’Emmanuel Bex et le piano subtilement funky d’Étienne Déconfin. Construit sur des mises en abyme dont on ne peut sortir indemne, cet album confirme, s’il en était besoin, l’immense talent artistique d’Olivier Temime. Pour l’occasion, il s’est adjoint les services de son collègue d’instrument Julien Lourau comme réalisateur plutôt que producteur : c’est dire si les intentions musicales ont aussi des perspectives visuelles. Plus qu’un saxophoniste, plus qu’un musicien, plus qu’un producteur, l’ancien lauréat de la classe de jazz du conservatoire de Marseille est ce poète du souffle dont le jazz contemporain a besoin.

par Laurent Dussutour // Publié le 11 juin 2023
P.-S. :

Avec : Stéphane Belmondo (tp), Oxmo Puccino (voc), Quatuor Marielle De Rocca Serra, Jérémy Bruyère (b), arrangé par Vincent Artaud.