Scènes

Ze Kwintet = Ze Kwartet + 1

Ze Kwintet en concert à l’Olympic Café le 14 décembre 2005


C’est sur la scène du restaurant-café « L’Olympic », 20 rue Léon à Paris 18è, que Ze Kwintet s’est produit le 14 décembre 2005. Un line up un peu déroutant pour un répertoire de choix …

Avant tout, il est important de noter que cette salle de concerts est confortable pour les spectateurs, profonde et dotée d’une vraie scène de concerts. L’acoustique y est correcte car la salle s’y prête, et le club loue les services d’un ingénieur du son. Enfin, les musiciens ont une loge !

Le concert commence avec une heure de retard et la salle accueille alors une quinzaine de spectateurs, qui se feront plus nombreux au fur et à mesure des 1h15 de la première partie.

Qui est Ze Kwintet ?

Ze Kwintet = Ze Kwartet + 1 !

Les musiciens de Ze Kwartet se sont d’abord réunis parce qu’ils partagent les mêmes goûts et naviguent dans les mêmes sphères d’influences : celle, entre autres, des musiciens Hard Bop. Puis Rasul Siddik est venu prêter main forte à Ze Kwartet, qui s’était déjà produit à l’Olympic Café.

Benjamin Sanz est le leader de Ze Kwintet, mais pas le genre de leader qui en impose. Il fait assaut de propositions face à ces fortes personnalités que sont Boris Blanchet, ex-saxophoniste ténor de Simon Goubert, et Rasul Siddik, trompettiste de David Murray entre autres. Le meneur Sanz travaille ainsi avec les musiciens de Ze Kwintet : il soumet du matériel musical, à débattre entre les différents membres du groupe. Ajoutons qu’il s’agit ici du deuxième concert de Ze Kwintet.

Le concert

Ze Kwintet joue cinq pièces pour ce premier set : deux « standards » (Joe Henderson, Graham Haynes) puis deux compositions (Tommie Lee McEnzie et Boris Blanchet) et termine par « Ginger Bread Boy » de Miles Davis.

Le choix des pièces est judicieux et original ; elles s’enchaînent pour le plus grand plaisir du spectateur. Comme pour lancer la machine, les morceaux débutent quasiment tous par un riff de basse, soutenue par la batterie. Boris Blanchet est comme souvent coltranien dans son jeu et le style du groupe est un hard-bop moderne agrémenté de sonorités propres à Eric Dolphy, en particulier lorsque Blanchet et Siddik sont à l’unisson. Ces deux souffleurs aux parcours différents se complètent. On sent du respect l’un envers l’autre : les musiciens se cherchent musicalement et s’offrent des plages d’expression intéressantes. Cette complicité naissante est à surveiller.


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Rasul Siddik © H. Collon

Sur les morceaux plutôt modaux, Siddik construit son discours autour de quelques ostinatos calqués sur la rythmique. Le décor posé, il continue avec des chorus plus lyriques mais toujours parsemés de phrases courtes mêlées à des nappes de son volontairement floues. L’atmosphère est alors vaporeuse. L’auditeur aventureux et attentif s’enivre et se laisse bercer dans un tumulte de notes aux intonations parfois dures.

Au piano, Matthieu Jérôme joue des effets de pédale comme pour prolonger l’atmosphère construite par les souffleurs. Ses chorus ne convainquent pas toujours, peut-être parce que trop courts. Ce claviériste sensible fait davantage corps avec la rythmique, peut être par timidité, qu’il ne s’inscrit du clan des solistes. Pourtant, il déroule un chorus délicieux sur la ballade coltranienne de Blanchet - délicieux mais trop bref !…


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Matthieu Jérôme © H. Collon

Boris Blanchet utilise des phrasés courts, comme empreints d’une certaine retenue par égard à ses comparses, qui restent assez discrets. Très à l’écoute de la rythmique, il propose lui aussi un discours sans vélocité, sans hargne, mais profond et coloté par un jeu fluide et voluptueux.


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Boris Blanchet © H. Collon

Flottant toujours autour des sonorités dissonantes qu’il affectionne, Siddik propose des chorus chargés d’émotion, d’où ressort une impression d’hésitation ou de décalage par rapport au tempo, tendance qui le caractérise ce soir. Néanmoins, s’il réjouit les auditeurs, c’est en grande partie à son talent naturel, qui cache peut être un répertoire mal maîtrisé. En effet, on le sent en quête de points de repère et souvent « à la lecture » des pièces.

Benjamin Sanz est le moteur indéniable de cette formation, sur scène comme dans la vie. Le groupe cherchant ses marques, il s’efforce de pousser les instrumentistes à donner le meilleur d’eux-mêmes. Peut être par souci de trop bien faire, il devient alors un peu rigide dans son jeu, et cela peut gêner l’auditeur. C’est le cas sur le troisième morceau, où il joue trop puissamment et écrase littéralement le jeu du pianiste. (A sa décharge, le piano nous a semblé tellement en retrait pendant ce set qu’il pouvait s’agir d’un problème de son.)

Le troisième morceau est le plus intéressant du set : la rythmique devient plus présente, plus ordonnée. Son côté sombre aide les souffleurs à se libérer et s’exprimer dans un dialogue orageux. Cette maturité naissante se vérifie dans la pièce de Miles Davis : brillamment interprétée par Siddik et Blanchet ; la rythmique, piano inclus, est tout simplement performante. On remarquera en particulier la montée en flèche de Blanchet, qui s’avère efficace dans ce blues polyrythmique moderne qui navigue aux frontières blues, be-bop et hard bop.

Il est clair que Ze Kwintet regorge d’excellentes idées, fort de musiciens venus d’horizons somme toute assez différents, musicalement et culturellement. Le groupe a manifestement beaucoup de choses à dire, mais ne réussit pas toujours à s’exprimer lors de ce premier set. Encore quelques gigs et répétitions, et chacun aura trouvé sa place. Dès lors, la dégustation sera un régal…

par Jérôme Gransac // Publié le 27 février 2006
P.-S. :

Ze Kwintet :

Rasul Siddik - trompette
Boris Blanchet - sax ténor
Matthieu Jérôme - piano
Tommie Lee Mc Enzie - basse électrique
Benjamin Sanz - batterie