Tribune

Premières galettes…

Cinq textes offerts par le « Z Band », collectif de blogueurs ayant choisi de publier à intervalles réguliers sur un thème choisi.


Ces textes sont à l’origine signés du « Z Band », collectif de blogueurs ayant choisi de publier à intervalles réguliers un texte portant sur un thème choisi. Ici, « le premier disque de jazz » [1]

  • My Favorite Things (Coltrane) par Denis Desassis (Maître Chronique) ;
  • Bag’s Groove (Miles, Monk, Rollins, Bags et les autres) par Ptilou ;
  • The Genius (Art Tatum) et At The Blackhawk (Monk) par Jazzques ;
  • Three Blind Mice (Art Blakey) par Jazz à Paris
  • Music Makers (Helen Merrill - 1986) par Jazz Frissons ;
  • ’Round About Midnight (Miles) par Belette et Jazz/

1 - Ma première galette… - My Favorite Things
par Denis Desassis, dit Maître Chronique

Ou comment, après pas mal d’années à reporter l’achat de ce qui fut mon premier vrai disque de jazz, je suis entré dans un univers qui reste, aujourd’hui encore, la source de toutes les émotions.

Montons à bord de la terrible machine du temps. Nous sommes le 9 septembre 1985 et j’entre chez mon disquaire favori de l’époque, « La Parenthèse » à Nancy pour ne pas le nommer. On y trouve toute une variété de disques, chanson, rock et jazz pour l’essentiel, ce dernier vivant là ses dernières semaines avant qu’une opération de recentrage économique ne le fasse disparaître de la boutique, me contraignant par la suite à effectuer mes achats dans un magasin concurrent (qui existe toujours en tant que disquaire, mais dont les bacs se font de plus en plus maigrichons… époque oblige).

En entrant, j’ignore totalement ce que je vais acheter, je ne suis même pas certain d’y dépenser le moindre franc. Je furète, joue des doigts avec célérité pour faire défiler les pochettes des 33 tours, encore nombreux malgré la présence de ces jeunes CD qui restent coûteux et ne couvrent qu’une partie des catalogues. Mes goûts de l’époque sont marqués par une certaine incertitude ; j’ai connu bien des bonheurs musicaux durant les années 70 à 80 mais la période qui vient de s’écouler me laisse un peu sur ma faim. En consultant aujourd’hui la liste de mes disques, je m’aperçois d’ailleurs qu’il n’existe aucun mouvement musical dominant depuis l’entrée dans les années 80 : Magma est en sommeil malgré la publication d’un drôle de Merci et Christian Vander ne nous a pas encore offert le premier disque de sa nouvelle formation, Offering, qui déjà se produit sur scène ; la troisième mouture de King Crimson semble avoir vécu ; même mon bon vieux Grateful Dead ne donne plus beaucoup de nouvelles depuis quatre ans, son leader Jerry Garcia n’étant pas au mieux de sa forme, parce qu’emprisonné dans les griffes de la drogue. Il y a quelque part chez moi comme une forme de déshérence qui m’entraîne à choisir sans choisir un disque de temps en temps, par habitude mais aussi sans grande conviction.

Alors, c’est peut-être ce soir-là le moment de me remémorer les nombreux interviews du même Christian Vander qui, à chaque fois que la possibilité lui était offerte, dressait dix ans plus tôt dans les revues spécialisées – Best ou Rock’n’Folk – un portrait passionné et intrigant d’un saxophoniste dont la musique semblait être la source de toutes ses inspirations : John Coltrane. Vander se plaisait à raconter comment, alors qu’il avait une douzaine d’années, il avait écouté sans fin le disque « My Favorite Things » et la version obsédante que Coltrane avait créée à partir d’une chanson a priori anodine tirée d’une comédie musicale, La mélodie du bonheur. Il disait aussi que la disparition de Coltrane, le 17 juillet 1967, l’avait presque anéanti avant qu’il ne décide de réagir et de mettre sur pied cette formation à nulle autre pareille dont il reste, quarante ans plus tard, l’âme et le moteur surpuissant. Alors, Coltrane, enfin ? N’était-ce pas le moment d’en savoir un peu plus et de découvrir celui qui me semblait un peu comme un magicien ?

Nous étions les 9 septembre 1985 : étrangement, c’était le jour anniversaire de mon frère, celui qui m’avait tellement appris en musique. Ce soir-là, j’investissais un nouveau monde, dont il ne m’avait jamais parlé, étant de son côté emporté par d’autres passions, transatlantiques elles aussi mais d’une toute autre coloration. On peut y voir un symbole, pourquoi pas…

Une valse, tourbillonnante, répétitive, un saxophone soprano au son dense et habité, instrument que je croyais jusque là voué pour l’éternité à jouer « Petite fleur » ou « Les oignons ». Une batterie foisonnante, subtile, omniprésente (Elvin Jones) et un piano enchanté (MacCoy Tyner) qui évoque un carillon. Pendant près d’un quart d’heure, sans que jamais la lassitude ne gagne. « My Favorite Things »… mais aussi « But Not For Me » et « Summertime » de George Gershwin, interprété au saxophone ténor, ou encore « Everytime We Say Goodbye » de Cole Porter. Une sacrée manière de revisiter un répertoire déjà consacré ! Coltrane vous laissant même l’impression qu’il était le compositeur de ces thèmes tant il avait su se les approprier et les relire d’une voix si originale qu’il y avait là quelque chose comme de la transfiguration.

Un drôle de tour de magie en réalité et le début d’une longue aventure pour moi. Parce qu’en même temps que je découvrais la musique de John Coltrane, je mesurais à quel point ce musicien majeur avait – en peu de temps finalement – marqué son époque et accumulé une impressionnante discographie au beau milieu de laquelle je me sentais un peu perdu. Oui, perdu et ce malgré de nombreux allers retours vers les boutiques pour tenter d’y voir plus clair (pas d’Internet à cette époque, pas de Google ni même de Wikipedia…). Mais par où fallait-il donc commencer ? Pourquoi Impulse ? Pourquoi Prestige ? Pourquoi Atlantic ? J’avais entendu dire – par qui, je ne me souviens plus – que certains disques étaient inaudibles, comme un certain Live in Japan, 1966 ou Om en 1965… Je comprenais que le saxophoniste avait connu une évolution foudroyante entre le milieu des années 50, époque à laquelle il travaillait avec Miles Davis et son décès en juillet 1967 alors qu’il n’avait pas encore 41 ans et que sa musique s’apparentait plus que jamais à un cri. Mais comment donc s’y prendre pour démêler les fils de ce drôle d’écheveau ?

J’étais fatigué de toutes ces questions et je me rappelle le jour où je décidai de soumettre mes interrogations à Jazz Magazine. Alors que je croyais avoir été oublié, je reçus une longue et belle lettre, plusieurs pages, de François-René Simon, qui reste l’un des grands spécialistes de Coltrane. D’une élégante écriture manuscrite (les ordinateurs étaient hors de prix et peu répandus encore, même dans les salles de rédaction), cet éminent journaliste me dressait un fort utile et très documenté portrait discographique en me conseillant de procéder avec méthode. Je crois que je ne le remercierai jamais assez…
La porte s’entrouvrait…

Je crois avoir mis depuis cette époque un point d’honneur à me procurer tout ce que j’étais en mesure d’acheter. Accumulation de CD, de coffrets (somptueuse intégrale des années Prestige, de 1956 à 1958, soit seize disques regorgeant de musique), au nom de Coltrane ou des leaders des formations avec lesquelles ils évoluait (Miles Davis, Thelonius Monk, Cecil Taylor, Paul Chambers …). La belle créativité des années Atlantic de 1958 à 1960 avant que John Coltrane ne signe avec Impulse, un label auquel il restera fidèle jusqu’à la fin. Et cette évolution foudroyante de l’inspiration d’un homme pour qui la musique était tout, qui ne vivait que par elle. Ceux qui l’ont côtoyé disent que John Coltrane était un inlassable travailleur, qu’il ne délaissait que très rarement son instrument. Et si les interviews sont très rares, c’est aussi parce qu’il consacrait tout son temps à la musique. Jusqu’au dernier souffle. En témoignent ses multiples interprétations de « My Favorite Things », qu’il portera à un niveau d’incandescence dont le feu n’a pas fini de nous dévorer. Parce que finalement, si Coltrane enregistra beaucoup de disques, il joua finalement assez peu de thèmes sur scène : « My Favorite Things » bien sûr, mais aussi « Impressions », « Afro Blue » ou « Naima » pour citer les compositions les plus renommées. Mais il les réinventait à chaque fois, trouvant toujours une nouvelle histoire à raconter, de nouveaux territoires à défricher. Une quête de l’absolu qui reste aujourd’hui encore unique et exemplaire.

Je regarde ce 33-tours acheté il y a près de 23 ans… Les informations qu’on y trouve sont parfois cocasses : on nous présente les musiciens, ce qui paraît un minimum, mais dans une autre rubrique, on nous dit « Ce qu’il faut savoir » avant de porter à notre connaissance « Ce qu’il faut tout particulièrement apprécier » avant de nous livrer les ultimes « Observations » nous expliquant que « My Favorite Things » est une œuvre marquante et obsédante qu’on aime ou qu’on n’aime pas mais que les critiques de jazz considèrent unanimement comme l’une des plus émouvantes réussites de John Coltrane. On est bien loin des livrets savants qui accompagnent désormais les rééditions de la discographie du saxophoniste, avec leurs analyses approfondies, les détails précis qui nous indiquent le jour, voire l’heure de chacune des prises de chacun des titres.

My Favorite Things est en tous les cas un disque phare, lumineux et visionnaire, qui portait très haut, en 1960, l’étendard de la mélodie et de l’intensité de son interprétation. Un sacré guide pour, ensuite, partir à l’assaut de la montagne jazz et découvrir sa richesse. Je pouvais difficilement espérer meilleure initiation à cette musique dont on nous annonce régulièrement la fin et qui, malgré les menaces, malgré les attaques constantes portées par un système économique soumis aux exigences de la rentabilité immédiate, malgré le mépris affiché par ceux qui nous gouvernent et s’affichent avec la lie de l’art, continue de rugir et se tient debout. Il faut beaucoup de force aux artistes pour ne pas abdiquer, gageons que bon nombre d’entre eux ont beaucoup appris de John Coltrane et de son incroyable « Resolution ».


2 - Ma première galette de Jazz - séquence émoi !!
par Ptilou

De mémoire, puisque cela commence à dater un peu, je reste persuadé que le premier disque de jazz arrivé dans la discothèque familiale à la fin des fifties fut Bags Groove avec cette couverture mémorable :

A cette époque la discographie familiale se dénombrait facilement avec les doigts des deux mains ; pas plus ! Pour des raisons budgétaires et des habitudes d’économies. Quand on achetait un disque, on l’écoutait de très nombreuses fois AVANT d’en acheter un AUTRE !! Le disque (vinyle bien sûr) se jouait sur quelque chose d’extrêmement moderne et nouveau que l’on appellait un tourne disque (parfois surnommé un pick-up : néologisme à l’américaine). Le tourne disque, nouvel objet de grande modernité permettait de jouer les microsillons 45-tours et 33-tours. Tout en gardant encore la possibilité de jouer les 78 tours parfois en changeant le “saphir” et en le retournant pour accéder à une “aiguille” dédiée aux vieux disques des grands parents d’avant guerre.
Néanmoins, dans cette mini-discothèque en devenir, il y avait déjà une grande multiplicité des genres : classique, lyrique, musique pour enfant (Pierre et le loup, Piccolo et saxo) et mais aussi jazz des années 50 : le Bags Groove. Ce disque s’est donc progressivement instillé dans mes oreilles au fil de diverses écoutes juste après Carmen ou le Concerto pour violon de Mendelsohn et juste avant le grand-père basson de Piccolo
La face la plus jouée (car rappellez vous, il fallait tourner le disque une fois arrivé au milieu du programme…) est indéniablement la face « bags groove ». Une face singulière puisqu’elle contient deux fois le même morceau : « Take One » et « Take Two » : ce qui n’étonne plus les jazz fans d’aujourd’hui, habitués des bonus et des disques “fonds de tiroirs” où l’on accumule les prises “alternate” pour nous pousser à acheter une nouvelle version d’un disque qu’on a déjà acheté 5 ou 6 fois (vinyle mono, vinyle stéréo, CD, mini-cassette, cartouche 8 pistes, mp3 etc etc.)

  • Session du 24 décembre 1954
  • 1. « Bags’ Groove » (Milt Jackson) (take1) (11:22)
  • 2. « Bags’ Groove » (take 2) (9:30)

« Bags Groove » a ainsi contribué historiquement à cette approche “alternate” ; ce qui donnait une curieuse et étrange sensation de redite, lorsque le thème était réannoncé une nouvelle fois à l’issue de la « Take 1 ». Grande spécificité et singularité de ce disque, donc.

Pour un gamin de 6 à 8 ans, le disque contenait tout d’abord la magie du timbre du vibraphone, sonorité très moderne et très typée années 50-60 (l’époque et le son du “modern” jazz quartet auquel le modern jazz giant de Miles faisait un peu écho et concurrence. “Bags” c’est justement le surnom de Milt Jackson très présent sur ce morceau lors de l’annonce du thème au vibra et lors des chorus superbement bluesies qu’il développe dans les deux versions.
Mais la force du disque c’est aussi d’imposer et d’initier naturellement un jeune gamin à la gamme blues. Cette gamme, qui est la grande contribution de l’Amérique du Nord à l’histoire de la musique, était (et reste encore loin) d’être évidente aux jeunes oreilles (je vois encore des puristes du classique grimacer et faire une petite moue à l’écoute d’un passage blues quasi dissonnant à leur oreille…). Il est clair que mes goûts futurs rocks, jazz et musiques contemporaines ont été “fondamentalisés” par ses deux versions du « Bags Groove » jouées sur une classique grille de blues…
Le thème apporté par Milt Jackson est par ailleurs simplissime, répétitif, insistant, entêtant et donc inoubliable. Et la force de ses deux versions écoutées par un gamin, est de le faire rentrer dans le jeu des possibilités de l’improvisation. Jouer deux fois le même morceau sans refaire exactement la même chose. C’est une ouverture très forte au grand plaisir du monde du jazz. Car goûter au jeu des comparaisons des interprétations en classique est intéressant et cela permet de s’exercer à sentir les vitesses et les expressivités différentes selon les interprètes ou les directions d’orchestres ; mais le jazz intègre le renouvellement perpétuel des versions et des interrpétations de standards et ouvre donc sur une dimension toute autre : la musique improvisée.

  • Session du 24 décembre 1954
  • Miles Davis (Trompette)
  • Thelonious Monk (Piano)
  • Percy Heath (Basse)
  • Milt Jackson (Vibraphone)
  • Kenny Clarke (Batterie)

La grande force des deux « Bags Groove » repose évidement sur la puissance et le génie des interprètes… Milt Jackson comme souligné ci dessus avec ses phrasés d’une rare évidence qui semble raconter des histoires. Un style qui coule de source. Mais également Kenny Clark, grand novateur et avant-gardiste du drums be bop. Sa partie peut aujourd’hui paraître extrêmement classique : drive jazz à la cymbale ride, mais pour l’époque sa façon de groover la chose et ses coups de caisse claires placés à divers endroits de la mesure représentait déjà une véritable révolution rythmique… et en paire avec Percy Heath, grand “métron’Homme” de la walking bass, la pulsion rythmique du disque est imparable. Ecouter ce disque sans remuer quelque chose de son corps (pied, jambe, doigts ou tête) me semble vraiment physiquement et mentalement impossible.

Reste bien sûr, Miles Davis et son approche cool et retenue de la trompette. La modernité de son jeu sans excès était très prégnante à l’époque. Miles nouveau leader se préparant à devenir l’un des musiciens marquant de son siècle, tant par son jeu que pas son énergie à monter des projets, à découvrir et associer des musiciens de hauts vol en devenir et à rechercher toujours de nouvelles perspectives : période bleue, période rose, période cool, période électrique jusqu’au hiphop jazz qu’il anticipa presque… Ma redécouverte du Miles des Eighties et ma passion pour ses concerts parisiens auquels j’assistais généralement les deux soirs de suite, provient bien entendu de ce premier contact avec le “Bags Groove“.

Et puis reste le joyau du disque, le moment de bravoure. La présence exceptionnelle du zombie monacale du groupe. Thelonious Monk, au début très effacé en accompagnement et préparant en douce son solo impie et immortel… surtout celui de la première prise de la face… un solo rubato où les notes tombent à l’endroit qu’il choisit et indépendamment des mesures ponctuées par la section rythmique. Un causerie réveuse, un discours mi-dément ou gravement préoccupés. Une valse hésitation parfois au détour d’un silence égrenant une mesure entière. Monk s’exprime en son style inimitable qu’à l’époque d’aucuns traitaient de “joueur de piano ne sachant pas joué du piano“ ?? Stupéfiant ! Un vrai artiste inventant de la musique post impressionniste quasi abstraite et profondément rugueuse. Titillant des notes qui accrochent et gratouillent, des rythmes qui dégoulinent hors cadre, des accords sales et adipeux et quelques notes accidentelles ajoutées comme des coulures inopinées. Un peu comme un Nicolas de Staël ou un Bram Van Velde en peinture (de la même époque). Histoire d’associer Monk à d’autres géants de cette décennie Fifties.

« Bags Groove » fait donc vraiment partie des opus qui m’ont façonné musicalement. Non pas comme une découverte coup de coeur et soudaine. Mais comme un disque qui à force d’écoute au fil des décennies s’est littéralement imprimé dans mes neurones et dans mes oreilles. De l’interêt de faire écouter toute sorte de musiques aux enfants quand ils sont occupés à jouer, dessiner ou éventuellement à travailler… Justement comme un travail de sape pour constituer solidement du goût musical.

En annexe :

« Bags Groove » sur le wiki décrit un peu ces sessions houleuses et légendaires du Noël 1954 et également, la session de ce même soir où la même équipe enregistre des versions de :

  • 1. « The Man I Love (Take 2) » (7:56) avec ses fameuses longues mesures où Monk développe sous forme de solo muet, des silences fabuleux qui s’avéraient même TROP avant gardiste pour Miles Davis… Trop fort le Monk ! pour mettre en boule le Miles.
  • 2. « Swing Spring » (10:43)
  • 4. « Bemsha Swing » (9:30)
  • 5. « The Man I Love » (Take 1) (8:28)

Dans la même soirée de Noël, obtenir en enregistrement « Bags Groove (Take One ») et « The Man I Love (Take 2) » tient sans doute du miracle… extra-artistique… (production Van Gelder) pendant lequel les rois mages claquaient des doigts en rythme… Un joyeux Noël !


3. Première galette - Une madeleine, quoi…
par Jazzques

Je ne sais plus quand j’ai entendu « In The Mood » de Glenn Miller pour la première fois.
À son anniversaire ?
À Noël ?
Ou à la Saint Joseph ?

Glenn Miller, c’est ce que mon père avait « le droit » d’écouter pour célébrer l’événement.
Ces jours-là, il pouvait écouter « sa » musique.
C’est sans doute lors d’une de ces fêtes que j’ai entendu mes premiers airs de jazz. Plus tard, je me souviens avoir accompagné un oncle au concert que donnait le West Music Club dans la salle de l’école où j’allais. C’était encore le big band des débuts. C’était bien avant que Richard Rousselet ne s’en occupe. Après cela, il y eut sans doute du Count Basie ou du Duke Ellington qui passaient de temps en temps sur le tourne-disque de mon père. Et dans son atelier, où la radio était perpétuellement allumée, j’ai entendu plus d’une fois « Take Five » de Dave Brubeck sur « Radio Hainaut »…

Plus tard, il y eut le jazz-rock (je ne savais pas que cela s’appelait ainsi) avec Chicago Transit Authority qu’avait ramené de je ne sais où, un de mes cousins.
C’était en ’69 ou ‘70.
Entre-temps, j’écoutai les Beatles, Simon & Garfunkel, Creedence Clearwater Revival, Dylan, Brassens, Brel… (Et d’autres trucs moins avouables.) Puis, à l’ombre de la cathédrale de Tournai, j’ai découvert la « discothèque » (c’est comme cela que s’appelait la médiathèque à l’époque).
Là, j’allais fouiller et écouter des choses que je n’entendais pas à la radio : Tangerine Dream, Grateful Dead, Klaus Schulze, Soft Machine et aussi… du jazz.
J’ai loué et écouté Ellington, The Andrews Sisters, Cab Calloway, Lester Young, Art Blakey

Le vendredi soir, très tard sur FR3, il y avait le « Ciné Club de Minuit ».
J’y ai découvert Ascenseur pour l’échafaud, mais aussi Shadows de Cassavetes, les films noirs et les comédies musicales de Fred Astaire.
Tout ça, ça marque.
Et puis un jour, ça y est : j’achète mon premier album de jazz !
Art Tatum !
Pourquoi lui ? Pourquoi celui-là ? Où avais-je entendu son nom ?
Est ce à cause de sa gueule un peu de travers ? De son sourire triste ? À cause de ce titre : « The Genius » ?
Voilà, c’est lui le premier.
Je l’ai écouté souvent, attentivement.
Ce piano qui sautille. Ce rythme insensé qui fait taper du pied. Ces échappées folles. Cette joie qui cache la douleur… Cette virtuosité facile…
Sur cet album, sorti chez Black Lions Records, on retrouve « Kerry Dance », « Gang O’Notes », « Appolo Boogie », le célèbre « Allelujah » ou encore « Between Midnight And The Dawn ».
Alors, régulièrement, le jazz est venu s’immiscer, un peu plus encore, entre Pink Floyd, Genesis, Patti Smith, The Who, Talking Heads, Marianne Faithfull, Joe Jackson ou XTC… Je faisais de la place pour Miles, Stan Getz, Ella Fitzgerald et même Mingus, avec qui pourtant je n’ai pas accroché tout de suite… J’écoutais tout ça, sans vraiment savoir pourquoi. C’était une réelle fascination du son, des rythmes étranges, des ambiances, des voix.

Une fois arrivé à Bruxelles, entre autres sorties bien éloignées du jazz, je me suis retrouvé parfois (et par hasard) au Pol’s ou au Travers. Sans savoir qui je venais écouter. Juste pour sentir cette ambiance enfumée, cette musique débridée. Peut-être aussi pour essayer de retrouver les parfums imaginaires des clubs de jazz vu dans des films américains.
Et puis un jour, Thelonious Monk meurt.
Divers artistes de la pop, du rock et du jazz lui rendent un hommage sur un double album : « The Way I Feel Know ». C’est à ce moment-là seulement, que je découvre que ce Thelo…, Thelio…, Thélonou… Thelonious (quel nom !) est l’auteur de « Round Midnight », que j’attribuais à Miles ! (Shame on me !)
Monk !
Mais qui est donc ce personnage que tout le monde vénère ?
Il me faut un de ses disques ! Avec une version de « Round Midnight », bien sûr !
Ce sera : At The Blackhawk.
Et là : la claque !
La grosse claque !
Ce type joue faux !?
Ses musiciens font n’importe quoi !?
Et ça me fascine. J’écoute, je réécoute. « Let’s Call This », « 4 In 1 », « Epistrophy »… Je n’en crois pas mes oreilles.
Monk m’ouvre un monde.
Ce type est fou et cela s’entend dans sa musique. Mais c’est une folie positive, une folie qui fait réfléchir, qui déstabilise, qui agit comme un miroir, qui nous pousse à nous interroger…
Qui est fou ?
Bien sûr, Monk ne joue pas faux : il joue sa musique. Et quelle musique ! [2]

Une musique unique.
Alors, avec Monk, j’ai écouté la musique autrement. Je l’ai redécouverte.
Monk nous rappelle toujours que l’on doit s’empêcher de tomber dans les habitudes.
Dès cet instant, je me suis intéressé de plus en plus au(x) jazz(s).
J’ai pris goût à Mingus (et comment !!), j’ai découvert Dolphy (re-claque), approfondi Coltrane, craqué pour Billie… J’ai été fouiller chez les vieux (James P. Johnson, Willie The Lion Smith, Fats Waller…) pour mieux frissonner avec les modernes (Keith Jarrett, Charlie Haden, Chick Corea, Herbie Hancock…) et les autres, tous les autres…
Thank You Thelonious.
Thank you !


"Première galette : Art Blakey - Three Blind Mice
par Jazz à Paris

Pour moi, ce furent trois souris aveugles.
Disons les choses simplement : tout ça, c’est la faute à Claude François !
Faut comprendre : moi j’étais rock. Alors entendre seriner à la radio « Une petite mèche de tes cheveux » par Cloclo, c’était trop gnan-gnan ! A l’époque, j’ignorais qu’il y avait un certain Jean-Louis Chautemps dans son orchestre, mais là n’était pas la question.

Pourquoi tant de haine, me diriez-vous, face cette comptine propulsée au rang de hit impossible à éviter ? Allez savoir ! [3]

Lors d’une de mes déambulations à la Samaritaine [4], rayon microsillon, j’entends à nouveau ce thème, mais version musclée, avec une pochette affreuse vert pomme, orange et blanche (45 tours), et le titre « Three Blind Mice », par Art Blakey et ses Jazz Messengers.
Comme beaucoup le monde à l’époque, j’avais repéré le générique de l’émission de télé consacrée au cinéma, mais j’ignorais qu’il s’agissait de « Blues March ». Bref, c’était mûr. Premier 45-tours de jazz : Three Blind Mice . Puis, comme un goinfre, un 2ème 45-tours : Dat Dere, puis Moanin’. L’antidote était trouvé, durablement.

Ce courant, le hard bop, était parfois présenté comme un peu passéiste par rapport à un free jazz émergent. Avec près d’un demi-siècle de recul (oh, ça va ! la ramenez pas !), j’ai le sentiment qu’on y retrouve au moins trois points communs saillants : le retour aux racines de la musique noire : le blues ; l’énergie, l’urgence de la musique ; la rupture assumée avec l’esthétique blanche. En réécoutant ces quatre thèmes, ces quatre vidéos, on ne peut qu’être frappé par la puissance de ces Messengers, par leur inspiration. Un regret : ne pas les avoir vus sur scène. J’en aurais été profondément déchiré. Cette musique fait depuis partie de mon patrimoine, quasi génétiquement.

Peu de mois après, arrive dans les bacs un 33-Tours essentiel : My Favorite Things, de Coltrane, avec Elvin Jones à la batterie. Naturel de passer d’Art Blakey à ce nouveau géant de la batterie : tous les deux impulsent leur groupe, puisent leur inspiration en Afrique, sauvagement. Je ne m’y étendrai pas : Maître Chronique en parle plus haut. Simplement préciser que c’est le disque que j’ai le plus écouté … mais ce n’était pas mon premier 33-Tours. Venons-y.
Toujours à la Samaritaine, une belle pochette de 33-tours, cette fois, avec un titre accrocheur : Lonely Woman par le Modern Jazz Quartet, que le vendeur (je lui dois tant) mettait sur sa platine. Autre forme de séduction. [5] Pas de violence musicale. Le lyrisme et la retenue en même temps. Et puis un curieux mélange de classicisme et de couleurs bleues, la tentation de la respectabilité blanche, le « Third Stream ». [6].

Premier 33-tours, donc, mais avec le désir d’en savoir plus sur cet étrange compositeur : Ornette Coleman. On m’avait parlé de lui, lors de ces rencontres enfiévrées chez un des rares disquaires d’alors proposant des produits d’importation : très bon compositeur mais bien piètre musicien. Facile d’en sourire maintenant ! On parlait alors « d’expériences » avec l’idée qu’elles ne mèneraient probablement à rien. Mais avec « Una Muy Bonita » et bien d’autres de ses thèmes ravageurs d’alors, Ornette (déjà « Coleman » était inutile) s’installait comme un pilier de la musique en mouvement. J’ai retrouvé deux versions vidéos de « Lonely Woman » : l’une, sur un montage de photos, l’autre lors d’un récent concert en 2007 en Italie.

Ainsi, grâce à ce haut lieu de la culture musicale que fut la Samaritaine, deux passerelles vers le nouveau jazz, la new thing, étaient jetées, durablement.

 [7]

Musiciens sur « Three Blind Mice » :

  • Art Blakey, drums
  • Wayne Shorter, tenor saxophone
  • Freddie Hubbard, trumpet
  • Curtis Fuller, trombone
  • Cedar Walton, piano
  • Jymie Merritt, bass

Ma première Galette - Helen Merrill : Music Makers
par Jazz Frisson

Mon premier album de jazz fut Music Makers d’Helen Merrill, acheté peu après sa sortie en 1986. Sans me souvenir des circonstances exactes, je crois bien qu’il s’agit d’un pur hasard. Je n’écoutais que du rock à l’époque, j’avais une collection de vinyles et je venais de décider d’acquérir une platine CD. Il est fort probable que le revendeur m’ait fait écouter ce disque à ce moment. Pur hasard, vraiment… Donc je n’ai jamais été illuminé par la spiritualité du jeu de Coltrane dans ma jeunesse ou encore foudroyé par la verve de Miles qui m’auraient fait découvrir le jazz, comme bien d’autres vous le raconteront… Ceux qui me connaissent comprendront maintenant ma fascination pour les chanteuses de jazz !

Mais on peut dire que j’ai été chanceux. Non seulement Helen Merrill possède un timbre absolument magnifique, mais de plus, (je n’en prenais pas conscience à l’époque) son timing est absolument parfait. Accompagnée sur ce disque du pianiste Gordon Beck et de Steve Lacy au saxophone soprano sur la première moitié puis de Stéphane Grapelli au violon sur la seconde. Il y a pire, franchement, comme premiere galette… La plupart des morceaux sont des standards à l’exception de « Music Makers » de Merrill et de « And Still She Is With Me » de Beck.
Pour le néophyte que j’étais, cet album a constitué une excellente introduction au jazz avec de magnifiques interprétations de « Round About Midnight », « When Lights Are Low » et un « Sometimes I Feel Like A Motherless Child » qui m’arrachait les larmes à tout coup. Et c’est sans doute ce qui m’a amené au jazz… l’émotion. Après le rock qui me donnait en général un trip d’adrénaline, je découvrais une musique qui venait me toucher dans l’âme. J’en voulais encore !

Jazz Video - Helen Merrill, « I’m A Fool To Want You »

Helen Merrill a un sens de l’interprétation toujours très juste, une voix reconnaissable entre mille, un swing aussi subtil que mélodieux et même quand sa voix est échantillonnée, ça ne dépasse jamais les limites du bon goût. En résumé, c’est un album magnifique. J’ai été chanceux. Bref, mon exploration du jazz a commencé par le jazz vocal. Et elle a bien évolué à partir de là. Mais on n’oublie jamais son premier amour…


« Première Galette - Chet avant et après
par Jazz et Belette

— Qu’est-ce que tu lis ?

— Chet, d’Alain Gerber.

— C’est quoi ?

— C’est sur un trompettiste de jazz, tu dois pas connaître.

Deux jours plus tard, je farfouille au rayon « biographies-musique » de la médiathèque de ma petite ville provençale, en vain.

— Ah mais c’est classé parmi les romans ! C’est une biographie romancée en fait, Gerber s’est inspiré de faits réels, mais il a pratiquement tout inventé, personnages, anecdotes…

Je finis par le dénicher, je le feuillette… et je me sens complètement perdue ! Le style me paraît assez lourd, mais surtout je ne reconnais aucun nom, aucun lieu. Les références à des disques ou à des prestations spécifiques me sont totalement étrangères. Enfin j’apprends tout de même le nom de famille de Chet : il s’appelle Baker. Un peu banal. Déçue.

— C’est vrai, tu t’intéresses à ça ? Alors passe chez moi, je te ferai écouter du Chet Baker ! Et du Miles aussi ! Ah il faut absolument que tu découvres ça !

Je me retrouve donc peu après sur un canapé vert passé, assomée de paroles par une passionnée qui doit manquer d’interlocuteurs, sur la différence entre le Chet d’« avant » et le Chet d’« après ». Elle me fait écouter deux morceaux, et me fait remarquer leur écart complètement flagrant, dans le temps biensûr, et puis dans le style. Moi je n’y comprends rien, je n’entends aucune différence, je reconnais vaguement un instrument à vent, il paraît que c’est une trompette, parfois une belle voix d’homme s’élève, mais c’est tout.

— Aaaah c’est magnifique ! Tu entends cette voix rocailleuse ? C’est celle d’« après », car il a eu un accident, en fait…

Je n’écoute même plus ce qu’elle raconte, je me concentre sur la musique. Pas moyen, je n’entends pas ce qu’elle, elle entend. C’est frustrant ! Alors je me jure à moi-même, en silence, de ne pas m’arrêter de chercher, de découvrir, d’écouter, jusqu’à ce que j’entende cette foutue différence. Je repars chez moi avec « ’Round about Midnight » de Miles Davis entre les mains. Je l’écoute pendant plusieurs jours, sans vraiment accrocher. C’est bizarre quand même, ces rythmiques toujours « à côté », qui prennent systématiquement le contre-pied de ce qu’on attendrait. Mais peu à peu la trompette me charme, elle n’en fait jamais trop, elle est douce…

Je me force un peu pour faire l’éloge du disque à mon amie ; elle n’est pas dupe. Elle me le laisse six mois encore :

— Tu verras…

Je ne le remets dans mon lecteur que le sixième mois. Entre-temps j’ai découvert le Chet d’« avant » et le Chet d’« après », et d’autres aussi…

par Collectif // Publié le 21 août 2008

[2« Les ratés existent en tant que ratés quand on sait que Monk a revendiqué l’incertitude dans le choix de la note à jouer, et expliqué tout le parti que l’on pouvait tirer de l’erreur qui, comme le lapsus, ou la rencontre inopinée des mots, peut guider en des lieux inexplorés et faire foisonner les images. » -
(in Thelonious Monk, Yves Buin – Le Castor Astral).

[3Petite pause info pour les savants : veuillez trouver au bout du clic les paroles françaises.

[4Pour les non-Parisiens : grand magasin qui s’étendait sur un ensemble de quatre immeubles entre la rue de Rivoli et la Seine, à la hauteur du Pont-Neuf. Sa caractéristique ? On y trouvait absolument de tout. Aujourd’hui, une part est ouverte sous d’autres enseignes (Kenzo…), l’autre est fermée pour des raisons de sécurité.

[5On peut aller sur Amazon pour en écouter un bout.

[6Lire ce qu’en disait (en anglais) All Music

[7Une Biographie d’Art Blakey sur All Music Guide dans la lignée de l’opposition hard bop-free. Je n’ai pas trouvé d’article examinant leurs ressorts communs.