Chronique

Secret Keeper

Emerge

Mary Halvorson (g), Stephan Crump (b)

Label / Distribution : Intakt/Orkhestra

C’est sur une note étrange que débute Emerge, deuxième rencontre de la guitariste Mary Halvorson et du contrebassiste Stephan Crump. Un détail qui souligne la poésie intimiste nourrissant la discussion entre ces deux symboles de la scène new-yorkaise, déjà aperçue dans Super Eight, leur premier album, déjà pour Intakt Records : alors qu’ils enregistrent « What’ll I Do » (Irving Berlin), seule reprise d’un disque où les compositions sont à parité, la pluie se met à tomber dru à l’extérieur du studio, laissant filtrer un crépitement ininterrompu ; ce déluge impromptu lie en profondeur l’inimitable style serpentin d’Halvorson et l’intensité rugueuse de Crump, et emplit le studio d’un spleen voluptueux. Les tintements et échos de la guitariste rappellent la version de Chet Baker et façonnent à merveille cette atmosphère. Puis, lorsque l’archet la rejoint, on se surprend à écouter cette musique comme on trahirait quelques confidences, avec une curiosité attentive.

Une liberté de ton dont seuls peuvent se targuer les amis proches anime le duo Secret Keeper ; elle s’exprime par exemple sur comme « Nakata », morceau sur lequel on ne sait pas distinguer de prime abord quelles cordes sont caressées, jusqu’à ce que Crump prenne la parole par de robustes pizzicati. Le toucher d’Halvorson fait le reste, reprenant le thème ou s’entortillant chaleureusement autour de la contrebasse. Il ne faudrait cependant pas croire que tout est miel dans cette familiarité. Certains échanges ont la rudesse des franches camaraderies. « In Time You Yell », signé de la guitariste, en est l’illustration. Le jeu durcit soudain et le riff entêtant rivalise avec l’archet. C’est en de rares instants seulement qu’à vifs coups de pédale, Halvorson retrouve ces dissonances qui apportent du relief à l’ensemble.

Si Secret Keeper quitte parfois l’intime pas de deux pour des chicaneries soudaines (« Turns To White Gold », où l’électricité tutoie un rock aussi acide que fugace), c’est souvent aux marges du silence que se situe Emerge. L’univers est assez proche du trio de Crackelknob où Reuben Radding tenait également un rôle massif que la jeune femme venait éroder. La relation privilégiée de l’élève de Joe Morris avec les contrebassistes n’est plus à prouver, ses fréquentations allant de Michael Formanek (au sein de Thumbscrew) à John Hébert dans son septet. Celle qui unit Mary Halvorson et l’indéboulonnable membre du trio de Vijay Iyer paraît sans doute énigmatique et inattendue ; elle n’en est que plus sincère. Ce disque le confirme : il y a des secrets qu’il ne vaut mieux pas garder pour soi. Tendez l’oreille !