Portrait

Swing, Brother, Swing : Konrad Klapheck

Konrad Klapheck fait son jazz chez Lelong...


A Zürich, New York ou Paris, la galerie Lelong est bien connue des amateurs d’Alechinsky, Miró, Van Velde, Tàpies… Du 4 février au 27 mars 2010 la galerie parisienne expose des peintures de Konrad Klapheck consacrées au jazz.

A l’angle de la rue de Téhéran et de l’avenue de Messine, entre le parc Monceau et les Champs-Élysées, dans un élégant immeuble haussmannien, deux lieux d’exposition : au rez-de-chaussée la boutique est classique, avec des dessins et gravures de Barry Flanagan (jusqu’au 27 mars), des présentoirs, une bibliothèque, un vaste plan de travail qui permet de regarder commodément les œuvres entreposées dans les meubles-tiroirs. Au premier étage, un superbe appartement converti en pinacothèque ; c’est là que se trouvent les toiles de Klapheck (prononcer [klapek]).

Klapheck vient de fêter ses soixante-quinze ans. Après des études de peinture à l’Académie des Beaux-Arts de Düsseldorf, ce peintre allemand fréquente les Surréalistes et se voit célébré par André Breton : « Veuillez trouver ci-dessous les noms des « dix » artistes que je tiens pour les plus authentiques créateurs de ces vingt dernières années : Pierre Alechinsky (Belgique), Enrico Baj (Italie), Jean Benoît (Canada), Jorge Camacho (Cuba), Degottex (France), Alberto Gironella (Mexique), Konrad Klapheck (Allemagne), Robert Rauschenberg (U.S.A.), Max Walter Svanberg (Suède), Hervé Télémaque (Haiti). » [1]. Son travail s’oriente rapidement vers un réalisme teinté de surréalisme (ses fameuses « machines » et autres « outils ») qui fait de lui l’un des inspirateurs du Pop Art et de l’Hyperréalisme. Dans Repères n°145 [2], il décrit sa rencontre avec le jazz en 1946 au Rheinterasse de Düsseldorf : « Je réussis à entrevoir le chef d’orchestre qui levait sa baguette et les huit musiciens allemands attaquèrent les premières mesures d’« In The Mood » de Glenn Miller. Je ne savais pas qu’il s’agissait alors de la version grand public d’un jazz déjà dilué. Je fus enthousiasmé et décrétai sur le champ que ces sons promettant liberté et joie de vivre seraient ma musique ». Cette certitude se confirmera quelques années plus tard à l’écoute d’un concert de Duke Ellington, et marquera le début d’une collection de disques.

La galerie Lelong expose une quinzaine de tableaux réalisés entre 2004 et 2009. L’exposition s’intitule Swing, Brother, Swing en référence à la musique composée par Walter Bishop, Clarence Williams et Lewis Raymond, mise en paroles et enregistrée en 1937 par Billie Holiday avec l’orchestre de Count Basie. « Swing, Brother, Swing » est également le titre de deux tableaux de Klapheck représentant avec force détails Lady Day et l’orchestre de Basie sur scène.

Peintre méthodique, il commence par faire des croquis au crayon, puis dessine au fusain, sur papier au format de la peinture finale. Il passe ensuite le dessin sur calque avant de le transférer sur la toile, qu’il peint à l’acrylique. Il est d’ailleurs judicieux d’avoir exposé à la fois les toiles et les dessins-modèles pour que le visiteur puisse s’immiscer dans la démarche de l’artiste.

Les tableaux (entre un mètre et un mètre soixante de large) évoquent la géométrie, avec des symétries, des parallèles, des droites… Klapheck dessine d’ailleurs au compas et à la règle. Le public parcourt la galerie de ses musiciens fétiches : outre Basie, « Prez » et Holiday, il croise Lee Konitz avec l’orchestre de Stan Kenton, Dizzy Gillespie, Thelonious Monk, Charlie Parker, Rahsaan Roland Kirk, Archie Shepp… A tout seigneur, tout honneur : ces musiciens occupent le premier plan. Mais Klapheck peint un instantané qui replace les artistes dans un contexte spécifique — ce qui transparaît non seulement dans le titre des toiles (« Ballroom », « Savoy », « Jazz Club, 52nd Street », « The Audience »…), mais surtout dans les mises en scène, quasi photographiques.

Sa peinture est statique, un peu à la manière de celle de Fernand Léger, impression renforcée par les aplats de couleurs vives et tranchées, ainsi que par la sobriété des décors. Quant aux musiciens, ils semblent figés, mais restent truculents. Le trait, mélange de caricature et de – fausse - naïveté, leur confère une allure vaguement inquiétante, un peu comme des personnages de carnaval. Dans l’introduction de Repères, Francis Marmande résume bien l’esprit de ces œuvres : « Les quinze toiles qui ont le jazz pour motif, pour point d’incitation, offrent dans chacune de leurs couleurs un cri mêlé de chant, dans chaque scène un hiératisme de l’instant. Surtout, ce point est central à mes yeux, elles ne représentent pas, elles ne « swinguent » pas, en rien elles ne se donnent pour une « version jazz » de la peinture, elles vont au fond. Dotées d’une grammaire stricte, elles parlent de jazz dans les règles » [3]. Repères consacre également une double page à des portraits au fusain sur papier Ingres réalisés à la fin des années 90. Klapheck a saisi avec beaucoup d’humanité les expressions d’Illinois Jackett, Elvin Jones, Daniel Humair, Michel Portal ou encore Rashied Ali.

Pour qui est habitué aux abstractions foisonnantes de Pollock, aux sinuosités fluides de Matisse ou au figuratif expressif de N. de Staël, l’association entre l’immobilité sculpturale des œuvres de Klapheck et le jazz pourra paraître paradoxale. Mais, à bien y regarder, ses personnages dégagent une incontestable sensualité qui, finalement, ramène à la musique…

par Bob Hatteau // Publié le 8 mars 2010

[1Source : association André Breton.

[2Nom de la collection de catalogues d’exposition que la galerie Lelong présente comme des « cahiers d’art contemporain ».

[3Source : Repères n° 145.