Citizen
Édition du 8 février 2012 // Citizenjazz.com / ISSN 2102-5487
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Vijay Iyer au firmament du jazz

2009 est l’année de la gloire pour Vijay Iyer. Phénomène médiatique ou artiste majeur ? Citizen Jazz mène l’enquête

Eh bien, c’est fait ! Voilà Vijay Iyer installé au firmament du jazz. Les monstres sacrés de la critique l’adoubent, tel Ben Ratliff, du New York Times, qui nous presse d’accueillir le nouveau grand trio du jazz. Plusieurs de ses douze albums en leader ou co-leader figurent dans la sélection annuelle des principaux magazines américains. S’affichant en solo sur la couverture de la revue anglaise Jazzwise, de Jazzthetik, Jazz Podium, Concerto, et en trio avec Matthew Shipp et Jason Moran sur celle du magazine culte Downbeat, qui l’a par deux fois élu « Etoile montante de l’année », comme compositeur et comme artiste de jazz, il accumule les honneurs avec une régularité confondante.

Les magazines du monde entier – et la France n’y échappe pas – accordent à ses derniers disques leurs plus hautes distinctions (Tragicomic Choc de l’année 2008 du fusionné Jazzman). Et cette gloire déborde du microcosme : le magazine scientifique Seed voit en lui un des neuf esprits révolutionnaires du siècle ! Quant au petit monde du jazz sur Internet, il est en émoi : de mémoire d’internaute amateur de jazz, on n’avait jamais vu un tel buzz qu’à l’occasion de la sortie de son dernier disque, Historicity, sur le label allemand ACT.

La sortie d’Historicity : événement ou opération marketing ?

Pour qui veut se faire une idée de l’effervescence entourant ce musicien et son dernier disque, rien de tel qu’une visite à la National Public Radio en ligne et en particulier à son blog, A Blog Supreme. Les blogueurs y ont organisé une vaste consultation, non pour recueillir une énième liste des disques de la décennie, du siècle ou de l’année, mais - beaucoup plus intéressant - pour établir une liste de cinq disques parus au XXIè siècle à recommander à un jeune esprit ouvert pour lui donner envie de découvrir le jazz. Sans surprise, ce référendum place Brad Mehldau et The Bad Plus sur le podium, mais l’on constate que les votants, choisis parmi des musiciens et blogueurs actifs âgés de moins de trente ans ont placé Vijay Iyer sur la troisième marche du podium. En particulier, Historicity est un des disques les plus cités et ce avant même sa sortie officielle aux Etats-Unis, preuve de son impact considérable dans les sphères informées.

En lisant cet exposé, plus d’un mélomane averti soupçonnera une opération marketing. D’autant que notre musicien, personnage élégant et grand communicant, à l’élocution aussi impeccable que sa pensée est claire, semble être pour le label ACT, orphelin du grand Esbjörn Svensson, un remplaçant idéal. Les spectateurs qui se pressaient au Duc des Lombards en octobre, parmi des rangs serrés de musiciens avides, n’auront guère été rassurés en voyant cet homme à l’allure de cadre supérieur poser délicatement son iPhone sur le piano dès son arrivée sur scène...

Circonstance aggravante, son curriculum vitæ est un rêve de publicitaire : grosse tête passée par Yale et Berkeley, au terme d’un brillant parcours en maths et physique il soutient une thèse interdisciplinaire en Arts et Sciences lui permettant d’explorer la musique sous l’angle cognitif, sujet sur lequel, par la suite, il lui arrivera d’écrire dans des revues scientifiques ou de musicologie et d’intervenir dans les grandes universités américaines.

Et puis, bien sûr, c’est un Américain issu de parents indiens immigrés aux États-Unis dans les années 1960. Ah l’Inde ! Un des quatre membres du club des « BRIC » - Brésil, Russie, Inde et Chine - les géants émergents où se trame l’avenir de la planète… terre promise pour les as du marketing en quête d’ouvertures, on y revient. Décidément, le dossier de ce musicien s’aggrave et la présence menaçante de marchands dans le temple de la musique est dénoncée par ceux que ce tohu-bohu ne laisse pas d’agacer. « Il n’y en a que pour lui », grincent ainsi quelques musiciens qui se sentent délaissés.

En bref, nous sommes avec l’éclosion de cet homme, de sa musique, de son trio en présence d’un événement à forte résonance médiatique et Citizen Jazz se devait de chercher à en savoir plus, histoire d’éclairer ses lecteurs sur les échos divergents provenant d’une part de la grande masse des musiciens et critiques pâmés, et d’autre part de quelques voix osant à peine troubler de leurs doutes ce concert de louanges. Or ce travail était nécessaire car si les affaires de ce musicien profitent de cette effervescence, la reconnaissance de la réalité de son art, de son intégrité, de son travail acharné et cohérent pourrait en être retardée chez les mélomanes, qui passeraient ainsi à côté d’un musicien au potentiel considérable.

par Laurent Poiget // Publié le 22 novembre 2010