Portrait

Ellery Eskelin ou le principe du trio

Une documentation idéale de l’approche du saxophoniste Ellery Eskelin et de sa conception du jazz, qui se conçoit souvent à trois.


Ellery Eskelin fait partie de ces artistes obstinés, qu’on retrouve toujours très bien entouré. Un son de ténor presque évident, qui fait partie de la caste rare de ceux que l’on reconnaît au premier souffle quelle que soit la configuration. Une capacité à revenir, dans toutes les circonstances plus apaisé et lucide que nous l’avions quitté. C’est ainsi qu’en 2015, à l’occasion des quarante ans du label HatHut qui lui est fidèle, il sortait un Solo Live at Snugs où il brillait, dans un morceau de plus d’une heure, d’un calme qui n’oblitérait pas sa forte détermination. Un paradigme que l’on retrouve avec son Trio Willisau, également sur le label suisse, dans un disque live : voici sans doute la documentation idéale de l’approche du saxophoniste et de sa vision du jazz, qui se conçoit souvent à trois.

Dans l’art du trio, Ellery Eskelin a marqué les esprits et les années 90. Mais d’abord, un petit retour en arrière s’impose. Né en 1959 dans le Kansas avant de partir à Baltimore, le saxophoniste a débuté sa carrière discographique en 1987 avec Joint Ventures, en quartet. Peu de musiciens ont connu une évolution aussi ascensionnelle et linéaire, un comble pour un artiste dont il est communément admis que le jeu est sinueux : versatile sans être instable, imprévisible sans être heurté. S’il fut l’instigateur d’orchestres mythiques au point de devenir rapidement l’un des symboles de l’avant-garde new-yorkaise, jamais sans doute ils n’ont atteint la fluidité et la maturité des trios cousins que sont le Trio New York (TNY) (Eskelin avec Gerald Cleaver et Gary Versace) et le Trio Willisau (Les mêmes sans Cleaver, remplacé par Gerry Hemingway). La maturation est lente et persistante : elle ne vient pas de nulle part.


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Ellery Eskelin © Michael Parque

Parmi les orchestres les plus connus, celui qui a le plus marqué les esprits est l’attelage qui l’unissait à l’accordéoniste, clavièriste et électronicienne Andrea Parkins et au batteur Jim Black. Jazz Trash (chez Songlines) en 1994 est un point de départ, mais durant une décennie, chaque entrée en studio, chaque captation live marque une évolution décisive dont l’esthétique est aujourd’hui encore essentielle pour de nombreux jeunes musiciens. On peut dire sans se tromper que si l’histoire du saxophoniste est déterminée par les trios, Eskelin/Parkins/Black a définitivement marqué l’histoire [1]. A la réécoute d’Arcanum Moderne, certainement la pièce maîtresse de leur discographie commune, on retrouve les particules élémentaires qui vont faire éclore les formules actuelles : « Half a Chance », où l’accordéon perclus d’effets sonne à s’y méprendre comme un Hammond B3 lui aussi altéré, fait immédiatement songer à Willisau et New York, où Gary Versace tient un rôle assez proche des soufflets électrifiés d’Andrea Parkins.

La combinaison de timbres des trios d’Ellery Eskelin a toujours été source de surprise. Un coup d’œil sur sa discographie permet de constater que les formes diffèrent ; les instrumentations sont souvent inouïes : Figure of Speech avec le tubiste Joe Daley et le percussionniste Arto Tunçboyacıyan ou encore le formidable As Soon as Possible avec Sylvie Courvoisier (p) et Vincent Courtois (cello) en improvisation pure. La plupart ne s’éloignent pas d’une ligne directrice ; ainsi, de The Sun Died avec Marc Ribot (g) et Kenny Wollesen (dms) à Mirage avec Susan Alcorn (pedal steel guitar) et Michael Formanek (b), ce qui compte c’est la relation entre l’électricité et le rythme. Ils lui permettent de développer au mieux son jeu, qui au fil des ans et des expériences s’est patiné et arrondi. Il gagne en abstraction ce qu’il a pu perdre, sans dommage, en agressivité.

Eskelin oscille sempiternellement entre ouverture tous azimuts aux formes libertaires et révérence très spontanée aux standards ; particulièrement les ritournelles populaires du début du XXe, sans chercher le paradoxe ou la caricature. Pour lui, le triangle représente une forme simple et parfaite pour créer de l’étonnement. On peut aussi étudier sa discographie à ce prisme, à commencer par son premier trio, d’apparence classique, avec Drew Gress à la contrebasse et Phil Haynes à la batterie dont le premier album se nomme Setting The Standards. Forms, paru chez HatHut, lui fait suite avec la même formation. Les morceaux semblent y réinventer une tradition sans pour autant la singer. L’album est conçu comme un cocon pour la reprise de « Fleurette Africaine » d’Ellington tel un point de départ, une racine qui nourrit toutes ramifications.


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Ellery Eskellin par Frank Bigotte

Le standard est davantage un biotope familier qu’un refuge. Dans son blog, qui dit beaucoup de choses sur lui, le saxophoniste parle des maîtres souffleurs de l’ère du swing comme de sculpteurs de sons, épris de liberté et d’audace. Replonger, comme il le fait à Willisau, dans « East Of The Sun » de Brooks Bowman, avec un ténor proche de la voix, laisse beaucoup de place à la spontanéité de Gerry Hemingway. Eskelin rassemble toutes les forces de l’improvisation pour affirmer d’où l’on vient, sans pour autant préciser les chemins parcourus.

Cette rencontre inédite à Willisau, en Suisse, en est le parfait exemple. L’album ressemble beaucoup au TNY et à ses deux disques parus sur le label Prime Source. Au premier abord, la différence paraît minime : Cleaver est remplacé par Hemingway. Mais les deux batteurs, qui partagent un talent hors pair et quelques partenaires, emmènent Versace et son leader dans des conceptions radicalement différentes du triangle et de son assise. On note que l’évolution du ténor va de pair avec le changement régulier de rythmicien. Dans chacune de ses formules en trio, l’artiste derrière les fûts a changé, les talents passés à ses côtés donnent le tournis. Jim Black est un rythmicien au style particulier, souvent proche du rock tout en restant fort complexe, qui poussait Eskelin dans certains retranchements. En dehors des trios, le saxophoniste a travaillé avec John Hollenbeck, Daniel Humair ou Han Bennink. Mais indéniablement, c’est la rencontre avec Gerry Hemingway, antérieure au trio, qui a accompagné Eskelin dans le choix de l’économie [2]. Cela s’exprime désormais jusque dans ses projets solistes.


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Quelle différence, dès lors, avec ces deux trios cousins, TNY et Trio Willisau ? Premier indice, Cleaver est plus frappeur. Il a aussi contribué à assécher le jeu de son leader face à l’électricité de l’orgue. Avec lui, les morceaux sont courts, nerveux, le saxophone est à la manœuvre. A Willisau, les mêmes titres sont plus longs : réellement hors-normes, même, lorsqu’on songe aux 51 minutes du « On Or About » introductif. Le jeu coloriste d’Hemingway s’allie à l’orgue Hammond pour créer un climat hypnotique. L’improvisation enfle avec une inéluctabilité qui souligne un calme remarquable. Si le TNY s’attachait aux standards étendus, en témoigne l’appropriation de « Just One Of Those Things » de Cole Porter sur Trio New York II, Willisau prend le chemin inverse : c’est la forme libre qui, en captant l’espace, conduit au standard. Ce fameux style sinueux du ténor, unanimement célébré, se plaît à merveille dans ces mélodies simples [3], étendues plus qu’étirées, qui permettent toutes les interactions possibles du triangle, forme parfaite pour avancer de front.

En Suisse, dans ce long morceau inaugural, à mesure que Versace prend sa part rythmique, la musique se rassemble et avance à pas comptés vers une lecture qui s’essentialise et mute progressivement en « My Melancholy Baby », bluette de Ernie Burnett à qui faisait fondre Monroe dans Some Like It Hot, sans rien perdre de son caractère avant-gardiste. On songe parfois aux climats fiévreux et quasi immobiles qu’Eskelin avait expérimentés avec Jozef Dumoulin et Dan Weiss dans le Red Hill Orchestra. Encore un autre orchestre, encore un percussionniste différent…

Il y a dans le Trio Willisau un équilibre entre le feu et la glace, entre l’indolence et l’urgence, qui impressionne. « We See », titre de Thelonious Monk exploré durant plus de onze minutes en est l’exemple même dont on pourrait faire une écoute comparée, puisque le TNY le joue également. La version suisse se suffit à elle-même par son évidence ; au milieu des vagues successives de batterie et d’orgue, du flux et du reflux, Eskelin joue clair et juste, totalement délié. Il y a une sorte de boucle : Son premier concert à Willisau consistait en un hommage à Gene Ammons, qu’il révère. Le saxophoniste, lui aussi coutumier des orchestres avec Hammond B3 aimait la joute avec ses musiciens. Eskelin s’inscrit ici dans une filiation apaisée, qui la rend très touchante. Ce n’est pas seulement un retour aux sources, c’est une communion avec elles qu’on entend dans le titre de Monk.


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Ellery Eskelin © Michel Laborde

Ellery Eskelin a grandi dans une famille de musiciens professionnels. Cette information pourrait sembler anecdotique ou purement factuelle, à ceci près que sa mère était organiste de jazz. La filiation s’entend donc à de nombreux sens, et il y a dans cette recherche constante du timbre du B3 quelque chose de résolument intime. C’est ce qui implique ce jeu très souple, sans colère lorsqu’il dialogue avec Versace. Il va puiser dans les standards des souvenirs qui dépassent le simple corpus du jazz mais va chercher au fond de l’enfance. Willisau est fascinant. Ce supplément d’âme provient sans conteste de la présence de Gerry Hemingway, grand coloriste et improvisateur fondamentalement sensuel. Mais que dire d’Ellery Eskelin ? Le prestigieux festival suisse nous a donné à entendre à quel point le ténor ne laissait rien au hasard, mais tout à la spontanéité. L’équilibre est parfait.

par Franpi Barriaux // Publié le 4 décembre 2016

[1A ce sujet, lire Les Trash d’Ellery Eskelin, de Philippe Méziat, paru sur Citizen Jazz il y a treize ans et qui permet de mesurer le parcours du ténor.

[2Ecoutons par exemple The Whimbler, en quartet avec Mark Helias à la contrebasse.

[3On remarquera, sans pouvoir en tirer de conclusion, que la plupart furent interprétées par Ella Fitzgerald.