Scènes

Les pianistes franc-tireurs

Deux concerts de pianistes pour le prix d’un, amis lecteurs !
Bienvenue au club Chorus avec Tigran Hamasyan, Arménie, né en 1987, et Martial Solal, France, né en 1927


En coopération avec le Concours international de piano jazz Martial Solal de la Mairie de Paris, le club Chorus (http://www.chorus.ch) à Lausanne organisait quatre soirées consacrées au piano du jeudi 6 au dimanche 9 mars 2003. J’ai eu la chance d’assister aux deux dernières.

Le piano était à l’honneur pendant quatre soirées au club Chorus.

Au programme :
Jeudi 6 mars. Gabriel Zufferey (piano) et Guillaume Perret (saxophones). Suisse.
Vendredi 7 mars : Baptiste Trotignon (piano) et Eric Le Lann (trompette). France.
Samedi 8 mars : Tigran Hamasyan (piano), Christophe Le Van (contrebasse), Philippe Le Van (batterie). Arménie/France.
Dimanche 9 mars : Martial Solal (piano), François Moutin (contrebasse), John Riley (batterie). France/USA.

Pour ceux qui ne le connaissent pas encore, le club Chorus, avenue Mon Repos à Lausanne est un havre de paix et de musique. Le mur du fond de la salle est couvert de signatures et de petits mots de musiciens. Lee Konitz y a écrit « Mon plaisir », Kenny Werner « Keep swingin’ » et Rick Margitza « Peace », et Franco Ambrosetti a dessiné une trompette. Daniel Humair aime cet endroit et pourtant il est genevois !

Tigran Hamasyan est un petit prodige conseillé pour sa tournée française par Stéphane Kochoyan, pianiste français. Ce garçon porte déjà en lui un univers entier, ce qui suppose une maturité extraordinaire chez un adolescent de 16 ans. Il était accompagné ce soir là par les frères Le Van, deux solides musiciens français.

Stéphane Kochoyan m’explique à l’entracte qu’au début de la tournée française, le garçon n’avait joué quasiment que du folklore arménien, sublimé par ses soins. Le problème est que ni le public, ni ses accompagnateurs ne connaissent ce répertoire. D’où le risque d’aller à l’échec. Stéphane lui a donc sagement expliqué que pour l’instant, il devait se contenter de jouer les standards en y mettant toute sa créativité, et d’ajouter par-ci, par-là une ou deux compositions de son cru. Plus tard, lorsqu’il sera riche et célèbre, et qu’il remplira les salles, il pourra jouer ce qu’il voudra.

Tigran est un garçon intelligent. Il a bien retenu la leçon.

Quand il joue « Les feuilles mortes » ou « Footprints », il est déjà ahurissant. Mais quand il exécute en solo « Garnas », du grand compositeur arménien Komitas, ou une ballade de sa composition en hommage à Charles Aznavour, il est tout simplement sublime.16 années semblent insuffisantes pour tant d’art. Quel honneur d’assister à l’éclosion d’un génie ! Contrebassiste et batteur le secondent en souriant sur les standards.

Mais sur les morceaux d’inspiration arménienne, qui pourrait bien le suivre ? Parfois il m’évoque la douceur de la montagne en fleurs au printemps, parfois des chevauchées fougueuses dans la steppe. Mais toujours on ressent une impression de grandeur, de souffle ; plus encore, il élargit l’espace par le son. Stéphane Kochoyan vous en parlerait bien mieux que moi. Eric Le Lann aussi, pour qui cet adolescent aurait dû recevoir le er et non le 3ème prix du concours Martial Solal. La seule question qui demeure est : va-t-il se confirmer ou s’éteindre ? Sera-ce un Mozart ou un Rimbaud ? L’avenir nous le dira. Tant qu’il n’est pas riche et célèbre, et qui ne donne pas de concerts rares et chers, profitez-en. Ouvrez grands vos tympans, écoutez Tigran Hamasyan.

Le lendemain, retour à Lausanne, pour entendre le nouveau trio de Martial Solal ; un nouveau batteur, John Riley succède à Louis Moutin et Daniel Humair. François Moutin reste fidèle au poste à la contrebasse.

Pour commencer, « Here’s that Rainy Day », standard qui conclut mon album préféré de Solal, « Suite for Trio ».C’est du Solal… Je sais que je vais être surpris et je le suis. C’est plein d’incises, de fausses pistes, de pièges pour l’auditeur. Le batteur est très fin, très sec, très précis. Il se tient bien assis, le dos droit comme un officier de cavalerie.

Puis vient « Zag Zig » une composition de Martial Solal. « Au départ, je voulais l’appeler « Zig Zag », mais à la SACEM, on m’a expliqué que le titre existait déjà. » (Solal). Un morceau plein de dérapages contrôlés, de faux départs et d’arrêts brusques. Solal y passe de la douceur à la violence, de la gentillesse à la méchanceté. Alors qui est-il ? Ni l’un, ni l’autre, les deux mêlés, un homme dans toute sa complexité.

Retour aux standards avec « Willow Weep for Me » et « Lover Man ». Martial Solal joue avec le thème comme Yves Saint-Laurent avec une jolie femme. Il le pare de satin et de soie, le dévoile dans sa grâce originale, le recouvre à nouveau. Lorsqu’il prend un passage en solo, même François Moutin, qui l’accompagne depuis des années, reste émerveillé.

Martial Solal annonce « Suspect Rhythm », « un morceau très suspect ». Cela ferait en effet une bonne musique de polar. Le dialogue contrebasse/piano ressemble à un interrogatoire ponctué par la batterie, comme dans le scénario classique des deux flics - un gentil, un méchant - face au prévenu. La musique est tour à tour comique et angoissante. Solal ou le jeu de l’ambivalence…

Sur « On Green Dolphin Street », Solal pose le thème puis tisse sa toile autour, admirablement soutenu par la rythmique. « Un morceau que nous avons créé à New York en septembre 2001. Le hasard… Ça s’appelle « New York », justement » (Solal). Le titre « New York, USA » était déjà pris par Serge Gainsbourg, un admirateur de Solal. Nostalgie et dureté se mêlent dans ce morceau. Fut il créé avant ou après le 11 septembre ? Je crois deviner que c’est après.

Après la pause, le trio ose reprendre « Tea for Two ». Il faut s’appeler Martial Solal pour pouvoir créer sur une scie aussi éculée. Mais c’est là aussi son jeu. Surprendre sur un thème si rebattu qu’on n’ose plus l’interpréter. Sur le deuxième morceau, François Moutin arrive à tenir tête à John Riley en jouant vite et fort tout en restant créatif. Il a l’air de s’éclater comme Bootsy Collins chez George Clinton, et pourtant, quel raffinement dans l’exercice de la puissance ! Je vois ensuite le contrebassiste et le batteur déguster le solo du pianiste, homme orchestre sur un seul instrument, avant d’entrer à leur tour dans la danse.

Sur une ballade, Solal distille poison et contrepoison. Il peut aussi jouer les quelques notes usuelles du thème pour se concentrer dessus. Mais avant même d’ennuyer son public, il craint de s’ennuyer lui-même. Il perd son auditeur mais sait toujours où il se trouve et vous ramène à bon port.

Ce qui distingue Solal de grands pianistes américains comme Kenny Werner ou Keith Jarrett, c’est qu’il n’a pas le sens du sacré ; il n’est pas mystique, ne s’abandonne jamais totalement à la musique. Il est toujours lucide, un peu distancié, même s’il est passionné par ce qu’il fait.Aussi ne tombe-t-il jamais dans le pathos comme on peut le reprocher à Sun Ra, Pharoah Sanders, Chick Corea. Mais il n’atteint pas le sublime comme John Coltrane. Il se contente du Beau et c’est déjà beaucoup. Comme me l’a expliqué Enrico Pieranunzi, pianiste italien, inconditionnel de Martial Solal, les Américains sont un peuple religieux, leurs musiciens mêlent souvent la religion à leur art. Alors que quand Arturo Benedetti Michelangeli jouait à la Cité du Vatican, ce n’était pas par ferveur catholique mais pour que les recettes du concert échappent au fisc italien !

Au rappel, Solal prévient le public : « Nous allons nous lancer dans la grande aventure. Nous jouons en public pour la deuxième fois une chose toute nouvelle que j’ai eu la bonne idée d’intituler « New Piece. » Très difficile. Pour nous. Pour vous, ça va aller. » Le morceau est effectivement très complexe, même pour une oreille d’analphabète du solfège. Mais ils s’en sortent très bien.

Puis Solal se lève, s’en va, est applaudi, revient et dit : « Ce n’est pas tellement que j’aime me faire prier. C’est que ça fait du bien de marcher un peu ». Pour finir, le trio interprète un standard que je ne reconnais pas tant il est transformé avec art.

par Guillaume Lagrée // Publié le 11 avril 2003
P.-S. :

Comme Stéphane Mallarmé, Martial Solal sait que jamais un coup de dés n’abolit le hasard. Et pourtant, il essaie. Il continue sans relâche, depuis plus de cinquante ans, de développer un monde, un univers, et si je me donde sur ce que je l’ai entendu ce soir- là, sa curiosité, son goût de l’aventure ne sont en rien entamés. Certes, il est difficile à suivre, mais la beauté est exigeante. Au Japon, cet homme serait un trésor national vivant. En France, qui sait que nous possédons un génie de cette démesure ? Même si ses propos sont parfois exagérés, sa musique ne l’est pas. Que serait le solo sans Solal ?