Scènes

Joe Mc Phee « Trio X »

Le travail sur le son à son apogée


Après la longue existence du Joe Mc Phee « Po Music », groupe à géométrie très variable (Raymond Boni, André Jaume, Irène Schweitzer, François Méchali…), le Joe McPhee « Trio X » est le groupe le plus stable du saxophoniste.

A l’instar de son leader, le Trio X se réfère à l’infralinguistique (râles, babils, chuchotis, pleurs, effets de souffle) et à aux sensations et sentiments humains les plus courants (mélancolie, tristesse, douleur, joie, jouissance…). Ce 25 mars au Sunset, face au Trio X, on se retrouve prêt à tout sans rien espérer de particulier.

Tout de noir vêtus, lunettes de soleil prêtes à l’emploi et tatouages exhibés, Joe Mc Phee et Dominic Duval font penser à des Hell’s Angels du Free Jazz américain. On se laisser aller à quelques supputations primitives et subjectives d’avant concert : criard, inaudible, déstructuré… ?


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Joe McPhee © H. Collon/Vues sur Scènes

Or, une des caractéristiques de Mc Phee est cette stridence sourde qui n’agresse pas les esprits, malgré,une coloration aylérienne manifeste. Un autre aspect de son jeu est la douleur douce et intime que l’on retrouve dans toutes ses compositions ; enfin, on retrouve immanquablement une mélancolie obsessionnelle qui touche l’auditeur et l’entraîne dans son univers.

Tel est le menu de ce Trio X.


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D. Duval © H. Collon/Vues sur Scènes

Dominic Duval se pose d’emblée en force de perpétuelle proposition face au leader, qui l’écoute en empruntant des chemins parallèles. La rythmique est d’une grande souplesse, elle aussi très à l’écoute des chemins improbables que peut prendre McPhee. Au premier set, celui-ci déverse des flots sans fin de notes tumultueuses évoquant une grande mélancolie allant parfois jusqu’à la tristesse. Son saxophone rude mais nuancé s’exprime à coups de vibratos légers et longs. La sensibilité blues est omniprésente. Duval rétorque par un jeu intelligent, dans la lignée de son leader, sans brutalité mais avec des riffs groovy ; il livre ainsi un accompagnement hors pair. Sa contrebasse est plus amplifiée que la contrebasse classique. Et pour cause : sa mission est double. D. Duval assure la base rythmique nécessaire et se donne la liberté de discourir sur les chorus du leader. En même temps, il maintient une densité rythmique infaillible qui rappelle sans cesse la structure basique du morceau. Ses accompagnements sont agrémentés de glissés aussi somptueux que spectaculaires. On éprouve une sensation étrange devant cette contrebasse, une sorte d’ébahissement face à ce musicien qui sait si bien la faire chanter, délicatement soutenu par la batterie de Jay Rosen.


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Jay Rosen © H. Collon/Vues sur Scènes

Ce dernier semble être dans sa bulle : on ne le trouve sur aucun des chemins suivis par ses comparses. Ce batteur ne se fait remarquer ni par ses bruitages ni ses performances techniques, malgré une superbe introduction au seul morceau vraiment free de la soirée - diront les grincheux. Au contraire, il joue souvent aux balais ou envoie des nappes de sons, très en retrait. Mais par-dessus tout, il crée une atmosphère vaporeuse et rêveuse, nécessaire au bassiste qui, trop occupé à répondre au son du sax, se repose rythmiquement sur lui.

De nombreuses introductions de Rosen campent le décor, suivies par des riffs de basse groovy, mais McPhee reste le maître incontesté de la soirée. Sa participation rythmique prend la forme de claquements élaborés sur sa trompette de poche, ou de bruits de clapets au sax. Ailleurs il chuchote dans son saxophone, d’où il tire une espèce de gémissement. De plus, il travaille perpétuellement sur le son afin d’obtenir une densité affective aux teintes mélancoliques. On découvre une certaine raucité dans la sonorité du sax, en arrière-plan d’un son velouté et finalement doux.


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Joe McPhee © H. Collon/Vues sur Scènes

Musicien très posé, qui cherche à donner un sens à chacune de ses notes, McPhee se montre d’une grande sensibilité à travers des sonorités chaudes et délicates. Lorsqu’il s’emballe sur un morceau rappelant les stéréotypes du free, il exprime le malheur ou l’angoisse de manière là encore très évocatrice. Dans sa furie rythmée sur un morceau free rapide, on devine une grande tension collective, on imagine un homme qui fuit, droit devant lui, en évitant les pièges qui lui sont tendus. Joe Mc Phee en ressort lui-même abasourdi et essoufflé.

Ce concert relève bel et bien du free jazz, et cette formation est à recommander car c’est une véritable réussite musicale collective. On sent un décalage entre le leader et la section rythmique, plus loquace mais aussi un lien subtil entre des musiciens complices et qui doivent rester animés d’une intense conviction musicale. Ce lien se rompre à tout moment, voire le temps d’une soirée - ce qui donnerait une sensation de ratage. Cette finesse dans la musique, qui était au rendez-vous ce soir-là, démontre bien la difficulté de la mission que ces musiciens free ont à remplir - une mission qui demande, outre le talent, la faculté de se remettre en question à chaque concert…

par Jérôme Gransac // Publié le 22 mai 2006
P.-S. :

Joe Mc Phee - ts, trompette de poche
Jay Rosen - dr
Dominic Duval - cb